LE GENERAL BIRON AU MINISTRE DE LA GUERRE
A Strasbourg, le ag août 179^1, l'an iv de la liberté.
Monsieur,
J ai reçu cette nuit les lettres que vous m'avez fait Thonueur de m'ëcrire en date du 96 de ce mois, et je ne crois pas pouvoir mieux vous faire connaître les ddtails de Texëculion des ordres qu'elles renferment qu'en vous envoyant, d'une part, copie de la lettre que je viens dVcrire h M. de Custine, et de l'autre l'ëtat de situalion de l'année du Rliin, qui n'est pas, h beaucoup près, aussi satisfaisant que vous le croyez peut-^tre. Vous verrez qp 'étant assez augmentée en nombre, cette armée ne l'est pour ainsi dire pas en forces, puisque les neuf dixièmes des hommes qu'on lui envoie sont absolument nus. sans ai'mes, équipements, ni vêtements d'aucune espèce et sans la moindre instruction ni connaissance du service. Il faut donc les vêtir, ce qui devient de la plus grande difEculté, vu l'extrême rareté de toutes les étoffes et de toutes les fournitures, leur chercher des armes, ce qui est au moins aussi difficile, et puis leur appi'endre a s'en servir d'une manière qui ne soit pas dangereuse pour leurs camarades. Je ne m'arrête sur ce compte affligeant que pour vous observer que, sans être très considérables, les secours que je vais envoyer à M. Kellermann laisseront le canq) de Wissembourg dans un dénuement dangereux.
Je ne puis quitter Strasbourg, où les circonstances rendent ma présence inrlisj)ensable et oii l'on est également inquiet du bruit de la prise de Longwy et de celui de la retraite de M. le maréchal Luckner. Il passe pour certain ici qu'il a déjà quitté l'armée pour retourner en Allemagne. Votre lettre m'apprend qu'il n'a pas donné sa démission; dois-je, en conséquence, me considérer encore h ses ordres? A tout hasard j'adresse à M. Kellermann un compte très court pour le maréchal qu'il remettra ou supprimera, selon (ju'il le jugera convenable.
Je suis assez tourmenté sur le Haut-Rhin, où je ne puis me fier absolument h [Mîrsonne, où il n'y a pas toute l'uin'on que je voudrais et où ma présence devient d'une grande urgence. Je mets en usage tous les moyens (jui me restent pour renforcer M. PVrrier, mais vous verrez , par l'état des troupes du Haut-Rhin, combien elles laissent peu de ressources. M. de la Morlièro compte partir pour sa nouvelle
122 CORRESPONDANCE GÉNÉRALE DE CARNOT. [ag août 179^.]
destination dans les premiers jours du mois prochain , et dès que M. Dutheil ^^' sera arrivd, et que j'aurai à Strasbourg un commandant amovible sur lequel je pourrai compter, je commencerai mon importante tournée dans le Haut-Rhin et je tâcherai d'aller jusqu'à Besancon.
J'avais donne ordre h M. de Custine de faire partir de Landau le régiment suisse de Steiner et de l'envoyer à Colmar, où l'on est très patriote et où il y a d'ailleurs un rassemblement de volontaii'es nationaux. Je pensais qu'il ne pouvait être mieux nulle pail, ni plus surveille, en attendant son licenciement. Je vais mander à M. de Custine de garder ce régiment à Wissembourg jusqu'à nouvel ordi-e. Dans les circonstances de défensive où se trouve ce général, c'est beaucoup que d'avoir deux aussi bons bataillons de plus. J'aiu*ai l'iionneur de vous envoyer dans la nuit ou demain matin un état des lrou{)es ([ue M. de Custine aura fait marclier et leur route.
Je ne puis me persuader que les ennemis laissent Thion ville derrière eux et n'en fassent pas le siè^e, et si nous n'avons pas là de trahison à craindre, j'espère beaucoup qu'ils seront promptement obligés de lever ce siège.
Je joins ici copie d'une note qui, si elle a (comme plusieurs bonnes raisons me le font espérer) quelque fondement, ferait une bien avantageuse diversion en notre faveur.
Le général de l'armée du Rhin,
BiRON.
(Orig. auLf Arcb. de la guerre, armée du Rhin.)
STRASBOURG, â () AOÛT i"]^^'