Manuscrits des Dames de Saint-Cyr
144 COBRESPONDANCE GÉNÉRALE.
fille, el j'aurois espéré autant de complaisance qu'en ont eu M. et madame de Lalaigne, et M. de Caumont ; mais j"ai eu peur que Ton ne vous soupçonnât d'avoir été bien aise de me la donner et de quelque intelliorence avec moi sur la religion ; voilà, ma chère cousine, ce qui m'a obligée de vous tromper; et pourvu que M. de Yillelte ne soit point mal content de vous, je me démêlerai bien du reste. J'espère qu'il ne prendra pas si sérieusement l'enlèvement de mademoiselle de Mursay, et qu'il consentira qu'elle demeure avec moi jusqu'à ce qu'elle soit en âge de dire sa volonté. Ne la plaignez point; elle se trouve fort bien ici, et je suis ravie de la voir; elle est jolie et aimable, et le talentque j'ai pour l'éducation des enfants sera tout employé pour elle.
Adieu, ma chère cousine, votre lettre me fait pitié, ou pour mieux dire, votre état. Mais enfin vous êtes catholique et il est impossible que dans votre cœur vous ne soyez bien aise de voir vos enfants dans le chemin où je les ai mis. Votre fils ne servira plus sur mer. Je suis sensiblement touchée d'aftliger mes cousines par les marques les plus essentielles que je puis leur donner de mon amitié, car assurément je songe à leur témoigner dans la personne de leurs enfants, la reconnoissance et la tendresse que j'ai pour elles et que j'aurai toujours, quoi qu'elles puissent faire, quand même elles viendroient à me haïr.
M. DE MKKÉ A MADAME DE MALNTENON (1G80\ J4o
LETTRE CGXXXII
DU CHEVALIER DE MÉRÉ A MADAME DE MAIXTEXOXi.
J'ai une extrême envie d'avoir l'honneur de vous voir, madame, et quand je vous rencontre, il me semble que vous ne me fuyez pas. Je fus tout hier à Saint-CIoud avec madame la maréchale de Glérembault. Nous y parlâmes de vous, à peu près comme vous reussiez pu désirer. Je vous louois sans flatterie, et de temps en temps, je vous blâmois sans médisance. Madame la maréchale enchérissoit volontiers sur les louanges que je vous donnois ; et quand je trouvois quelque chose à redire en vous, elle tâchoit de l'excuser ou de l'adoucir. Enfin,' elle me chargea d'aller vous prier, de sa part, de venir dîner demain chez elle.
Je m'étois levé fort agréablement pour m'acquitter de ma commission, et voilà que madame la maréchale me mande que Mademoiselle qui devoit aller ce matin voir la reine, a remis ce vovage à la semaine qui vient. Ce changement ne m^'empêcheroit pas d'aller à Saint-Germain, s'il ne me venoit dans l'esprit que vous êtes quelquefois d'un abord assez
1. Nous terminons rann.5e 16S0 par une lettre que La Beau melle emprunteanx OEuvres de M. deMcré, (. H, p 77 et nn'il rlf adressée à madame de Maintenon. Il y a dans ce volume .X madame - ,• et ce volume renferme une lettre ostensiblement écrite à madame de Maintenon. Rien n'indique la date de IG80
difficile, et que si je tous demandois inutilement, cela pourroit vous faire tort et me nuire aussi. Car il est vrai, madame, que tout ce qu'on censure le plus dans votre procédé, c'est qu'on s'imagine que vous négligez vos anciennes connoissances. Et pour ce qui me regarde, je tiendrois à fort grand déshonneur qu'une personne si sage et de si bon goût donnât à penser qu'elle m'eût oublié après une si longue amitié. D'ailleurs, j'ai tant soit peu de cette humeur de fée dont on vous accuse, et je cherche ordinairement la solitude au milieu même de Paris. Ainsi, quelque estime, quelque inclination que nous ayons l'un pour l'autre, je ne crois pas qu'on nous rencontre souvent ensemble ; et j'en ai beaucoup de regret. Je crois pourtant qu'il ne tiendra qu'à vous d'en tirer un avantage qui n'est pas à mépriser. Car nous pouvons par là nous acquérir la gloire d'une extrême constance, si nous continuons toujours à nous aimer sans nous voir ni sans nous écrire. Pour moi, je vous estime tant, madame, que je ne cesserai de témoigner partout que je suis, avec une extrême passion, le plus respectueux de vos serviteurs, etc.
Pendant les années 1681, 82, 83, madame de Maintcnon témoigne d'un repos d'esprit qui contraste avec les lettres prétendues à madame de Frontenac. « 3Ia vie est tranquille, dit-elle, et en tout conforme à mon humeur. » Elle est arrivée à son but, au terme de son ambition (car pouvait-elle prévoir la mort de la reine?) : elle a l'amitié du roi, la confiance de la reine, l'estime des honnêtes gens : « elle est l'âme de la cour, » comme dit madame de Sévigné. Le roi est à jamais séparé de Montespan; madame de Fontanges est mourante : on verra bien poindre, dans les lettres de madame de Maintenon à M. de Montchevreuil, un commencement d'inclination pour une demoiselle de Doré, dont aucun historien n'a parlé; mais ce ne fut qu'un éclair, et définitivement le roi devait, pendant les deux ou trois années que vécut encore la reine, mener une vie régulière.
« Il s'étoit rendu, raconte l'abbé de Choisy, aux sages conseils de madame de Maintenon : elle avoit trouvé le bon moment pour lui faire sentir l'horreur d'un état presque semblable à celui de David, l'amant de Bethsabé... elle l'avoit fait entrer peu à peu dans les vues de l'éternité et s'étoit acquis par là auprès de lui une faveur d'autant plus solide que les intérêts humains n'y avoient aucune part. »
Tous les gens de bien, le pape, les évoques, applaudirent à la \ictoire de madame de Maintenon, et ils trouvèrent qu'elle avait rendu au roi et à l'État un signalé service, a Je suis trop glorifiée, disoit-elle, de quelque bonne intention que je tiens de Dieu. » En effet, Louis XIV était arrivé à l'âge de quarante-quatre ans, et l'on voyait avec effroi que ce prince ne sortait pas des désordres de sa jeunesse, qu'il devenait de plus en plus l'esclave de ses plaisirs, et qu'il s'acheminait vers une vieillesse honteuse où s'abîmerait sa gloire ainsi que la grandeur du pays. « Or, le roi n'était pas seulement le chef de l'État, il en était l'àme : c'était la pa-
trie incarnée, une sorte de providence visible et le lieutenant de Dieu sur la terre; c'était enfin rhomme ayant la charge du bonheur et du salut de vingt millions d'hommes, de la fortune et de l'avenir de la première nation chrétienne. Que deviendrait cette royauté d'essence divine et sa magnifique mission avec un prince contempteur de ses premiers devoirs, dont les passions s'étaient mises au-dessus des lois religieuses et humaines, entouré de femmes qui mendiaient un de ses regards, un de ses caprices, et de courtisans qui bâtissaient d'infâmes espérances sur les scandales futurs d'une fin de règne désordonnée? Que deviendrait la France si elle était affligée d'un Louis XV avant le temps, alors qu'elle allait entrer dans les difficultés et les périls enfantés par la révolution d'Angleterre et la succession de la monarchie espagnole? Madame de Maintenon tira Louis XIV de ce bourbier; elle le rendit à ses devoirs, aux soins assidus de son rojaume, au bon exemple qu'il devait à ses sujets; elle dissipa les nuages de son orgueil et le fit descendre de son Olympe pour lui inspirer des sentiments chrétiens de repentir, de modération, de tendresse pour son peuple et surtout d'humilité; enfin, au moment où le malheur allait frapper cet homme gâté par quarante ans d'adu'ations et de prospérités inouïes, elle le mit à même de supporter ces coups avec une constance sans égale et de retenir la France sur le penchant de sa ruine. C'est en cela qu'a consisté le rôle politique de madame de Maintenon; ce fut là toute sa mission, la seule qu'elle se fût donnée, c'est là sa gloire K » Les lettres de 1681 sont au nombre de trente-trois authentiques, outre deux apocryphes de La Beaumelle. Parmi les premières, il faut remarquer celles qui sont écrites à M. de Montchevreuil : elles sont inédites. Madame de Maintenon y donne des nouvelles très-curieuses de la cour. On peut les comparera celles de môme genre que La Beaumelle a inventées.
1 . Madame deMainteuon et la maison royale de Saint-Cyr, p. 25,
A MADAME d'aUBTGNK (1681). 149
LETTRE CCXXXIII (La B.)
A MADAME D'AUBIGNÉ i.
Le 3 janvier 1681.
Je demande tous les jours à Dieu, ma très-chère enfant, qu'il vous conduise dans ses saintes voies. On ne fait pas ces vœux-là dans le monde. Je les fais au milieu de la cour, où il ne faut qu'être pour haïr le monde et ses plaisirs-. J'y éprouve bien que Dieu seul peut remplir le vide du cœur de l'homme \ Croyez, ma fille, que toutes les choses que vous vous figurez si délicieuses, et que vous m'enviez peut-être, ne sont que vanité et affliction d'esprit. La cour est comme ces perspectives qui veulent être vues dans l'éloignement ^ Je ne puis vous y placer : et quand je le pourrois, je ne le ferois pas^ Aimez votre mari, et vous serez heureuse. Vous êtes indolente et malsaine : tournez ces inconvénients au profit de votre salut. J'approuve fort que vous
1. Cette lettre ne se trouve que dans la collection de La Beaumelle(édit. deXancy, 1. 1, p. 17 1 ; édit. d'Amsterdam, t. I, p. 167). Elle n'est pas la même dans les deux éditions, ce qui la rend suspecte. Bacine dit : m'est inconnue et me paraît fausse. Jamais madame de Mainlenon n'a fait de sermons de ce genre, nirine aux Dames de Sainl-Cyr. Elle n'avait pas ce ton pédant, doctoral, et pour ainsi dire puritain. La première phrase ressemble à l'entrée en scène de Tartufe.