LÉVÊQUE DE CHARTRES A MADAME DE MAINTENONS
Février 1698.
Dieu demande de vous une grande patience; j'ai fortement dans l'idée qu'il veut faire quelque chose de grand par vous; tout ce que je vois est contre Tordre naturel des choses. Rien n*arrive ici par hasard, uii seul cheveu ne tombe pas de notre tête sans Tordre de notre Père céleste; le Seigneur vous conduira, rien ne vous manquera. Yotre état est donc de lui, votre état n'est point médiocre, et j'ai plus d'espérance que jamais de voir vos désirs accomplis. Votis ne connoissez pas Tavantage de la souffrance : c'est un temps de nuages e1 d^obscurités^ la foi doit vous
t . Manuscrits des Dames de SainUC^r»
rf ^ w
y conduire, et la confiance en Dieu doil vous rendre inébranlable. Votre amour pour Dieu, et toutes les vertus les plus éminentes qui sont les compagnes de la charité, croîtront à proportion de l'épreuve et de la souffrance.
Tout ce que je vois aujourd'hui len vous me démontre la main invisible du Tout-Puissant qui vous conduit. Pourquoi vous à la cour au faîte où vous êtes? Pourquoi tant de dégoût du monde et tant de goût pour Dieu? Pourquoi tant de désirs d'une vie parfaitement chrétienne? Pourquoi le prince amusé innocemment, et comme lié par la main de Dieu? C'est qu'il le veut hors des pièges du diable ; il veut le dépendre, et ensuite le sanctifier; il le lie et il vous lie, car c'est par vous qu'il le veut sauver; si vous lui échappiez, son dessein ne s'accompliroit pas ; la contrainte est donc dans l'ordre de Dieu; les jours paroissent vides aujourd'hui, pour en fournir à l'avenir de remplis; quoiqu'il y ait, ce me semble, tant de choses à faire, il faut aujourd'hui ne rien faire, pour attendre le temps de tout faire ^
C'est beaucoup que ses liens d'iniquité soient rompus, et qu'il en soit délivré. Votre chambre est soa asile, Dieu l'y conduit hors des pièges du siècle; sans cela, hélas! où peut-être ne seroit-il pas pris, puisque tout est rempli de pièges? C'est beaucoup qu'il s'accoutume à ne plus donner les jours de la vie
1. Madame de Maintenon, dans sa correspondance avec M. de Noailles, expose jour par Joar sa conduite, ses desseinS) son but à l'égard du roi ; nous voyous que tout cela était conforme aux coQieiis et aux prescripUons de Tévêque de Chartres.
A MADAME DE MAINTËNON (1698). 221^
à la malignité ctu siècle, c*est déjà les racheter dans un sens, et Ton peut espérer qu'il sera conduit jusqu*à les remplir de bonnes œuvres.
0 profondeur des trésors de la sagesse et de la science! Que ses jugements sont incompréhensibles, et ses voies impénétrables ! Car qui a connu les desseins de Dieu? ou qui est entré dans le secret de ses conseils? Tout est de lui, tout est par lui. Ayez donc, madame, plus que jamais une singulière dévotion pour adorer la divine providence de Dieu, vous y confier et vous y soumettre aveuglément ; il ne fera rien que pour votre salut et pour sa gloire. Offrezvous à Dieu dans toutes vos peines, et offrez- les pour le roi et son Élat. Joignez à la patience la douceur, Thumilité et Tesprit de pénitence; considérez les exemples de Job, de Tobie et de tous les saints que Dieu a purifiés par la patience; imitez leur égalité et leur constance.
Il est dit de Tobie que Dieu lui a donné grâce devant Salmanazar, roi infidèle, et par là il fut en liberté d'assister les enfants d'Israël, parce qu'il se souvint de Dieu de tout son cœur. Dieu vous veut dans l'esclavage, quoique vous soyez née libre, afin que vous retiriez du véritable esclavage, qui est celui du péché, la personne que vous aimez le plus.
Je suis bien content de votre amour pour Dieu, de votre zèle pour les bonnes œuvres, de votre crainte d'offenser Dieu, de la haine que vous avez pour le monde, de votre détachement de la vie, de votre joie au souvenir de la mort et de Télernité. Faites vos efforts pour avancer dans la patience ; les mortifica-
g22 GOKRESPONDANGE 6É1IÉHALE.
tioûs de votre état, et les ennuis vous tiendront lieu de pénitence. Je vous demanderai, à mon premier voyage, compte du progrès que vous âurcï fait dans cette vertu.