‹ Correspondance générale de madame de MaintenonChapitre 46 sur 337 · Autographe du cabinet de M. Feuillet de Conche · texte numérisé non relu

Autographe du cabinet de M. Feuillet de Conche

A M. d'aubigné (1679). 49

ouverte pour en jouir; que vous y trouverez de la vaisselle d'argent, du linge, de la salade, quelques fruits, Noëlle pour faire votre cuisine, et Chariot pour vous y divertir; que si vous voulez nourrir vos chevaux, il y a une écurie, et vous le feriez peutêtre à meilleur marché que chez M. Friquet aussi bien que vos gens; cela se peut en mon absence, car si j'y étois, il seroit mal de les nourrir chez moi, et je suis bien aise que par votre exemple j'établisse de ne jamais nourrir ni valets ni chevaux. Je crois que nous sommes assez proches pour nous parler librement sur tout. Si cette petite diversité de lieu peut vous faire passer votre été plus agréablement, ne vous en contraignez pas, mais menez-y votre femme, car je ne vous conseillerai pas sitôt de la laisser de son chef; elle s'y ennuyera, mais se divertira-t-elle beaucoup mieux à Paris? Et de plus il faut que les femmes sachent s'ennuyer, ou pour mieux dire qu'elles sachent s'amuser de peu de chose. Mademoiselle de la Harteloire et mademoiselle de la Couture ^ sont d'aussi bonne compagnie que Catot, Lormie et Suzon. Il y a des cartes, des volans, un trou-madame, des quilles et un billard. En voilà assez sur Maintenon.

J'ai dit à Yantelon qu'il pouvoit nommer mon nom à M. Colbert toutes les fois qu'il le croira bon à quelque chose.

Nos amis ont tort de croire que je vous aime moins ;

1. Ce sont des vieilles filles que madame de Maintenon logeait à Maintenon : Mademoiselle de la Harteloire. parente de Scarron. n'a pas cess<^ d'être à sa charge.

50 CORllESl'ODANCE GÉNÉRALE.

cela paroîtra pourtant toujours à ceux qui nous verront ensemble, parce que nous y avons été si peu qu'il est vrai que vous paroissez contraint avec moi ; vous me voyez assez et je ne désire de vous que votre plaisir, votre bonheur et votre amitié.

Je vous envoie quinze pistoles que vous doit le prince^ et dix pour moi. Si vous savez en quoi elles ont été employées, vous nie ferez plaisir de me le mander, car vous savez que j'ai un bel ordre dans ma dépense, du moins pour l'écriture ; et avancez-en pour moi à Aimée.

Je parlai bien rudement à madame d'Aubigné sur ses mauvaises habitudes. Vous ne vous en apercevez point, parce que vous la voyez tous les jours; je trouvai qu'elle avoit appris à parler du nez; qu'elle rit toujours sans en avoir envie et qu'elle se mignarde en parlant avec des airs et des minauderies qui faisoient contrefaire madame de Longueville qui les soutenoit pourtant avec l'esprit et le visage d'un ange. Au nom de Dieu, c^u'elle parle naturellement, et aux gens à qui elle veut plaire, comme à son laquais; qu'elle ne rie point de commande et qu'elle se mette dans l'esprit qu'il vaut mieux être trouvée sérieuse et taciturne que d'être ridicule.

Adieu. Je fais un mauvais personnage auprès d'elle que celui de gouvernante ; mais je ne le ferois pas si je l'aimois moins. Amenez-la ici quand elle voudra, nous lui trouverons un lit.

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