RELATION DU VOYAGE D'ESPAGNE
ADRESSÉE PAR LE COMTE d'AYEN A MADAME DE MAINTENON.
Sa Majesté Catholique partit le 22 janvier de Saint- Jean-de-Luz, à son ordinaire, dans son carrosse, avec Messeigneurs ses frères. M. le duc d'Harcourt s'étoit avancé devant jusqu'à la rivière de Bidassoa^ pour que la barque du roi et tontes celles de sa suite fussent prêtes quand il arriveroit. Dès qu'il y fut, on ne songea qu a faire hâter tout ce qui éloit néces^ saire et à faire approcher la barque, de manière que le roi y pût s'embarquer facilement* Dès que tout fut prêt, M. le duc d'Harcourt chargea M. le comte d'Âyen d'aller avertir le roi, qui attendoit à vingt pas, près du pont qu'on avoit fait construire, un peu au-dessus de l'Ile de la Conférence, pour le passage des équipages. Dès que le roi vit qu'il étoit prêt, il descendit de son carrosse, Messeigneurs ses frères le suivirent environ dix pas, étant fort attendris, et puis ils l'embrassèrent, en lui disant adieu. M. le duc de Beauvilliers les remena sur-le*champ dans
1« Cette relation, que Madame de Maiotenon ayait demandée aa comte d'Ayen, renfermait plusieurs parties : nous ne possédons que celle du voyage de la frontière de France à Madrid encore n*eet-elle pas complète.
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leur carrosse, afin de terminer plus promptemenl cette séparation, qui leur faisoit beaucoup de peine; et M. le maréchal de Nouilles accompagna le roi jusque sur le bord de sa barque, qui étoit auprès du pont. M. le duc d'Harcourt dit à M. le comte d'Ayen, dès que le roi y fut entré, d'y entrer aussi, et appela pendant quelque lempsM.leducd'Ossone et don Antonio de Martin, tous deux gentilshommes de la chambre; mais ne s'étant pas trouvés là sur-le-champ, il ordonna qu'on mît au large. La barque étoit parfaitement belle : il y avoit sur la poupe une petite chambre vitrée, dans laquelle il y avoit un fauteuil magnifique et plusieurs carreaux à ses pieds, le fond étoit couvert d'un parfaitement beau tapis de Turquie, qui tenoit d'un bout à l'autre, et il n'y avoit sur cette barque que deux pilotes, l'un à l'avant et l'autre à l'arrière, et quatre gentilshonmies qu'on appelle les députés; ils sont choisis par la noblesse de la province pour cet honneur, parce qu'elle a droit de garder le roi dans sa barque lorsqu'il passe dans cette rivière. Cette barque étoit remorquée par quatre chaloupes; dès qu'elle fut au milieu de la rivière, le spectacle des deux rivages parut différent, car celui d'Espagne retentissoit des cris de joie de tous les habitants circonvoisins qui y étoient accourus ; et celui de France, quoique ayant les mêmes sentiments et désirant la même chose, paroissoit triste et consterné. Après que le roi eut un peu séché ses larmes, M. le duc d'Harcourt lui proposa de se montrer au peuple; il sortit et avança vers la proue de sa barque : dès qu'il parut, les cris de joie redou-
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blërent, el le peuple .raccabla de bénédiclions, les matelots mêmes qui rcmorquoient sa barque ne songeoient plus alors qu'à se joindre aux acclamations du peuple. Le roi passa à la vue de Fontarabie et d'Andaye, qui le saluèrent de tous leurs coups do canons ; il arriva peu de temps après sur le bord de Ï3 rivière, du c^té d'Irun, où il débarqua; il y trouva tous les officiers de sa maison et les détachements de ses gardes qui étoient venus au-devant de lui.
Sa Majesté Catholique a trois gardes à pied, Tune est la garde flamande, qui est la première et la plus ancienne, qui fait la même fonction auprès d'elle que font les gardes du corps auprès du roi ; elle a pour arme une espèce de faux emmanchée sur une hampe d'hallebarde; les deux autres sont Tallemande et la castillane, qui sont fort inférieures à la première, et qui portent pour armes des hallebardes à Fordinaire. Ces gardes sont fort bien vêtues : celle des Flamands a du velours, au lieu que les autres n'ont que du drap ; leurs habits sont faits comme les anciens habits de pages, avec des trousses ; à la réserve qu'elles ont une gonille à l'espagnole. Ils portent tous une fort grande épée et un poignard.
Le roi marcha, entouré d'eux, à l'église, où l'évéque de Pampelune, en habits pontificaux, l'attendoit à la porte. Après lui avoir donné de l'eau bénite, il lui présenta la croix à baiser; il le conduisit de là jusqu'à son prie-Dieu, marchant toujours devant lui avec tout son clergé. On commença ensuite le Te Deum, qui fut chanté moitié en musique et moitié en plain-chant; quand il fut fini, l'évéque donna sa bénédiction, et
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le roi s*en alla à pied jusque dans sa maison, où il s*en ferma un moment après pour travailler avec M. le duc d'Harcourt et le secrétaire des dépêches. A six heures, il envoya chercher M. le comte d'Ayen, pour jouer avec lui aux échecs; il y joua jusqu'à l'heure de son souper; ensuite il soupa, et fut servi par M. le marquis de Quintana, le plus ancien des gentilshommes de la chambre qui sont ici. Il y avoik la moitié des plats accommodés par les cuisiniers françois, et l'autre moitié par les cuisiniers espagnols. Il voulut bien goûter de tous ces plats, et marqua que tous les ragoûts espagnols lui plaisoient assez; ce qui fit plaisir à la nation. Après avoir soupe, il s'enferma un moment seul avec M. le duc d'Harcourt, il fit appeler ensuite ceux des deux nations qui ont les entréeschez lui, et demeura quelque lemps à causer avec eux; ensuite il se déshabilla. M. le marquis de Quintana et M. le marquis de Yalerio, gentilshommes de la chambre du roi, de jour, le servirent et lui firent tout ce qu'il y avoit à faire auprès de lui ; car en Espagne il n'y a qu'eux qui touchent la personne du roi, hors le barbier pour le raser et le peigner ; les premiers valets de chambre du roi et de sa garde-robe ne font que recevoir des mains de ces gentilshommes ce qu'ils étent de dessus le roi.
Le dimanche matin 23, le roi s'habilla de la même façon, et alla ensuite à la messe, qui fut célébrée par Tévéque de Pampelune ; après la messe , il donna audience à M. le duc d^Harcourt, qui étoit accompagné de tous les François. Le roi étoit debout
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dans sa chambre, appuyé contre la table, et son chapeau sur la tête. M. le duc d'Harcourt y entra, accompagné de M. le marquis de Laillamëde , majordome major; M. le duc d'Harcourt s'est couvert un momenl, Taudience a été fort courte, et il est ressorti ensuite. Le roi a dîné à midi et est monté à une heure et demie à cheval pour aller à Fonta* rabie, où il a été reçu avec des acclamations qu'on ne peut exprimer, et qu'il a reçues avec des marques de bonté qui les ont redoublées. Il a été droit à Téglise, où il a mis pied à terre sous le dais, que six des principaux de la ville portoient, où on a chanté le TeDeum^ ensuite il a remonté à cheval pour visiter les dehors de la placée II a été jusque sur le bord de la mer et a repris le même chemin pour revenir à Irun. Fontarabie a salué Sa Majesté Catholique de trois décharges après qu'elle a été sortie de la place, et Andayea répondu; le roi s'est retiré chez lui et a changé parce qu'il étoit très-mouillé.
Le 24, le roi partit d'Irun. Il y avoit dans son carrosse M. le duc d'Harcourt placé vis-à-vis de lui ; M. le comte d'Âyen étoit dans une portière, et M. le marquis de Quinlana, grand d'Espagne, qui fait la charge de sommelier du corps, comme le plus ancien des gentilshommes de la chambre qui soit ici, se mit à côté de lui, et à l'autre portière étoit don
1 ; Dangeau ajoute ceci : « Pendant qu'il faisoit le tour de 1« place, IcB François qui avoient l'iionneur de le suivre lui demandèrent en badinant sMl frouvoit bon que le duc d'Harcourt et eux tous Tissent la place ; il leur répondit : « On m'a bien laissé voir « BaycoM. » La réponse plot aux Espagnols. »
Antonio de Martin, gentilhomme de la chambre du roi, fils du duc d'Âlbe, de l'ancienne maison de Tolède. Le roi alla ainsi jusqu'à la dlnée, où il fut servi à respagnole et à la françoise ; les seigneurs François et espagnols furent servis après lai. Les Espagnols avoient préparé un lit au roi pour y faire la sieste, mais, loin de s*en servir, il monta à cheval, malgré une pluie continuelle et très-abondante, et fit une lieue et demie en cet état. Il trouva sur sa route trois bataillons de bourgeoisie, qui firent chacun trois décharges de mousqueterie après qu*il fut passée et il arriva ensuite à Hernani, par des chemins trèsescarpés et très-diflîciles, environ vers les cinq heures du soir. Après qu'il se fut reposé quelque temps, il envoya chercher M. le comte d'Ayen pour jouer aux échecs avec lui ; il soupa sur les sept heures et demie, à Tordinaire, et se coucha à dix heures.
Le lendemain il entendit la messe dans une chapelle qui est dans la maison, d'où il ne put sortir pendant le jour à cause de la pluie qui continua opiniâtrement; la même raison Tempécha de partir les deux jours d'après, 26 et 27, à cause des torrents qui s'étoient débordés sur la route d'Hernani à Toloza. La pluie néanmoins discontinua le 27, et le roi, après avoir entendu la messe dans sa chapelle el déjeuné à dix heures, monta sur une mule avec les étriers à l'espagnole, accompagné de M. le duc d'Harcourt, de M. le comte d'Ayen, de tous les François et de tous les Espagnols qui sont auprès de sa personne pour aller à Saint-Sébastien, où toutes les femmes étoient sur des balcons, la bourgeoisie sous
les armes,. et où l'on a fait les mêmes acclamations qu'à Fontarabie ; la citadelle a fait trois décharges de tout son canon, et les soldats trois décharges de mousqueterie. Le roi alla à l'église, où l'on chanta le Te Deum. Saint-Sébastien est une ville située trèsavantageusement ; elle a un port de mer et ne peut être attaquée que par une langue de terre où il y a du sable en tout temps. Le roi, après l'avoir visitée, revint à Hernani.
Ici manquent huit feuillets qui contenaient le récit du voyage de Hernani, par Toloza, Bergara, Vittoria, Miranda, à Bribiesca. On était parti de Hernani le 28 janvier et Ton arriva à Bribiesca le 5 février.
Le roi partit de Bribiesca le 6 février à huit heures du matin, pour arriver à Burgos; k journée a encore été très-longue, les chemins assez beaux, mais le froid excessif. Le roi arriva à sept heures du soir; on avoit préparé des illuminations à une demi-lieue de la ville. Il y avoit des flambeaux de cire blanche à toutes les fenêtres, et, dès que le roi eut soupe, on tira un feu d'artifice assez beau. Burgos est une assez grosse ville entourée de vieilles murailles; il y a de belles maisons, mais par-dessus toutes choses de magnifiques églises et de riches couvents. Le lendemain 7, on y séjourna, et le roi, après sou dîner, alla voir la Chartreuse, qui est à une petite demilieue ; c'est un très-beau couvent ; le tombeau de Jean II, roi de Castille, leur fondateur, s'y voit : il est superbe; les pères donnèrent la collation au roi et lui présentèrent à boire dans la coupe qui servoit