‹ Correspondance générale de Madame de Maintenon: publiée pour la première fois sur lesChapitre 233 sur 359 · G4 CORRESPONDANCE GÉNÉRALE · texte numérisé non relu

G4 CORRESPONDANCE GÉNÉRALE

palir sans bornes. Vous ne verrez partout que misère : vos yeux seront plus perçants et eii découvriront encore plus que vous n'en voyez aujourd'hui ; mais rien ne pourra ni vous scandaliser, ni vous surprendre, ni vous resserrer. Vous verrez la corruption dans Thomme comme Teau dans la mer.

Le monde est relâché, et néanmoins d'une sévérité impitoyable. Vous ne ressemblerez point au monde; vous serez fidèle et exacte, mais compatissante et douce comme Jésus-Christ Ta été pour les pécheurs, pendant qu'il confondoit les Pharisiens dont les vertus extérieures étoient si éclatantes.

On dit que vous vous mêlez trop peu des affaires. Ceux qui vous parlent ainsi sont inspirés par Tinquiétude, par l'envie de se mêler du gouvernement^ et par le dépit contre ceux qui distribuent les grâces, ou par l'espoir d'en obtenir par vous.

Pour vous, madame, il ne vous convient point de faire des efforts pour redresser ce qui n'est pas dans vos mains. Le zèle du salut du roi ne doit point vous faire aller au delà des bornes que la Providence semble vous avoir marquées.

Il y a mille choses déplorables; mais il faut attendre les moments que Dieu seul connolt, et qu'il tient dans sa puissance.

Ce n'est pas la fausseté que vous aurez à craindre^ tant que vous la craindrez. Les gens £aux ne croient pas l'être : les vrais tremblent toujours de ne l'être pas. Voire piété est droite; vous n'avez jamais eu les vices du monde, et depuis longtemps vous en avez abjuré les erreurs.

A UADAUE l)£ MAINTENON (1690). - 261^

Le vrai moyen d'attirer la grâce snr le roi et sur l'État n'est pas de crier ou bien de fatiguer le roi : c'est de l'édifier, de mourir sans cesse à vous-même ; c'est d'ouvrir peu à peu le cœur de ce prince par une conduite ingénue, cordiale, patiente, libre néanmoins et enfantine dans cette patience.

Mais parler avec chaleur cl avec âprelé, revenir souvent h ta charge, dresser des batteries sourdement, faire des plans de sagesse humaine pour réformer ce qui a besoin de réforme, c'est vouloir faire le bien par une mauvaise voie : voire solidité rejette de tels moyens; et vous n'avez qu'à la suivre simplement.

Ce qui me parolt véritable louchant les affaires, c'est que votre esprit en est plus capable que vous ne pensez; vous vous défiez peut-être un peu trop de vous-même, ou bien vous craignez trop d'entrer dans des discussions contraires au goût que vous avez pour une vie tranquille et recueillie. D'ailleurs, je m'imagine que vous oraignez le caractère des gens que vous trouvez sur vos pas quand vous entrez dans quelque affaire. Mais enfin il me parolt que votre esprit naturel et acquis a bien plus d'étendue que vous ne lui eu donnez.

Jepersiste à croire que vous ne devez jamais vous ingérer dans les afTaires d'État ; mais vous devez vous en instruire selon l'étendue de vos vues nalurellcs; et quand les ouvertures de la Providence vous oiTriront de quoi faire le bien, sans pousser trop loin le roi au delii de =es bornes, il ne faut jamais reculer.

Je VOUS ai détaillé ce qae le monde dit : Toici, madame, ce que j'ai à dire.

Il me paroi t qae vous avez encore on goût trop naturel pour Tamilié, pour la bonté de cœor et pour tout ce qui lie la bonne société. C*est sans doute ce qu'il y a de meilleur, selon la raison et la verto humaine ; mais c'est pour cela même qu*il y faut renoncer.

Ceux qui ont le cœur dur et même froid ont sans doute un très-grand défaut natu^el; c'est même une grande imperfection qui reste dans leur' piété; car si leur piété étoit plus avancée, elle leur donneroit ce qui leur manque de ce côlé-là. Mais il faut compter que la véritable bonté de cœur consiste dans ta fidélité à Dieu et dans le pur amour. Toutes les générosités, toutes les tendresses naturelles ne sont qu'un amour-propre plus raffiné, plus séduisant, plus flatteur, plus aimable^ et par conséquent plus diabolique.

Je vous dis tout ceci sans nul intérêt personnel , car je suis assez sec dans ma conduite et froid dans les commencements, mais assez chaud et tendre daiis le fond. Rien de tout ceci ne regarde Vhmnme^ à l'égard duquel vous avez des devoirs d'un autre ordre : l'accroissement de la grâce qui a d^ fait tant de prodiges en lui achèvera d'en faire un antre homme. Mais je vous parle pour le seul intérêt de Dieu en vous; il faut mourir sans réserve à toute amitié.

Si vous ne teniez plus à vous, vous ne seriez non plus dans le désir de voir vos amis attachés à vous

A MADAME RE HAINTENON [169D]. 267

que de les voir allachés au roi de la Chine. Vous les aimeriei du pur amour de Dieu, c'est-à-âire d'un amour parfait, infini, généreuK, agissant, compatissant, consolant, égal, bienfaisant et tendre comme Dieu même. Le cœur de Dieu seroit versé dans le vôtre, et votre amitié ne pourroit non plus avoir de défaut que celui qui aimeroit en vous; tous ne voudriez rien des autres, que ce que Dieu en vondroit, et uniquement pour lui. Vous seriez jalouse pour lui contre vous-même, et si vous exigiez des autres une conduite plus cordiale, ce ne seroit que pour leur perfection et pour l'accomplissement des desseins de Dieu sur eux.

Ce qui vous blesse donc dans les cœurs resserrés ne vous blesse qu'à cause que le vôtre est encore trop resserré au dedans de lui-môme. Il n'y a que l'amourproprequi blesse l'amour-propre. L'amour de Dieu supporte avec condescendance l'infirmité de l'amourpropre, et attend en paix que Dieu le détruise. En un mol, madame, le défaut Ae vouloir de l'amitié n'est pas moindre devant Dieu, que celui de manquer d'amitié. Le vrai amour de Dieu aime généreusemeul le prochain, sans espérance d'aucun relour.

Au reste, il faut tellement sacrifler à Dieu le moi, dont nous avons tant parlé, qu'on ne le recherche plus, ni pour la réputation, ni pour la coiisoblion du témoignage qu'on se rend à soi-même sur ses bonnes qualités ou sur ses bons sentiments. Il faut mourir à tout sans réserve et ne posséder pas même sa vertu par rapport à soi. Ce n'est poini une obli-

galion précise pour tous les chrétiens; mais je crois que c'est la perfection d'une âme qu'il a autant prévenue que la vôtre par ses miséricordes.

Il faut être prêt à se voir méprisé, haï, décrié, condamné par autrui, et à ne trouver en soi que trouble et condamnation, pour se sacrifier sans nul adoucissement au souverain domaine de Dieu, qui fait de sa créature selon son bon plaisir. Cette parole est dure à quiconque veut vivre en soi et jouir pour soi-même de sa vertu ; mais qu'elle est douce et consolante, pour une âme qui aime autant Dieu, qu'elle renonce à s'aimer elle-même!

Vous verrez un jour combien les gens qui sont dans cette disposition sont grands dans l'amitié. Leur cœur est immense, parce qu'il tient de l'immensité de Dieu qui les possède. Ceux qui entrent dans ces vues du pur amour, malgré leur naturel sec et serré, vont toujours s'élargissant peu à peu. Enfin Dieu leur donne un cœur semblable au sien, et des entrailles de mère pour tout ce qu'il unit à eux.

Ainsi la vraie et pure piété, loin de donner de la dureté et de l'indifférence, tire de l'indifférence, de la sécheresse, de la dureté de l'amour-propre qui se rétrécit en lui-même pour rapporter tout à lui.

Pour vos devoirs, je n'hésite pas un moment à croire que vous devez les renfermer dans des bornes bien plus étroites que la plupart des gens trop zélés ne le voudroient.

Chacun, plein de son intérêt, veut vous y en traîner, et vous trouve insensible à la gloire de Dieu, si vous n'êtes autant échauffée que lui. Chacun veut même

que votre avis soit conforme au sien, et sa raison, la vôtre.

Vous pourrez peut-être dans la suite, si Dieu vous en donne les facilités, faire des biens plus étendus. Maintenant vous avez la communauté de Saint-Gyr, qui demande beaucoup de soins; encore même vou* drois-je que vous fussiez bien soulagée et déchargée de ce côté-là. Il vous faut des temps de recueillement et de repos tant de corps que d'esprit. Vous devez suivre le courant des affaires générales, pour tempérer ce qui est excessif et redresser ce qui en a besoin. Vous devez, sans vous rebuter jamais, profiter de tout ce que Dieu vous met au cœur, et de toutes les ouvertures qu'il vous donne dans celui du roi, pour lui ouvrir les yeux et pour l'éclairer, mais sans empressement, comme je vous Tai souvent re* présenté.

Au reste, comme le roi se conduit bien moins par des maximes suivies que par Timpression des gens qui Tenvironnent, et auxquels il confie son autorité, le capital est de ne perdre aucune occasion pour Tobséder par des gens sûrs, qui agissent de concert avec vous pour lui faire accomplir, dans leur vraie étendue, ses devoirs dont il n'a aucune idée^

S'il est prévenu en faveur de ceux qui font tant de violences, tant d'injustices, tant de fautes grossières, il le seroit bientôt encore plus en faveur de ceux qui

1 . Tout cela et ce qui va suivre est dur, injuste et maladroit ; il dut déplaire ù madame de Maintenon. Nous verrons plus loin Féneloii développer plus brutalement encore ses sentiments à l'égard de Louis XIV.

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saivroient les règles et qurranimeroient au bien. C'est ce qui me persuade que, quand vous pourrez augmenter le crédit de MM. de Gbevreuse et de Beauvillers, vous ferez un grand coup. C'est à vous à vous mesurer pour les temps; mais si la simplicité et la liberté ne peuvent point emporter ceci, j'ai-» merois mieux attendre, jusqu'à ce que Dieu eût pré^ paré le cœur du roi« Enfin le grand point est de l'assiéger, puisqu'il veut l'être, de le gouverner, puisqu'il veut être gouverné; son salut consiste à être assiégé par des gens droits et sans intérêt.

Vôtre application à le toucber, à l'instruire, à lui ouvrir le cœur, à le garantir de certains pièges, à ie soutenir quand il est ébranlé, à lui donner des vues de paix, et surtout de soulagement des peuples, de modération, d'équité, de défiance à l'égard des conseils durs et violents, d'horreur pour les actes d'autorité arbitraire, enfin d'amour pour l'Église, et d'application à lui chercher des saints pasteurs, toul cela, di«-je, vous donnera bien de l'occupation; car, quoique vous ne puissiez point parler de ces matières à toute heure, vous aurez besoin de perdre bien du temps pour choisir les moments propres à insinuer ces véritéê. Yoilà l'occupation que je âiets au-dessus de toutes lès autres.

Après les heures de piété, vous devez aussi^ ce me semble, travailler et donner le temps nécessaire pour connoitre par des gens sûrs les excellents sujets en chaque profession, et les principaux désordres qu'on peut réprimer. Il ne faut point avoir des rapporteurs, qui s'empressent à vous empoisonner du

récit de toutes les petites fautes des particuliers ; mais il faut avoir des gens de bien qui, malgré eux^ soient chargés en conscience de vous avertir des choses qui le mériteront; ceux-là ne vous diront que le nécessaire et laisseront le superflu aux tracassiers.

Vous devez aussi veiller pour soutenir dans leur emploi les gens de bien qui sont en fonction, empé** chéries rapports calomnieux et les soupçons injustes, diminuer le faste de la cour quand vous le pourrez, faire peu à peu entrer Monseigneur dans toutes les affaires, empêcher que le venin de Timpiété ne se glisse autour de lui, en un mot, être la sentinelle de Dieu au milieu dlsraël, pour protéger tout le bien et pour réprimer tout le mal, mais suivant les bornes de votre aulorilé.

Pour Saint-Gyr, je croirois qu'une inspection gé« nérale et une attention suivie pour redresser dans ce général tout ce qui en aura besoin, suffit à une per« sonne accablée de tant d'affaires, appelée à de "plus grands biens^ capable d'objets plus étendus.

Il faut encore ajouter que vous ne pouvez éviter d'écouter ceux qui voudront se plaindre ou vous avertir; tout cela va assez loin : ainsi je m'y bornerai.

Les bonnes œuvres que vous voulez tourner du côté de l'homme me paroissent fort à propos : elles seront sans contradiction et sans embarras. Pour celles de Paris, je crois que vous y trouveriez des traverses continuelles qui vous comme ttroient tropé

Vous avez à la cour des personnes qui paroissent bien intentionnées : elles méritent que vous les traitiez bien et que vous les encouragiez; mais il faut

beaucoup de précaution, car mille gens se feroient dévots pour vous plaire. Ils parottroient touchés aux personnes qui vous approchent, et iroient par là à leur but; ce seroit nourrir Thypocrisie et vous exposer à passer pour trop crédule. Ainsi il faut coanoître à fond la droiture et le désintéressement des gens qui paroissent se tourner à Dieu, avant que de leur montrer qu'on fait attention à ces commencements de vertu.

Si ce sont des femmes qui aient besoin d'être soutenues, faites-lesaiderpar des personnes deconfiance, sans que vous paroissiez vous-même.

Je crois que vous devez admettre peu de gens dans vos conversations pieuses, où vous cherchez à èite en liberté. Ce qui vous est bon n'est pas toujours proportionné au besoin des autres. Jésus-Christ disoit : J'ai d'autres choses à vous enseigner; mais vous ne pouvez pas encore les porter. Les Pères de rÉglise ne découvroient les mystères du christianisme à ceux qui vouloient se faire chrétiens qu'à mesure qu'ils les trouvoient disposés à les croire.

En attendant que vous puissiez faire du bien par le choix des pasteurs, tâchez de diminuer le mal.

Pour votre famille, rendez-lui les soins qui dépendent de vous, selon les règles de modération que vous avez dans le cœur; mais évitez également deux choses: l'une, de refuser déparier pour vos parents quand il est raisonnable de le faire; l'autre, de vous fâcher quand votre recommandation ne réussit pas.

Il faut faire simplement ce que vous devez, et ^rendre en paix et en humilité les mauvais succès :

l*orgueiI aimeroit mieux se dépiter, ou il prendroit le parti de ne parler plus, ou bien il éclateroit pour arracher ce qu'on lai refuse.

Il me paroit que vous aimez comme il faut vos parents, sans ignorer leurs défauts et sans perdre de vue leurs bonnes qualités.

Enfin, madame, soyez bien persuadée que, pour la correction de vos défauts et pour l'accomplissement de vos devoirs, le principal est d'y travailler par le dedans et non par le dehors.

Ce détail extérieur, quand vous vous y donneriez tout entière, sera toujours au-dessus de vos forces. Mais si vous laissez faire à l'esprit de Dieu ce qu'il faut, pour vous faire mourir à vous-même et pour couper jusqu'aux dernières racines du moi, les défauts tomberont peu à peu comme d'eux-mêmes, et Dieu élargira votre cœur, au point que vous ne serez embarrassée de l'étendue d'aucun devoir. Alors l'étendue de vos devoirs croîtra avec l'étendue de vos vertus et avec la capacité de votre fonds. Car Dieu vous donnera de nouveaux biens à faire, à proportion de la nouvelle étendue qu'il aura donnée à votre intérieur.

Tous nos défauts ne viennent que d'être encore attachés et recourbés sur nous-mêmes : c'est par le moij qui veut miettre les vertus à son usage et à son point. Renoncez donc, sans hésiter jamais, à ce malheureux moi dans les moindres choses où l'esprit de grâce vous fera sentir que vous le recherchez encore. Voilà le vrai et total crucifiement : tout le reste ne va qu'aux sens et à la superficie de l'âme.

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Tons ceux qui travaillent à monrir autrement quittent la vie par un côté et la reprennent par plusieurs autres : ce n*est jamais fait.

Vous verrez par expérience que, quand on prend pour mourir à soi le chemin que je vous propose. Dieu ne laisse rien à Tâme, et qu'il la poursuit sans relâche, impitoyable, jusqu'à ce qu'il lui ait ôté le dernier souffle dévie propre, pour la faire vivre en lui dans une paix et une liberté d'esprit inânie.

NOTE PRÉLIMINAIRB

L'année 1691 ne renferme que six lettres authentiques et une apocryphe de madame de Maintenon; mais il y en a vingt*sept du roi, du Dauphin, du duc du Maioe, de Tëvéque de Chartres, etc. Ces dernières sont nombreuses, mais eues sont tellement vides de faits, si verbeuses, si pleines d'ap^ plicatîons monacales ou de citations bibliques, que j'ai donné seulement celles qui ont trait ou font allusion au roi, ou bien celles qui montrent dans quel esprit le pieux prélat dirigeait madame de Maintenon. On s'étonne que cette femme si positive, si sensée, ait pu s'accommoder de pa-* reilles prescriptions, d'un pareil langage; qu'elle n'ait pas été dégoûtée de tant de puérilités, de tant d'adulations. Cela prouve la sincérité de sa foi et sa soumission complète à rÉglise»

On trouvera, en outre, dans les Lettres éiifiante$ et MsUh riques, t. I*% vingt lettres adressées dans cette année aux Dames de Saint-Cyr, cinq à madame de Montfort, trois à madame de Veilhan, une à madame de Butery, une à madame de Loubert, une à madame de Vancy, une à madame de Fontaines, une à madame de la Maisonfort, une à madame

du Pérou, six à diverses demoiselles. C'est dans ces letlras qu'il faut chercher madame de Maintenou daai sa véritable vie, dans son vrai caractère.

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