Il est assez remarquable que le Journal de Dangeau coœ
Quoi qu'il en soit de ces indications très-vagues, il est certain que dans L'une des nuits des premiers mois de 1684, sept personnes se réunirent mystérieusement dans l'un des cabinets du roi, à Versailles : c'étaient, outre Louis le Grand et Françoise d'Aubigné, le père de La Chaise qui dit la messe, l'archevêque de Paris (Uariay) qui donna la bénédiction, les marquis de Louvois et de Montchevreuil qui furent les témoins, et le valet de chambre, Bontemps, qui prépara l'autel et servit la messe. Aucun acte ne fut dressé de ce mariage.
Madame de Maintenon, insoucieuse de sa renommée, voulut que la postérité restât dans l'incertitude sur son état : elle détruisit elle-même, nous l'avons dit, toutes les lettres qui auraient pu le témoigner; elle garda sur ce sujet le secret le plus parfait, excepté avec ses confesseurs, le cardinal de Noailles et madame de Montchevreuil; enfin, dans ses entretiens intimes avec les Dames de Saint-Cyr, elle laissa à peine échapper quelques paroles à ce sujet. Cependant nous allons en trouver certaines preuves dans les lettres à d'Aubigné ; celles de Tévêque de Chartres nous fourniront des mots aussi convaincants; enfin il y a dans les Mémoires des Dames de Saint-Cyr de nombreux passages qui prouvent le mariage aussi clairement que si nous en possédions Tacte. Ainsi le principal auteur de ces Mémoires, madame du Pérou, dit :
« Quoiqu'il n'y ait rien d'apparent qui puisse prouver juridiquement qu'elle ait été mariée au roi, l'intime confiance avec laquelle elle vivoit avec lui, et d'ailleurs sa conduite si pieuse ne permettent pas d'en douter; elle a toujours gardé sur cela un secret inviolable. Cependant un jour que j'avois l'honneur d'être avec elle, elle me dit en
mence précisément à la mêoie date, le l^r avril 1G84. Ce n'est pas qu'il (lise un mot ou fasse la moindre allusion au mariage, mais j'ai peine à croire que le hasard seul ait fait coïncider cette date importante avec le mémorial si complel, si curieux des faits et gestes du grand roi , surtout quand on. songe à ce qu'était Dangeau, le serviteur le plus dévoué , le plus fidèle , le plus constant de Louis XIV et de madame de Maintenon.
parlant de madame de Montespan et des autres maîtresses du roi, qu'il y avoit bien de la différence de l'amitié du roi et de celle qu'il avoit pour ces dames, que c'étoient des liens sacrés. »
LesMéîTioires manuscrits de mademoiselle d'Aumale et les JSotes inédites des Dames de Saint-Cyr entrent dans de plus grands détails :
« Dans une visite que l'abbé de Brisacier, supérieur des missions étrangères, dans lequel madame de Maintenon avait une grande confiance, fit à Saint-Cyr, sur la fin d'août 4732, madame du Pérou, ancienne supérieure de cette maison, l'entretint quelque temps. Elle lui demanda si M. Tiberge et lui n'avaient rien écrit sur madame de Maintenon; il répondit que non. — Mais, lui dit-elle, ne sauriez-vous rien de positif sur le mariage que l'on croit vraisemblablement qu'il y avoit entre le roi et elle? Il répondit : Il est sur qu'elle étoit mariée avec lui. N'avez-vous point entendu dire, dans un certain temps, que le bruit se répandoit dans Paris qu'on alloit déclarer son mariage? — Oui, répondit madame du Pérou, quoique je ne doutasse pas de son mariage par la manière dont madame de Maintenon vivoit, nous crûmes tous que cette prétendue déclaration étoit de ces faux bruits sur lesquels on ne doit pas faire de fonds. — Il répondit que celui-là n'étoit pas si faux, et que le roi et madame de Maintenon favoient fait courir exprès, parce qu'il leur étoit revenu par bien des gens qu'on ne la croyoit pas mariée, et que l'amitié qui existoit entre le roi et elle n'étoit pas hors de soupçon; sa conscience en fut alarmée. Craignant de causer du scandale, elle en parla au roi qui, ne voulant pas scandaliser et ayant de fortes raisons pour ne pas faire de déclaration publique, assembla un conseil de gens doctes et capables de porter un jugement équitable sur cette affaire. On agita les raisons pour et contre, et après les avoir bien pesées, on crut qu'il n'y avoit pas de nécessité de déclarer le mariage, parce que, à la cour, on n'en doutoit pas, et que s'il y avoit quelques personnes qui en doutassent, elles étoient persuadées qu'il n'y avoit pas de
mal entre eux, et qu'ainsi le roi désirant par de fortes raisons que la chose demeurât sous silence, il n'y avoit nulle obligation de faire une déclaration authentique; ce qui fut cause que cela n'alla pas plus loin que le bruit que l'on ût courir, ce qui ne laissoit pas que de faire entrevoir au public ce qu'on ne jugeoit pas à propos de déclarer hautement. Mademoiselle d'Aumale, qui était alors avec madame de Maintenon, se souvient bien que ce bruit se répandit dans les provinces et qu'on lui écrivit pour lui en faire compliment.
« Je n'ai jamais douté en mon particulier, ajouta M. Brisacier, que madame de Maintenon ne fût réellement et légitimement mariée, et je puis assurer qu'elle m'a dit de certaines choses qui m'ont fait conclure avec une espèce de certitude qu'elle étoit engagée dans cet état. Du reste, elle ne m'a jamais rien dit sur ce qu'elle auroit désiré qu'on fît sur son état; mais il a passé pour constant que la consultation a été faite. Je n'ai pas été du nombre de ceux qui ont été consultés, non plus que M. Tiberge. Je crois que feu M. Bossuet, évéque de Meaux, et feu M. le cardinal de Noailles ont été les principaux qui ont été choisis pour décider de cette affaire, mais je n'en ai nulle preuve. »
D'autres Notes des Dames de Saint-Gyr disent que le pape lui-même fut consulté, et que, si l'on faisait des recherches à la chancellerie du Saint-Siège, on trouverait une correspondance de Louvois et de Louis XIV à ce sujet. « Il n'a jamais paru, écri\ait une Dame de Saint-Louis, il n'a jamais paru qu'elle ait eu le moindre désir d'être déclarée reine : l'attirail de la majesté lui auroit déplu; la jalousie et la haine des princes auroient été pour elle un plus grand tourment encore; enfin, c'étoit sa vie humble et cachée qui faisoit sa puissance K » Mais ce mariage ne fut douteux pour personne, à voir la familiarité respectueuse de Louis XIV avec madame de Maintenon, les soins assidus
1. Notes d'une Dame de Saint-Louis adressées à La Deauinelle (Voir ma Préface page xxxiii}.
et particuliers de cette dame pendant les maladies du roi, la vie pieuse des deux personnages. Le roi lui donna en particulier toutes lesL prérogatives qui ne pouvaient appartenir qu'à son épouse, ne l'appelant que madame^ sans nom ni titre, la traitant avec des égards, une déférence qui ressemblaient à de la soumission. Le Dauphin, tous les princes de la famille royale ne lui parlaient, ne lui écrivaient qu'avec une affection respectueuse, la consultant sur tout, implorant sa bienveillance, s' adressant à elle et au roi comme aux chefs de la famille. Toute la cour était à ses pieds, sollicitant un mot, un regard d'elle : « des parlements, des provinces, des villes, des régiments s'adressoient à elle comme au roi ; tous les grands du royaume, les cardinaux, les évoques, ne connaissoient pas d'autre routée « Les monarques étrangers lui écrivaient pour lui demander son amitié, les petits princes pour solliciter ses bonnes grâces, le pape pour mettre les nonces sous sa protection, l'autorisera se mêler des affaires de l'Église, et la prier « d'accorder son assistance à tout ce qui concerne la religion. » Mais en public, dans les cérémonies, dans les réceptions ofûcielles, elle n'avait aucun rang, et se perdait parmi les autres dames d& la cour. « Je l'ai vue à Fontainebleau, dit Saint-Simon^ en grand habit chez la reine d'Angleterre, cédant absolument sa place, et se reculant partout pour les femmes titrées, pour les femmes même d'une qualité distinguée, polie, affable, parlant comme une personne qui ne prétend rien, qui ne montre rien, mais qui en imposoit beaucoup. » Point de distinctions, point de dignités, point de maison, point de grands biens, dans cette cour pompeuse où l'on se disputait avec passion titres, honneurs et pensions. « Je ne suis pas grande, disait-elle aux Dames de Saint-Cyr, je suis seulement élevée. »
Les lettres les plus importantes de l'année 1684 sont adressées à d'Aubigné. Elles sont remarquables par leur simplicité, leur modération, leur humilité, et renferment
1, Soles des Dames de Saint-Cyr.
A M. l'abbé gobelin (1683). 347
(les allusions fort claires à sa nouvelle et extraordinaire position. Madame de Maintenon y est moins occupée d'affaires d'argent; elle a de la dignité, de la solennité, en même temps elle montre plus de grâce; on la voit sourire. A part ces allusions à d'Aubiirné, les autres lettres ne révèlent d'aucune façon son changement d'état, et celles à madame de Brinon sont de plus en plus remplies de détails vulgaires et de ménage.
L'année 1684 renferme vingt-sept lettres vraies et deux apocryphes.