Manuscrits des liâmes de Saint-Ci/r
4. 11 était revenu en France au mois de mars et avait écrit, dit madame de Caylus, à madame de Maintenon des lellres pleines d'amertume et de reproches, u l'accusant d'ingi-atilude à l'égard de sa mère, d'injustice et de dureté par rapport à lui. »
votre raison ; c'est ce qu'il faut pour recevoir ce que j'ai fait de la manière dont vous le recevrez. Vous êtes trop juste pour douter du motif qui m'a fait agir ; celui qui regarde Dieu est le premier; mais s'il eût été seul, d'autres âmes étoient aussi précieuses pour lui que celles de vos enfants et j'en aurois pu convertir qui m'auroient moins coûté ; c'est donc l'amitié que j'ai toute ma vie eue pour vous qui me fait désirer avec ardeur de pouvoir faire quelque chose pour ce qui vous est le plus cher. Je me suis servie de votre absence comme du seul temps où j'en pourrois venir à bout; j'ai fait enlever votre fille par l'impatience de l'avoir et de l'élever à mon gré; et j'ai trompé et affligé madame votre femme, pour qu'elle ne fût jamais soupçonnée par vous, comme elle l'aui'oit été, si je ni'élois servi de tout autre moyen pour lui demander ma nièce. Voilà, mon cher cousin, mes intentions, qui ?ont bonnes et droites, qui ne peuvent être soupçonnées d'aucun intérêt, et que vous ne sauriez désapprouver dans le même temps qu'elles vous affligent. Gomme je vous fais justice et que vos déplaisirs me touchent, faites-la-moi aussi, et recevez avec tendresse la plus grande marque que je puisse vous donner de la mienne; puisque je fâche celui que j'aime et que j'estime, pour servir des enfants que je ne puis jamais tant aimer que lui et qui me perdront avant que je puisse connaître s'ils seront ingrats ou non. La lettre que vous avez écrite à votre fils, a fait pleurer tous les gens d'honneur et de sens à qui je l'ai montrée : elle est d'un caractère si tendre et si ferme que, quelque idée que je me fusse
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faite de voire procédé, il va encore plus loin; mais, pour parler comme vous, ne traitons jamais de controverse et gouvernons nos enfants de concert. Je m'en vais pour cela vous dire ce que j'en pense, afin que nos instructions soient conformes.
Votre fils a de l'esprit et du sens; il est doux, Itien né, plein de bonnes intentions, ambitieux, hardi, et, en un mot, je n'ai rien vu de mauvais en lui, qu'une grande présomption ; trop rempli de sou mérite, toujours occupé de lui, jamais des autres; questionnant toujours trop, grand parleur, inquiet, n'aimant pas la lecture, et enfin tous les défauts dun homme qui a été admiré; je l'ai poussé là-dessus, il s'en est corrigé si promptement, que je no puis le comprendre. Je croyois l'affliger en lui proposant l'académie, et qu'il auroit de la peine à devenir écolier après avoir été officier sur sa bonne foi, et depuis homme de cour. Cependant, c'est où je vis son bon sens; il en fut ravi, et il s'y conduit de façon que Bernardy me fait dire tous les jours qu'il n'a jamais eu de jeune homme si doux, si sage, et si appliqué que lui. ^ous eûmes un petit démêlé sur ce que j'exigeai qu'il ne soi-tît que pour venir à la cour; je sais la rigueur de cet ordre-là. mais je sais aussi que rien ne lui seroit meilleur pour ce pays-ci, et qu'il ne peut être trop sage s'il veut plaire au roi. M. de Fourbin^ me l'amène toutes les semaines : cela lui est bon et plus utile que d'être avec un prince du sang. Nous le laisserons à l'académie tant que vous
1. Coiumandant de la compagnie des mousquetaires du roi, dont faisait partie le jeune Mursav.
le jugerez à propos; écrivez-lui souvent, exigez qu'il vous réponde : il écrit mal et est paresseux là-dessus, car du reste, il ne Test pas. Il est un peu cru, mais il sera petit.
Votre fille est à peu près comme lui, hors que je la trouve encore plus appliquée à se corriger et à vouloir plaire; elle a aussi les mêmes défauts et se croit admirable, ne songeant qu'à sa personne ; on Fa gâtée là-dessus par Taveuglement des pères et des mères, car assurément elle n'est point belle et ne le sera pas* ; du reste, j'en suis très-contente, et pense fort à en faire une personne de mérite ; mais je vous conjure, mon cher cousin, que l'on ne veuille point la conduire de Poitou ni me faire des prières contre ce que je crois devoir.
Madame de Villetle et madame de Fonmort m'accablent pour qu'elle n'aille point dans un couvent, et tout cela sur ce qu'elles la croient une merveille et que la cour en seroit charmée. Elles me prient de la faire suivre à Bourbon avec mes femmes; en vérité, elle seroit en bonne compagnie. Je suis tout le jour dans le carrosse de madame la Dauphine, où elle ne peut aller; j'arrive le soir, et vais en des lieux où je ne la puis mener, et elle passeroit sa vie sans rien apprendre et sans entendre une parole raisonnable. Laissez-moi faire, je vous en prie, je prétends la traiter comme si elle était ma lille; elle
1. Madame de Mainlenon se trompait. « Jamais, dit Sainl- Simon, un visage si spirituel, si touchant, si parlant ; jamais une fraîcheur pareille ; jamais tant de grâce ni jjlus d'esprit ; jamais tant de gaieté et d'agréments; jamais créature plus séduisante. »
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sera auprès de moi dans les lieux de séjour, et j'emploierai ce lemps-là à lui donner de l'esprit, de la raison el de la bonne grâce. Elle sera dans un couvent pendant les voyages, et elle apprendra à lire, à écrire, à prier Dieu, et à travailler, et, en un mot, ce que je ne puis lui montrer. Je Tai mise aux Ursulines de Ponloise avec mesdemoiselles de Montchevreuil, pour qu'on l'instruisît à faire sa première confession. Je croyois aussi aller à Bourhon, mais le voyage étant rompu, je l'enverrai quérir à la iin de ce mois que nous irons à Versailles ; elle y sera toujours, et retournera dans son couvent, quand on partira pour Fontainebleau et pour Chambord. Je ne réponds point à ces dames sur elle, car je crois que vous entendrez mieux raison et que vous comprenez mieux l'impossiblité et l'extravagance qu'il y auroit à la traîner dans des voyages où elle ne me verroit jamais, et coucheroit sur une paillasse avec mes femmes, au hasard de tomber malade et de demeurer en chemin, car la cour n'arrêteroit pas pour elle.
Ne veuillez point de mal à madame de Fonmort, mon cher cousin, et pardonnez-lui, pour l'amour de Dieu et pour l'amour de moi, une chose qu'il étoit difficile qu'elle refusât à sa religion et à notre amitié. Elle a cru en tout rendre un grand service à vos enfants; elle vous aime tendrement; achevez de tout faire de bonne grâce.
Je ne vous réponds point sur ce que vous me demandez votre fille; jugez vous-même si je dois vous la rendre, et si, ayant fait une violence pour
l'avoir, je ferois encore la sottise de la rendre; donnez-moi plutôt les aulres par amitié pour eux, puisque aussi bien, si Dieu conserve le roi, il n'y aura pas un huguenot dans vingt ans. Je me chargerai de tous volontiers, et ne crois pas pouvoir rien faire qui marque plus la tendresse que j'avois pour ma tante, qu'en faisant à ses petits-enfants le traitement que j'ai reçu d'elle.
Je ne vous ai point rendu de mauvais offices auprès du roi, et plût à Dieu que vous n'eussiez pas pour le servir une exclusion insurmontable. Votre fils a été malade, il va mieux ; votre fille est ravie de tout et m'écrit souvent. J'ai reçu la lettre de Marmande^; il écrit bien mieux que son frère en toute façon; mais je voudrois leur ôler cette manière de se tutoyer que je vois établir dans votre famille et qui n'est point noble du tout.
Adieu, mon cher cousin ; mes compliments à madame de Yillette et à madame de Sainte-Hermine ; je n'écris qu'à vous, et vous voyez que c'est amplement. Je crois que vous aurez été bien aise de la promotion de M. le maréchal d'Estrées*. Il me dit beaucoup de bien de vous; mais je lui dis que je le connoissois, et qu'il me feroit plus de plaisir d'en dire au roi. Je ne comprends point pourquoi vous n'avez pas appris par moi la conversion de M. de Mursay ; je vous l'ai mandé le jour qu'il fit son ab-
1. C'est le deuxième fils de Villelle et qu'il avait emmené avec lui.
2. Jean d'EsIrées, vice-amiral, promu maréchal de France le 25 mars 1681.
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jiiration à Versailles, et je ne manquerai jamais à rien de tout ce qui pourra vous marquer la tendresse, l'estime, et la considération que j'ai pour vous^
LETTRE CGXL^