D'Aubigné partit pour Coignac dans le mois de septembre
LETTRE CCXV (La B.)
XOTE PRÉLIMINAIRE
A la date où nous sommes arrivés, nous devons placer dix lettres écrites, suivant La Beaumelle, à madame de Frontenac. Nous allons voir ce qu'elles sont.
La cour revint à Versailles le 30 août. Madame de Sérigné écrivait le 28 : « On me mande que la reine est fort bien à la cour, qu'elle a eu tant de complaisance et tant de diligence dans le voyage, allant voir toutes les fortifications sans se plaindre du chaud ni de la fatigue, que cette conduite lui a attiré mille petites douceurs. » En effet, c'est à cette époque que, d'après les avis et les prières de madame de Maintenon, le roi se rapprocha de son épouse, et ce rapprochement devait durer jusqu'à la mort de la reine. « La faveur de madame de Maintenon, écrit madame de Sévigné le 18 septembre, est toujours au suprême. Le roi n'est que des moments chez madame de Montespan et chez madame de Fontanges, qui est toujours languissante. » (T. TU, p. 71). Madame de Fontanges devait mourir au mois de juin de l'année suivante, et madame de Montespan était depuis près de deux ans complètement délaissée. Madame de Sévigné ajoute : « Les courtisans appellent tout bas madame de Maintenon madame de Maintenant. Cette dame passe tous les soirs, depuis huit heures jusqu'à dix heures, avec Sa Majesté. M. de Chamarande (premier maître d'hôtel de la Dauphine) la mène et la ramène à la face de l'univers. » Rappelons d'ailleurs ce que madame de Sévigné dit le 6 avril : <( S. M. va passer très-souvent deux heures de l'après-dîner dans sa chambre à coucher avec une amitié et un air libre et naturel qui rendent cette place la plus souhaitable du monde... » Et le 17 juillet : « Elle lui fait connaître un pays nouveau, qui lui était inconnu, qui est le commerce de l'amitié et de la conversation sans contrainte et sans chicane. » Ajoutons à ces témoignages si précis le portrait si
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paisible que madame de Maintenon trace d'elle-même dans la lettre du 8 janvier 1680 : « Je ne me connois pas de péchés..., » portrait qu'elle complétera plus tard par ces mots: « Ma vie est tranquille et tout à fait conforme à mon humeur. »
Enfin madame de Caylus nous apprend très-nettement quels étaient les rapports de madame de Maintenon avec madame de Montespan, depuis quelle était dame d'atours. « Monseigneur fut marié en 1680, et madame de Maintenon, entrant en charge dans ce temps-là, n'eut plus rien à démêler avec madame de Montespan. Elles ne se voyoient plus l'une chez l'autre, mais partout où elles se rencontroient, elles se parloient et avoient des conversations si vives et si cordiales en apparence, que qui les auroit vues sans être au fait des intrigues de la cour, auroit cru qu'elles étoient les meilleures amies du monde. Ces conversations rouloient sur les enfants du roi pour lesquels elles ont toujours agi de concert. L'habitude et le goût qu'elles avoient l'une et l'autre pour leur esprit faisoient aussi qu'elles avoient du plaisir à s'entretenir quand l'occasion s'en présentoit. » [Souvenirs, p. 134, édit. de 1806.)
C'est à cette époque, de tous côtés si bien définie, dans une situation si bien indiquée et par les propres lettres de madame de 3Iaintenon, et par les témoignages de madame de Sévigné et de madame de Caylus, que La Beaumelle place dix lettres ou fragments de lettres les plus fausses. les plus maladroites qu'il ait jamais inventées, et pourtant celles qui ont été le plus aisément admises et le plus souvent citées.
Nous venons de voir que madame de Maintenon et madame de Montespan sont complètement séparées, même par leurs charges, qu'il n'y a plus de sujet ni d'occasion de querelles entre ces deux dames, que la seconde est délaissée, abaissée, presque résignée, que la première est en plein triomphe, mais dans un triomphe calme, honnête, mesuré. Or les fragments de lettres consistent uniquement en gémissements, plaintes et pleur- de madame de Main-
A MADAMI-: DE FRuNIENAC (I680\ \2[
tenon contre les persécutions de madame de MoiUespan ; nulle part cette femme si froide et si maîtresse d'elle-même n'est tant agitée, tant tourmentée, plus désolée, plus larmoyante ; ses prétendues lettres ne renferment que des mots à effet que nul contemporain ne répète, des détails qu'on ne retrouve nulle part, surtout des révélations sur ses mystérieux téte-à-tètc avec Louis XIV. Enfin elles forment le plus complet contraste avec les lettres authentiques qui les précèdent ou qui les suivent, lettres si calmes, si modérées, si occupées de choses vulgaires. Deux seulement sont datées, du iO et du 23 août : elles racontent une fabuleuse intrigue qui n'a pu se passer qu'à Saint-Germain ou à Versailles, madame de Montespan se ménageant un téteà-tête avec Louis XIV, madame de Maintenon dans les transes, la Dauphine en prières, toute la cour dans l'anxiété, etc. Or, le 19 août, Louis XIV, la reine, les dames, la cour étaient à Mézières, le 23 à Stenay !
La Beaumelie fait précéder ces dix lettres de cette note: «Je n'ai pu recouvrer que des fragments de lettres à madame de F. » Cette note seule les rendrait suspectes. Louis Racine les qualifie nettement et l'une après l'autre : três-fausse. Nous avons dit ailleurs quel était le jugement qu'en portaient les savants Walkenaer et jlonmerqué : « ce sont des pastiches habilement fabriqués, » écrit le premier; « c'est une œuvre de faussaire, » disait le deuxième ^
Voyons maintenant quelle était la personne à qui madame de Maintenon aurait écrit ces lettres, et s'il est possible qu'elle les ait écrites.
Madame de Frontenac, née Anne de la Grange de Neuville, était d'une famille pauvre et fut attachée assez jeune à mademoiselle de Montpensier. Elle était jolie et spirituelle, et devint, avec la comtesse de Fiesque, pendant les guerres civiles, l'une des maréchales de camp de Mademoiselle. Il en est très -souvent parlé dans ses mémoires et en assez mauvais termes. Elle épousa en 1651 Louis de