DECEMBRE
LUDJUDANT GÉfiéfiAL LACUEB À CARNOT.
97 décembre 179a.
n me parait décida, mon cher conciloyen, que le Conseil va traiter avec l'Es-' pagne. J'y consens bien volontiers , je le dc^sire même pour moi, car je ne respire qu'après ma chaumière, mais je ne puis êlre de cette opinion quand je vois, quand je songe à mon pays : croit-on qu'un Rourbon verra sans frdmir un Rourbon dt^chu et que dans son cœur il ne fera pas tout pour nous nuire? Croit-on (pie l'argent du Përou, lor du Mexique ns seront pas versds dans le Nord ou dans rOuest j)our nous combattre, ou dans notre sein pour nous diviser? Croit-on que, si l'Espagne l'osait ou le pouvait, elle ne nous tomberait pas sur le corps? Croit-on que, si nous avons des revers, elle ne sera pas aussitôt dëchainëe contre nous?
Nous ferons un traite et avec qui? avec un roi. Un roi est un homme et même l'est-il rarement. Que l'on traite avec la nation, avec les Cortès, j'y consens, mais avec des i-ois, des ministres! Vous n'osez vous fier aux vôtres et vous vous fieriez h ceux des dtats voisins î
Mais l'Espagne reconnaît l'indépendance? Oui, parce qu'elle ne peut s'en empêcher. Qu'elle envoie donc un ambassadeur, cju'elle ouvre ses ports de mer, les ports des montagnes, qu'elle ne garde plus des vallées qui nous appartiennent, qu'elle ne dévaste plus des bois qui sont h nous, que tout Français puisse aller et venir dans le territoire espagnol comme s'il avait vu le jour sur le Guadalquivir.
Je crois bien qu'on reconnaîtra rindë|)endance , on y gagne assez. La certitude de conserver le Pérou, le Mexique, prêts à s'échapper de leurs faibles jnains, Santo-Domingo , qui brûle de se donner h nous , ou qui ne tiendrait à la première attacpie. Je le crois bien qu'on reconnaîtra l'indépendance; on espère faire oublier le refuge donné aux émigrés, l'or et les armes prodigués aux nègres, les vexations de tous les genres prodigués à des Français; je le crois bien, la suspension du passage des bestiaux les accable, et cette suspension, si elle était sévère et générale , sulTirait seule pour les réduire.
Je crois Rourgoing un honnête homme , mais je le crois trompé ^^K
On propose un désarmement, mais l'on parle de laisser beaucoup de monde on Catalogne. Voilà, quoi qu'il en soit, à quoi nous ne pouvons souscrire. On veut laisser beaucoup de inonde en Catalogne ou pour nous tromper, ou pour asservir les Catalans, et nous accéderions h un pareil traité? Qu'est-ce d'ailleurs qu'un désarmement des forces de terre? Avec ce mot on dupe les sots; mais qui ne sait pas (ju'au bout de quinze jours on peut porter 5o,ooo hommes de l'extrémité de
('5 Le 19 décembre 1790 Lacuce avait exprimé à Bourgoing son opinion en ces termes (Arch. de la guerre, armée des Pyrénées, reg. D, n" 59): tr Je n'aime pas la guen'c contre l'Espagne , disait-il ; elle peut nous t^tre funeste, mais encore vautii mieux une guerre certaine qu'une paix toujouis chancelante. Tenez, nous sommes
comme des voyageurs qui , pendant la saison des orages, ont une traite longue à faire. Le ciel est chargé de nuages, ils craignent la foudre, des torrents d'eau, mais ils ne respirent qu'après l'instant où le nuage s'ouvrant leur permettra de respirer un air pur. Que l'Espagne agisse avec franchise.»
320 CORRESPONDANCE GÉNÉRALE DE CARNOT. [517 Dtc. 179*.]
TEspagne h l'aulro. Qu'on exige qu'une puissance mariliinc d^arme, à la bonne heure; il lui faut trois mois pour mettre une force en mer, mais une armëe de terre, mais une frontière? Le leurre est tmp grossier.
Voila, mon cher Carnot, des Yi?rit<^8 que vous sentez, que vous savez tout aussi bien que moi, mais j'ai dû vous les dire, parce que j'ai voulu en avoir le C4Bur net.
Depuis ma dernière lettre il ne s'est passe rien de nouveau ici. Nous sommes chaque jour plus cruellement affliges de vos divisions , chaque jour plus cnieHement affectifs de voir celles du Conseil exécutif. Mon ami, cda finira, si vous n*y mettez ordre, par une catastroplie qui perdra la liherU5 pour jamais.
Servan demande au ministre un congé pour aller à Paris lui rendre compte des faits. Il y a apparence que le ministre refusera; ce[)endant cela est indispensable. Voyez si vous pouvez lui faire ohtenir cette permission. Il faut qu'il voie le Conseil, qu'il parle a l'Assemhlée, aux comités; arrangez cela, l'intérêt publi«! l'exige impérieusement. Mes compliments h vos collègues.
J.-G. LAcaéi.
(Arcfa. de la guerre, armée des Pyrroc-es, reg. D, n* i55.)
[De ÏJbourne, Carnot, Garrau et Laniarcpie allèrent à Sainte -Foy- la- Grande, pelite ville siluée sur la Dordogne''^ et où résidait le père de Garrau, ancien notaire. Us y restèrent (juohpies jours et c'est lîi vraisemblablement que les trois commissaires rédigèrent leur rapport a la Convcnlion. Ils rcparlirenl au commencement de janvier 1793 en enuncnant avec eux la femme et les deux enfants de Garrau et la sœur de I^amarpie ^^K Ils s'arriîlèrent h Bordeaux pour visiter la
^'^ Sainte -Foy- la -Grande est artiicllonicnt un canton de l'arrondissement <ie Lil)ounie, à 89 kiiomt'tres de cell»? ville.
t*^ Cf. les Mémoires mr Carnot, par son fds, l, I, p. 983. — Le 93 août i8()i le iîls de Garrau écrivit à M. Ilippolvle Carnot une lettre d'où jVxlrais ce passade : ff Personnellement je n'ai aucune parlirularîlc à vous donner sur le voyajje et le séjour de voire père à Sain!e-Foy eu 1 799 , étnnl lié en 1791, mais ma sœur, plus âgée et qui a très bonne mémoire , nrérril de sa campagne :
ff Je me rappelle fort bien noire voya/je «à Paris avec M. (iarnot. Nous partîmes de «rSainle-Foy au commencemont de janvier »fi793 dans deux voilures. Dans celle a|>wparlenanl à M. Carnot étiiient mon père, «ma mère et loi; «lans l'autre à six pi.ires «étaient MM. Carnot, LimarqiK; de Monl-
fT|>onlavec sa sœur, un M. Joubert, un oflî- «rcier de marine, dont je ne me rappelle ffpas bien, et moi babilléc en petit garçon. ffOn éprouva plusieurs accidents en route. «Nous mimes beaucoup do temps à faire «ce vovafje, mais nous arrivâmes avant le «proccs qu'on aurait voulu évitei;^'»
Le (ils de (]arrau possédait de- nombreux papioi-s provenant de son père et il envoya' à M. IJippolyte (Carnot, lors de la publication des Mémoires y la copie (Fun cerliin nombre de lettres qui prendront place dans le présent ouvrage à leur date. Il n^avait qu'un fils, enrôle volonliirc, qui, après avoir été mis h l'ordre du jour et décore pour s:i }>elle conduite à la bataille de t'Almii, jjorit glorieusement à l'assaut de la tour M dakod*. (Cf. dins les archives do la fimille (Iarnot une lettre de M. Garrau en date du lo octobre 18G1.)
[lo JANV. 1793.] MISSION A BAÏONNE KT DANS LES PYRÉNÉES. 321
fannlle de leur collègue Ducos et reprirent leur route. Ils arrivèrent à Paris, après un voyage assez accidente , pour présenter leur rapport à la Convention et assister au jugement de Louis XVI. ]
TOULOUSE, 10 J4NVIBR ^793.
L'ADJUDANT céN^RAL LAGUNE À F. LAMARQUE.
Je vous envoie, mon cher concitoyen, l'extrait d'une lettre que je viens de recevoir du ministre de la guerre, relative aux citoyens Blein et Lamarque. Il me parait bien clairement que M. Pache n'a pas voulu beaucoup vous obliger. Si on lève la lëgion des montagnes ou celle des deux mers, et que Servan ou moi soyons les présentateurs aux emplois, je vous garantis que les deux Dordonnais seront places ainsi qu'ils le mentent et que vous le dësirez.
Les Espagnols vont tellement fort et avec une telle constance , que l'alarme est pour cette fois à son nec plus ultra dans Rayonne et les environs; je ne doute presque plus que nous n'ayons ëtë les dupes de Rourgoing ^^\ ou, pour n'inculper personne sans preuve , qu'il n'ait lui-même éié la dupe du cabinet espagnol.
Puisque je suis en train de pardonner, je pardonnerai au ministre Pache ^''; mais j'ai grand besoin de toute la charitë divine, car cet homme a fait à la France plus de mal que les Lajard, les Narbonne et autres gueux de même acabit. Enfm
(•^ Le 10 janvier 1798 Lacuée écrivait à Bourgoing une lettre dont voici les principaux passages (Arch. de la guerre, armée des I^rénées, reg. D, n' 365) :
tr Qu'on n'espère pas nous faire rétrograder d'un pas vers le despotisme, nous faire revenir vers la royauté , nous éloigner de la liberté , Tcgalité républicaines. Il n'est pas un Français qui n'aime mieux mourir que d'être maîtrisé, que de céder à la crainte. Toutes les puissances se déclarassent-elles contre nous en même temps, elles ne nous vaincront point tous. Qu'on songe à Jemappes, à Lille, à Thionvllle. Oui, la guerre, si elle est générale, sera une guerre à mort, car il sera clair que l'Europe veut notre destruction, et dès ce moment les Français ne seront plus des hommes, mais des désespérés; ils oublieront leur philosophie, l'humanité, pour se livrer aux horreurs de la vengeance. Qu'on vienne nous assaillir et l'on verra si nous ne sommes pas encore les hommes de la fui de 1799.
<rMais la fureur de républicaniser l'Europe? Cette fureur est éteinte, elle n'a
même existé jamais que dins des têtes exaltées ou de bonne foi, ou pour exalter celles de la nation. Qu'on nous oflre une paix bonne, solide, qu'on reconnaisse la République, qu'on laisse les Belges faire ce qu'ils voudront, les Liégeois de même, qu'on nous abandonne la Savoie , le Gomtat et Nice, et j'ose prédire que la Convention, que la Nation fera un sort doux au cldevanl roi et ne s'occupera plus qu'à réparer les maux intérieurs qui l'adligent.?)
(*) La création du comité de défense générale (1" janvier 1798) avait eu pour premier résultat de forcer Pache à rendre compte de son administration. Il Tavait fait dans la séance du 7 janvier, mais le procèsverbal mentionne en ces termes la mauvaise impression produite : tr H lit un mémoire qui ne satisfait pas le comité.?) (Cf. Aulard, I, &09.) D'autre part, dans la séance de la Convention du a 5 janvier, Sieyes et Dubois- Crancc iirent des rapports, l'un sur l'organisation du ministère de la guerre et l'autre sur celle des forces militaires pour 1793. La discussion fut longue et animée «t amena la retraite de Pache (a février 1798).
322 CORHESPONDANGE GÊNER \LE DE GARNOT. [la janv. 1798.]
c'est au point qu'on ne veut plus croire ({u'un ministre puisse pousser la scélératesse jusque-lh et qu'on accuse tout bonnement Servan et moi du dénuement de celte frontière. G'est assez joliment s'y connaître, qu'en dites-vous? Plaisanterie à part, les Espagnols agissent avec une ardeur qui n'est point concevable, et nous, depuis le mois de novembre , au lieu d'avancer nous reculons. Figurez-vous que nous n'avons pas un canon, pas une gargousse; que nous n'a\'ons ni sou, ni maille; que nos bataillons sont nus; que nous n'avons pas de fourrages pour quinze jours; qu'il nous manque près de 3o,ooo hommes. Vous pouvez vous assurer de tout cela dans une letlre que j'ai écrite à Gamot par le dernier courrier. Je ne crois pas, quoique les Espagnols aient travaillé le jour de Nocl, ce qui est très notable , que si le cabinet de Londres ne prend pas couleur, cdui de Madrid o^ nous attaquer; mais, clans le cas contraire, je regarde comme certain que nous aurons la guerre avec TEspagne. Observez que l'Angleterre croira ainsi se mettre h l'abri d'une descente. Je dois vous dire de plus que l'infernal Galonné*'* est arrivé à Madrid, il y a déjà quelques jours; vous le connaissez trop pour croire (pi'il y restera oisif.
Je ne sais ce que pense et ce (pie fera le conseil exécutif; mais je crois qu'il serait de son devoir de réunir bien vite, pendant cette morte-saison, tous les compandanls en chef des armées ^*^ Ge n'est que du conseil qu'ils formeront que pourra sortir, pour la campagne prochaine , un plan un peu mieux conçu que ceux qu'on a€uivis jusqu'il ce jour. Je regarde cette mesure comme grande , comme utile , comme indispensable. Les généraux connaissent seuls la véritable situation de l'armée , les besoins , etc. Ge conseil ne serait pas h craindre et il pourrait être utile sous un grand nombre de rapports. Si j'avais l'honneur d'être ministre, je ne manquerais pas de le former; mûrissez cette idée, diWeloppez-la , elle vous fera honneur et sera très avantageuse à la chose publique '^^ Donnez-moi quelquefois de vos nouvelles ; croyez au plaisir que j'ai d'avoir fait connaissance avec vous et aux sentiments fraternels (pic je vous ai voués pour la vie. Mes compliments à Gamot et à Garrau.
(4rch. de la guerre, arnitH!! des Pyrénées, rcg. D, n" 38i.)
(') Il s^agîi de Tancicn contrôleur gë- bureau central sVtait produite à TamKfe des
ncral des finances de I.ouLs XVI, qui avait Pynfnées. «r Alors, dit-il, un décret parti-,
mis sa l)ourse et sa plume au ser>ice des culier en préjugea, en quelqpie sorte. Téta-
ennemis de la République et remplissait blissemcnt, et dès ce même instant le
alors en Espa^^ne une mission du gouver- commerce de contiance disparut; Fesprit
nement an(rlais. ((if. Moniteur, XV, a/ig mercantile le remplaça, les accaparements
et 3â5.) commencèrent et les marcliandtses dou-
(') Les généraux Dumouriez et Biron se hlèrenl de prix. Le foin, notamment, dont
trouvaient alors à Paris et ils discutaient on avait arrêté les fournitures, en très
avec le Comité de défense générale. grande quantité , sur le pied de quarante
(^) Lamartjue ne restait pas inaclif. Le sous le quintal , fut porté à cinq livres dans
ag janvier 1798 il prononça un discours Tespace de vingt-quatre heures. G^est un
sur le projet de Sieyes et notamment contre fait qui peut tMre attesté par vos commis--
rétablissement d'un directoire pour les siiires, par ceux du conseil exécutif et par
approvisionnements des armées. Il rappela un grand nombre d'olFiciers de Tamu^.^
qu'au mois d'octobre dernier celle idée du (Cf. Moniteur y XV, 819.)
[xù jAsv. 1793.] MISSION À RAYONNE ET DANS LES PYRÉNÉES. 323