Autographe appartenant à M. Feuillet de Conelies
A MADAME DE SCIDÉRY (1679). 81
complimenls sur Tlionneiir que le roi me fait, mais vous ne sauriez croire que je ne distingue pas le votre, et que mille lieues de distance me pussent faire oublier une personne comme vous. Je vous ai toujours trop estimée et vous m'avez toujours donné trop de marques de votre bonté pour que je puisse jamais être insensible à celles que vous me donnez de votre souvenir. Comptez donc, madame, qu'il y a une personne à Saint-Germain qui vous honore infiniment et qui est
Votre très-humble et très-obéissante servante, etc.
APPENDICE A l'année 1G79.
Nous terminons l'année 1679 par les prétendues lettres adressées, suivant La Beaumelle, à madame de Saint-Géran, et que Louis Racine déclare suspectes ou fausses. Elles sont toutes relatives aux amours du roi avec mademoiselle de Fontanges et aux querelles de madame de Montespan avec madame de Maintenon. On peut affirmer qu'elles forment un roman historique tout à fait semblable à ceux qui ont été composés de nos jours sur les événements et les personnages du dix-septième siècle. Il n'y a de vrai dans ces lettres que les deux faits généraux que nous venons d'indiquer et qui leur ont servi de motifs. Ces faits sont accompagnés de détails vagues et énigmatiques, de scènes dramatiques, de mots passionnés, dont on ne trouve point la moindre trace dans les écrits du temps, Lettres de madame de Sévigné, Souvenirs de madame de Caylus, Mémoires de r abbé de Choisy, de Saint-Simon, etc., enfin qui n'ont absolument pour garant que La Beaumelle.
Il faut ajouter que madame de Maintenon, dans ses conversations avec mademoiselle d'Aumale, avec madame de Gla- ])ion et les antres Damo^ de Saint-Cvr. a parh' qiit'l.[ii(>[ni< (!<•
madame de Montespan, de mademoiselle de Fontanges, et a cité des anecdotes curieuses sur ce sujet; or dans ces conversations, d'une confiance intime, il n'y a pas un mot qui rappelle les détails contenus dans les prétendues lettres à madame de Saint-Géran. Cependant tous les historiens, depuis La Beaumelle, et uniquement d'après les lettres publiées par lui, et qu'on croyait des documents historiques inédits, ont puisé dans ces lettres, sans examen et sans scrupule, les mots passionnés du roi et de madame de Montespan; les scènes dramatiques entre cette dame et madame de Maintenon sont ainsi passées dans le domaine de l'histoire, et il est à craindre qu'elles n'en sortent plus. Le ton brutal e*, grossier qui domine dans ces lettres, leur style sans retenue et sans réserve, ces confidences débraillées et impossibles auraient dû suffire, à défaut d'autres preuves, pour démontrer leur invraisemblance. Enfin il ne faut pas oublier ce qu'était madame de Saint-Géran, à qui ces confidences sont faites. {Voir 1. 1, p. 224.)
LETTRE CXGV (La B.)'
La belle duchesse est inconsolable'^, et je le suis de ce qu'elle croit que madame de Montespan a agi par mes conseils ; je vous prie de la désabuser^ : personne
1. Cette leMre ne porte pas de date : si elle pouvait être vraie, elle serait du mois de mars 1679. (Édit. de Nancy, t. I, p. 143; édit. d'Amsterdam, t. II, p. 103.) Louis Racine l'annote : m'est inconnue.
2. Quelle duchesse.^ Il ne peut être question que de mademoiselle de Foutanges; or, elle ne fut déclarée duchesse qu'en avril 1680,
3. Dans toutes les lettres prétendues à madame Saint-Géran j celle-ci est supposée à Paris ou en province ; ici la voilà à la cour ; mais alors comrnent madame de Maintenon avait-elle besoin de lui écrire ?
ne Taime plus ([ue moi. Madame Dufresnoy^ poiirroit lui dire d'où part ce cliaugemeut, et lui apprendre à se délier de ses amies. Madame de Montespan se plaint de ses dernières couches : elle dit que cette fille lui a fait perdre le cœur du roi-; elle s'en prend à moi, comme si je ne lui avois pas conseillé souvent de ne plus accoucher ^. Elle se reproche de n'avoir pas suivi le roi en Flandre"*, comme si la chose avoit été possible. Elle jure que désormais il ne fera plus de campagne : mais vous savez qu'il est encore plus à la gloire qu'à l'amour. Je plains madame de Montespan, en même temps que je la hlàme : que seroit-ce, si elle savoit tous ses malheurs? Elle est bien éloignée de croire le roi infidèle ; elle ne l'accuse que de froideur. On n'ose lui apprendre cette nouvelle passion : ce n'est plus un secret que pour elle^
1 . Dans les lettres prétendues à madame de Saint-Géran, il est Irès-souvenl question de madame Dufresnoy; or, l'on ne trouve nulle part que madame de Mainlenon ait eu le moindre rapport avec cette maîtresse de Louvois, et dans les lettres authentiques jamais son nom n'est prononcé.
2. Madame de Montespan était accouchée pour la dernière fois le 6 juin 1678, c'est-à-dire depuis près d'un an, et ce n'était pas d'une fiUe, comme le dit la lettre, mais d'un fils, le comte de Toulouse.
3. 11 est difficile de croire que madame de Maintenon ait écrit ces crudités.
4. Le roi n'avait pu aller en Flandre cette année (16 79), puisque la paix était faite dès l'année précédente; et, s'il s'agit de ses deux voyages de 167 8, madame do Montespan l'avait suivi dans le premier, et pour le second elle n'avait pu s'en inquiéter, puisqu'on ne parlait pas encore de mademoiselle de Fontanges.
5. Comment peut-on imaginer que madame de Maintenon éciive tous ces détails à une personne qui vif dans le même château et à quelques pas d'elle?
84 CORRESi'ONDAiNXE GÉNÉRALE.
LETTRE CXCVI (La B.) '
Le ("avril 1679.
La paix est signée : madame de Montespan dit trèssérieusement que si elle tenoit M. le prince d'Orange elle l'étrangleroit de ses mains ^. Elle m'accuse d'aimer le roi ; je m'en suis moquée , et je lui ai dit qu'il ne lui conviendroit pas de me reprocher une faute dont elle m'auroit donné l'exemple. Mais, a-t-elle répliqué, ne vous mettez pas en tète qu'il aime une personne... Elle n'a pas fini : et c'est la première fois que je l'ai vue se modérer dans ses transports. Elle m'a dit que ma faveur ne dureroit qu'autant que la sienne. Je lui ai répondu avec fermeté qu'à mon âge on ne pouvoit faire ombrage à un esprit ])ien fait : que ma conduite dont elle avoit été témoin dix ans de suite démentoit tous ses soupçons ; que j'avois si peu songé au dessein qu'elle me prétoit, que je Pavois souvent priée de m'obtenir la permission de me retirer : que je ne souffrirois plus désormais ses hauteurs : que ses inégalités abrégeoient mes jours par les chagrins qu'elle me causoient.
1. Collection de La Beaumelle, 1. 1, p. 145 de l'édit. de Nancy ; t. H, p. 104, de l'édil. d'Amsterdam. Louis Racine l'apostille ainsi : Elle m'est très-inconnue. Elle est impossible. A cette date, et comme nous l'avons vu, madame de Montespan était uniquement occupée de sa jalousie à l'égard de mademoiselle de Fontanges. Sa haine contre madame de Maintenon était naturellement suspendue, et même, dit madame de Caylus, « elles semblaient les meilleures amies du monde ».
2. « La paix est signée, dit madame de Maintenon. et madame de Montespan voudroit étrangler le prince d'Orange. « 11 ne peut donc être question que de la paix de Mmègue signée avec la Hollande; or cette paix est non pas du l^' avril 1679, mais du 10 août
A MADAME J)E SALNT-GKRAN (1679). 85
Et qui vous retient ici? m'a-t-elle dit. La volonté du roi, lui ai-je répondu, mon devoir, ma reconnaissance, et l'intérêt de mes proches ^ Cette conversation n'a pas été poussée plus loin : je me suis retirée : et me voici seule à gémir sur mes peines, et à m'en consoler avec vous. Madame Dufresnoy - se venge sur moi de la diminution de son crédit. Rongée de soucis, je suis obligée de paroitre gaie et contente : il faut que je dévore mes larmes. Ob', quand pourrai-je du moins pleurer en liberté ?
LETTilE CXCVII (La B.) ^
Ce 9 avril J67y.
Le prince de Marsillac sort de chez moi. C'est une chose inconcevable que l'empressement de cet homme à me rendre service. Je ne sais quel dessein ces artifices couvrent. Je reçois aussi froidement le père que le fils.
1 . Toute cette eonversalion est un roman qui est imité de» lettres à l'abbé Gobelin, en 1874, avec des diiférences marquées dans le style et le tour des idées. Jamais madame de Maititenon n'a fait de confidences de ce genre.
2. Que vient faire là madame Diifresno\ y Elle n'était aiicunement de la société de madame de Montespan et de madame de Maintenon. « M. de Louvois, dit Saint-Simon, fit créer pour elle une charge de dame du lit de la reine, qui a fini avec elle, parce que avec l'usage de la cour, elle ne pouvoit être dame et ne vouloit point être femme de chambre. » (T. 1, p. 93.) — Ceci est d'ailleurs un des procédés de fabrication de La Beaumelle : il jette à la traverse une personne connue, certain qu'on ne pourra démontrer que cette personne n'a pas figuré dans cette circonstance.
3. Collection de La Deaumellp, t. I, p. 147 de l'édit. de Nancy; t. 1], 1.. 10(i de l'édit. d'Amsterdam. ~ . Elle m'est inconnue, (lit L. Racine, ci je la crois I au ast . »
Oq leur impute des choses horribles, à l'un des conseils, et à l'autre des démarches^ Le roi a passé deux heures dans mon cabinet-. C'est l'homme le plus aimable de son royaume. Je lui ai parlé du père Bourdaloue : il m'a écoutée avec attention^. Peut-être n'est-il pas aussi éloigné de penser à son salut que sa cour le croit : il a de bons seutiments, et des retours fréquents vers Dieu. Il serait bien triste que Dieu n'éclairât pas une âme faite pour lui.
1. Ces phrases éiiigmatiques n'ont probablement aucune signification. 11 paraît prouvé que le prince de Marsillac fut l'intermédiaire des amours de Louis XIV avec mademoiselle de Fonlanges :
une chanson du temps dit :
Sur locéan de la faveur Marsillac vogue à pleines voiles, Quoiqu'il ne soit pas grand chasseur, Pour avoir mis la bête dans les toiles, Le roi l'a fait son grand veneur.
Et madame de Montmorency écrit à Bussy-Rabutin : « Je suis bien fâchée de tous dire que Marsillac entre seul dans cette affaire dont le roi fait le dernier secret. » Mais si la part de Marsillac à ces intrigues paraît prouvée, il n'en est pas de même de la part qu'y aurait eue le duc de La Rochefoucauld, vieux, infirme, éloigné de la cour, ne sortant pas de chez madame de La Fayette, et qui mourut l'année suivante.
2. Pourquoi noter cela, puisque tous les jours il en était de même? « Sa Majesté, dit madame de Sévigné, va passer très-souvent deux heures de l'après-dîner dans la chaml)re de madame de Maintcnon. »
3. Bourduloue n'avait pas besoin d'être recommandé à Louis XIV. Il parlait lui-même et très-sévèrement : « 11 frappe toujours, dit madame de Sévigné, comme un sourd, disant ses vérités à bride abattue, parlant sur l'adultère à tort et à travers. »
A MAD.OIi: DE SAINÏ-GLRAX (1679). 87
LETTRE CXCVIII (LaB.)'
4 mai 1679.
Le roi eut hier une conversation fort vive avec madame de Montespan; j'étois présente. Diane en fut le sujet^. J'admirai la patience du roi et l'emportement de cette glorieuse. Tout finit par ces mots terribles : Je vous l'ai déjà dit^ madame ^ je ne veux pas être gêné^. Madame de Montespan me demande mes conseils : je lui parle de Dieu . et elle me croit d'intelligence avec le roi. Elle s'emporte contre la pauvre fille, contre le père de la Chaise, contre M. de Noailles'^, elle exagère les dépenses, elle invente des calomnies : elle passe des heures entières avec M. de Louvois et avec madame de Thianges : elle déplore le sort des princes. L'habitude lui a attaché le roi. Je crains qu'il n'y revienne par pitié.
1. Collection de La Beaiimelle, édit. de Nancy, t. 1 , p. 148; édit. d''Amsterdam, t. II, p. 107. « M'est très-inconnue, et je la crois fausse, » dit L. Racine.
2. Dianel Mademoiselle de Fontanges se nommait Marie-Angélique.
3. Ces mots terribles ont été répétés par tous les historiens : ils n'ont pour garant que La Beaumelle. Nulle part on ne trouve de détails sur cette scène qui est possible, mais qui n'est pas vraie.
4. Il ne peut être question que du duc de Noailles; or, ce seigneur était au contraire l'un des amis de madame de Montespan ; c^est ce que prouve la correspondance active qu'elle avait avec le duc et la duchesse et dont nous avons donné une lettre.
LETTRE CXCIX (La B.)
Le 24 mai 1679.
Chaque jour de nouveaux embarras. Le roi fuit avec trop d'affectation madame de Montespan : elle s'est retirée à Clagny, toute la cour croit qu'ils sont brouillés sans retour. Le roi avoue qu'il l'aime encore , et plus qu'il ne voudroit. Le duc du Maine l'attache à sa mère : il ne peut le voir sans s'attendrir. Madame de Soubise est trop belle au gré de Mademoiselle, et trop vertueuse au gré de Monsieur ^. Madame Dufresnoy est délaissée". Elle a recours à moi, comme si je disposois de l'estime et de l'amitié du public. Nous nous sommes embrassées^ : je lui rendrai service, quoique sûre de son ingratitude. Mon plus grand plaisir est de mettre à l'épreuve la reconnaissance de mes enneaiis. Les entretiens fréquents dont le roi m'honore me donnent souvent occasion d'exercer ce sentiment. Votre fils est
1. Collection de La Beaumelle, édit. de Nancy, t. I, p. 149 j édit. d'Amsterdam, t. II, p. 107. L. Racine l'apostille : M'est tri^s-inconnue, et je la crois fausse.
2. Cela n'a pas de sens, et La Beaumelle le savait bien. Il lui .«uffit d'étonner par ces antithèses impossibles. On peut voir dans les Mémoires de Saint-Simon les amours du roi avec madame de Soubise; mais on ne comprend pas comment elle pouvait être irop belle au gré de Mademoiselle et trop vertueuse au gré de Monsieur.
3. Encore madame Dufresnoy! Délaissée par qui.^ Délaissée par le roi? elle n'a jamais attiré ses regards. Délaissée par le public, semble dire la fin delà phrase. L'édilion de Nancy met : la Dufresnoy ! C'est le style du temps de madame de Pompadour.
4. 11 est probable que madame de Maintenon n'a jamais embra.ssé madame Dufresnov.
tn'^î^-joli *. Conservez votre santé : c'est le jireiiik'r des l)iens après la vertu.
LETTRE ce (La B.)-
14 juin 1679.
Nous sommes nés pour souffrir : chaque jour de ma vie est marqué par quelque peine nouvelle. Les bontés du roi ne me dédommagent point de la perte de ma tranquillité. Madame de Montespan veut absolument que je cherche à être sa maîtresse. Mais, lui ai-je dit, il en a donc trois! Oui, m'a-t-elle répondu, mui de
1 . Voici un mot qui démontre jusqu'à l'évidence la fausseté des lettres à madame de Saint-Géran. Votre /ils est très-joli l Or madame de Saint-Géran n'a jamais eu de fils : elle n'a eu qu'une tille, dont elle accoucha dix ans après la date de cette lettre, au bout de vingt et un ans de mariage, en 1G8 8. « Madame de Saint-Géran, dit madame de Sévigné ('21 décembre 1688), est accouchée d'une petite ûUe : cela ne valoit pas la peine de s'y mettre. » Cette fille se fit religieuse, et en elle a fini la branche cadette de la famille de La Guiche de Saint-Géran.
2. Collection de La Beaumelle, édit. de Nancy, 1. 1, p. loO; édit. d'Amsterdam, t. Il, p. 108. « Je ne doute pas qu'elle 7îe soit trèsfausse, » dit Louis Racine. C'est un roman qui n'a d'autre fondement que l'imagination de La Beaumelle. Il n'y a dans les écrits de madame de Maintenon, dans les mémoires du temps, même dans les pamphlets de la Hollande, pas un mot qui justifie cette scène. Il ne faut pas avoir étudié deux heures madame de Maintenon pour croire qu'elle fût capable d'avoir cette querelle, et dans quels termes ! encore moins qu'elle fût capable de l'écrire. D'ailleurs elle est impossible, et il faut répéter que, à cette époque, madame de Montespan était tout occupée de sa jalousie contre mademoiselle de Fontanges, et laissait madame de Maintenon en repos. Cette lettre, si étrange par la forme et par le fond, a pourtant été admise comme un docniiiciit aiilhentiiiin' par les historiens.
uom, cette fille de fait, et vous du cœur. Je lui ai représenté, en toute douceur, qu'elle écoutoit trop ses ressentiments : elle m'a répondu qu'elle connaissoit mes artifices, et qu'elle n'étoit malheureuse que pour n'avoir pas écouté ses ressentiments. Elle m'a reproché ses bienfaits, ses présents, ceux du roi, et m'a dit qu'elle m'avoit nourrie et que je l'étouffois ; vous savez ce qui en est. C'est une chose étrange, que nous ne puissions vivre ensemble , et que nous ne puissions nous séparer ^; je l'aime et ne puis me persuader qu'elle me haïsse. Je ne vis pas : je meurs à chaque instant.
LETTRE CCI (La B.)'
2 août 1679,
Les jalousies ont cessé : la paix est faite; il étoit bien temps que le roi après l'avoir donnée à l'Europe
1. On trouve un mot analogue à cette phrase dans une lettre du 13 septembre 167 4 à l'abbé Gobelin : « Elle est incapable d'amitié, et je ne puis m'en passer. » Cette phrase et le reste de la lettre démontrent que La Beaumelle, pour composer ces lettres de 1679, avait sous les yeux les lettres de 1674.
ï. Collection de La Beaumelle^ édit. de Nancy, t. 1, p. 161; édit. d'Amsterdam, t. J, p. 109. — Louis Racine l'annote : Je ne doute pas qu'elle ne soit très-fausse. Elle est évidemment inventée : un seul fait le démontre. La Beaumelle prétend que Mademoiselle {QUe de Monsieur) embellit par la joie de son mariage avec le roi d'Espagne; or Mademoiselle témoigna ouvertement, publiquement sa profonde répugnance pour ce mariage. « La reine d'Espagne, écrit madame de Sévigné (18 septembre), crie toujours miséricorde et se jette aux pieds de tout le monde. Je ne sais conmient l'orgueil d'Espagne s'accommode de ces désespoirs... Elle devient fontaine aujourd'hui. » — Et plus loin : a La reine d'Espagne va toujours criant et pleurant. » — Ce mariage, qui était une des conditions des traités de Nimègue, eut lieu le 31 août à Fontainebleau.
la donnât à sa cour. Madame de Montespan est idus brillante et plus adorée que jamais^: elle me flatte, me confie tous ses desseins , me consulte, et m'écoute. Le mariage du roi d'Espagne avec Mademoiselle est arrêté; voilà une belle alliance. On prépare des fêtes, et de toutes ces vanités auxquelles je suis depuis longtemps insensible et assujettie. La maladie de l'abbé Gobelin m'a alarmée ; priez-le de se conserver, nous perdrions un ami bien solide. Mademoiselle embellit: c'est le mariage. Le roi lui a dit les choses les plus gracieuses : elle m'en a remercié comme si j^■ avois quelque part.
LETTRE CCII (La B.)-
2 s octobre 16 79.
Je vous remercie de la belle robe que vous m'avez envoyée ; vous ne pouviez en choisir qui fût plus de mon goût ; je la mettrai dimanche à votre honneur et gloire. Le prince est l'idole du roi; plus sa tendresse pour le fils augmente, plus il semble que son amour pour la mère diminue : ce n'est plus que comme un premier goût®. Vous savez qu'il est homme d'habitude. Le roi est plein de bons sentiments; il lit quelquefois l'Ecriture sainte, et il trouve que c'est le plus beau de
1. Cela n'est pas vrai. Le roi. depuis la naissance du comte de Toulouse, n'avait plus pour madame de Montespan que des attentions et de la politesse.
2. Collection de La Beaumelle. t'dit. de Nancy, t. 1, p. 15'2; édit. d'Amsterdam, t. I. p. 110. — Je la crois fausse, dit Louis Racine.
3. Le roi était épris de mademoiselle de Fontanges, et voilà pourquoi madame de Montespan était abandonnée.
tous les livres \ Il avoue ses foiblesses, il reconnoit ses fautes; il faut attendre que la grâce agisse. Il pense sérieusement à la conversion des hérétiques, et dans peu on V travaillera tout de bon-.
LETTRE CCIII (Là B.)'
28 décembre 1679.
Les brigues ont occupé la cour tout ce mois; les voilà finies; madame de Richelieu a été nommée dame d'honneur; les deux dames d'atour sont la maréchale de Rochefort, qui l'a vivement sollicité, et... votre amie qui n'y pensoit pas ; cela mérite bien un compliment. Je vais me séparer de la surintendante ; je serai délivrée de tous les chagrins attachés à cette malheureuse condition. Plus de querelles, plus de réconciliations. On dit que la princesse a beaucoup de douceur et de piété ; c'est précisément l'opposé de madame de Montespan*. Elle m'a félicitée de façon à me faire en-
1 . Tout cela est de l'invention de La Beaumelle : le roi ne lisait aucun livre.
2. C'est avec de telles phrases de roman que La Beaumelle a fait peser sur madame de Maintenon la responsabilité de la révocation de l'Édit de Nantes. La conversion des prolestants a été la préoccupation constante du gouvernement de Louis XIV : on n'y a pas travaillé à une époque fixe, mais à toutes les époques.
3. Collection de La Beaumelle, édit. de Nancy, 1. 1, p. 155. Cette lettre ne se trouve pas dans les autres éditions. L. Racine l'annote : Je la crois fausse. C'est un roman fondé uniquement sur un fait, la nomination de madame' de Maintenon comme dame d'atour. Il est impossible que cette dame ait écrit une telle nouvelle à madame de Saint-Géran qui était Ij.
4. Madame de Maintenon n'a pu faire ce singulier éloge de la future Dauphine.
toiuli'o que je lui avois obligation do cotte charge. Je sais pourtant, d'un homme qui m- ment jamais, «lue je ne la dois qu'à Dieu et au roi \
ANNKE ItiSo.
Cette année est une des plus remarquables de la vie de madame deMaintenon. Pendant que mademoiselle de Fontanges voit finir son règne éphémère, que madame de Montespan, délaissée complètement, achève de se résigner, madame de Maintenon arrive au but qu'elle poursuivait avec tant de constance depuis six ans : elle parvient à arracher le roi à ses désordres, à le rapprocher de la reine, à lui faire connaître « un pays tout nouveau, dit madame de Sé\igné, Tamitié sans contrainte et sans chicane. » Jamais femme n'obtint un triomphe plus singulier, plus flatteur, plus conforme à son caractère, à son naturel, et Ton peut assurer que les trois années qui s'écoulèrent depuis Tabandon de mademoiselle de Fontanges jusqu'à la mort de la reine sont les plus belles, les plus heureuses de sa vie.
« Le roi eut alors, dit mademoiselle d'Aumale. pour son épouse des attentions, des égards, des manières tendres auxquels elle n'étoit pas accoutumée, et qui la rendoient plus heureuse qu'elle n'avoit jamais été; elle en fut touchée jusqu'aux larmes et disoit avec une espèce de transport : « Dieu a suscité madame de Maintenon pour me rendre le (( cœur du roi. » Cette parole dut être pour Françoise d"Aubigné la récompense la plus distinguée de toute sa vie.
L'année 1680 renferme dix-sept lettres authentiques et dix lettres apocryphes. Nous mettrons à part ces dernières, les plus mensongères que La Beaumelle ait inventées, et qui ont eu la plus fâcheuse influence sur la niémuiro de maflame de Maintenon.
1 . Madame de Maiiilcnnn ii a jiu l'i-rire cela, puisijue e'élait elleuu-mo qui avait iiispii-é au roi les nuiiiinaliims.
9i CORRESPONDANCE GÉNÉRALE.
LETTRE CCIY
A M. D'AUBIGMÉ, A PARIS ^
Ce premier jour de l'an 1680.
II faudra que madame d'Aubigné prenne l'habit dont vous parlez pour étrennes; car je n'ai rien celle année à lui envoyer qu'un boucaro- que la princesse d'Harcourl m'a apporté d'Espagne, et que je lui en* voie.
Je vous prie de faire redorer ou changer mon étui : vous verrez bien qu'il est effroyable.
J"ai les clefs des coffres que Ton vous a envoyés de xM a intenon.
Je crois que je changerai ma livrée; je vous le manderai promptement. ^^tre voyage est remis en février, ainsi nous avons du temps ^. M. Fagon est déclaré premier médecin de madame laDauphine; cette princesse-là ne sera pas environnée de malhonnêtes gens^.
Vous êtes déraisonnable de vouloir que je demande au roi dans un temps où il m'accable de biens, d'honneurs et de toutes sortes d'agréments. Je ne lai demanderai jamais rien, et je ne songe plus qu'à le servir en la personne de ma maîtresse^ avec un zèle,