Souvenirs. . . Récu/nier, t. I, p. 3Ui-o
sation à North-Gray avec le M'* de Londonderry : la reconnaissance de l'indépendance des colonies espagnoles par l'Angleterre est à peu près décidée, ou du moins les vaisseaux de ces états indépendants paraissent devoir être reçus sous leur pavillon dans les ports de l'Empire Britannique ; le bruit court cependant que la république de Golumbia n'est pas entièrement pacifiée. Si l'on n'avait sur cette république que les récits de M. Léa, il faudrait sans doute ne les croire qu'avec précaution ; mais le rapport du Président des Etats-Unis au Congrès, rapport fait sur des pièces authentiques, est d'une autorité irrécusable.
La révolution du Brésil a causé une espèce de scission entre les membres du Congrès à Lisbonne.
J'ai dîné chez le C^*' de Liéven, Dimanche 28, avec les principaux ministres, lord Harrow^by, président du Conseil, lord Liverpool, lord Westmoreland, et le duc de Wellington. Le due d'York devait se trouver à ce dîner ; mais il fut retenu chez lui par un accès de goutte, le premier, dit-il, qu'il ait eu dans sa vie : le dîner était donné en mon honneur par mon collègue russe. Je causai beaucoup avec lord Harrowby, assis auprès de moi à table ; il vous a connu autrefois, Monsieur le Vicomte, et il me parla de vous comme vous le méritez. Il me parut entendre fort bien notre politique ; il approuva fort la mesure de la seconde session ; mais, en louant la prudence et la mesure du gouvernement, il ajouta que, dans ce moment, il lui semblait que nos ministres devraient faire quelque chose de marquant pour l'opinion à laquelle ils appartiennent ; quant à la politique extérieure^ il n'en fut pas question dans ce dîner diplomatique. Seulement, lord Westmoreland qui devint d'une grande franchise vers la fin du repas, me parut fort animé contre la Russie ; il me fit l'éloge de la bravoure des Turcs, et prétendit qu'en leur donnant des chefs pour conduire leur flotte, ils battraient les Russes dans la Mer Noire.
Les grandes questions parlementaires touchent à leur fin ; la réforme a été repoussée principalement par le talent de M. Can-
nin<j^. Quoique la majorité ministérielle ait été de 105 voix, les membres de ropposition veulent faire un triomphe de leur défaite. Hier lord Londonderry a très hien parlé sur la de tresse de V Agriculture ; mais on convient qu'il y a peu ou point de remède à ce mal aujourd'hui. M. Canningfait la motion de la réadmission des pairs catholiques irlandais dans la Chambre haute. J'assisterai à la séance; et vraisemblablement, j'y passerai la nuit.
Je croi^ que je pourrai recevoir chez moi le 15 du mois prochain : mes intérêts particuliers en souiTriront ; et c'est ouvrir ma maison plus promptement que mes prédécesseurs ; mais dans la crise où nous nous trouvons, cela me semble utile à nos intérêts politiques ; d'autant plus qu'on montre un empressement extrême à venir à l'ambassade de France.
Puisque le Roi, Monsieur le Vicomte, daigne lire ma correspondance, c'est la plus glorieuse récompense de mon zèle pour le service de Sa Majesté.
J'ai l'honneur d'être avec une haute considération, Monsieur le Vicomte,
Votre très humble et
très obéissant serviteur.
Chateaubriand. ^
P. S. J'ai l'honneur de vous envoyer HatzelVs Précédents of Parliament ; le Royal Calenderde 1822 que vous avez également demandé, n'a pas encore paru ; il vous sera transmis aussitôt après sa publication.
Ch.2
A Son Excellence Monsieur le Vicomte de Montmorency. •'
1 et 2. La signature et le paraphe sont seuls autographes. 3. Aiïaires étrangères. — Angleterre, 01">, f» 189.
()SS 30 [aviiH822].i
A Bertin aîné.
Mardi 30, 3 heures.
J'ai reçu tous vos g-rifîonnages, y compris celui du 27, 2 heures. Vous aurez depuis reçu par mon courrier extraordinaire une autre lettre pour Corbière telle que vous la désiriez. Enfin voici encore une lettre pour Villèle relative au bavardage des journaux sur la place de secrétaire général des finances. Je désire que tout cela vous soit bon à quelque chose ; mais je suis bien peu content de vous tous.
Je ne vous envoie point de lettres pour Tours.
M. de Duras n'aime point M. de Vaux à cause de la Charte, et ne le servirait pas. D'ailleurs, vous avez été prévenu par Boisbertrand. Je reçois dans ce moment même une lettre de lui où il me demande une lettre pour Bacot. Il est à Tours. Voici une phrase de sa lettre : (< J'ai beaucoup de chances en ma faveur. L'arche- (( vêque auquel j'ai apporté une lettre de M. le vicomte deMont- « morencj et M. le duc de Duras, président du conseil, me « seconderont de leur influence. M. Bacot est tout à fait dans « mes intérêts. Il me réunira dans deux jours avec les électeurs « les plus capables de favoriser mon élection. Je suis ici avec « l'assentiment du ministère, etc. »
Que voulez-vous faire contre cela ? Je vais écrire un mot à Bacot en lui disant que, s'il y a seconde place, je la demande pour Bertin. Mais je ne réussirai pas, et vous voyez qu'il n'y a pas de ma faute. ~
1. Je mets cette lettre au 30 avril 1822, à cause de son texte, qui s'accorde avec la lettre du même jour à Villèle.
2. Victor Giraud Revue latine, 21") avril 1907, et Nouvelles études..., p. 304.
684 'M) avril 1822.
A Villèle.
Mardi, 30 avril 1822.
.Les journaux, mon cher ami, ont commis une indiscrétion qui m'inquiète : ils disent que de Vaux est nommé votre secrétaire général. Vous savez combien je le désire ; j'espère même que cela est fait, mais encore une fois ce bavardap;-e me fait peui*. Heureusement vous n'êtes pas homme à reculer devant une pareille bienveillance, ou malveillance des gazettes. Il me paraît d'autant plus nécessaire que vous en finissiez avec de Vaux, que n'étant pas nommé président d'un arrondissement de Paris et n'ayant pas grand chance d'être élu député, il doit souffrir ; et vous pouvez tout calmer en réparant. Il est même probable que si vous le nommez Secrétaire général, il pourra passer au lieu de Gévaudan.
Je vous sers ici le mieux que je puis. J'ai fait passer par courrier extraordinaire un avis important à M. de Montmorency. H parait aujourd'hui que la république de Colombia est reconnue par l'Angleterre. Vous serez tôt ou tard forcés d'en faire autant, et dans ce cas il y a tout à gagner à aller vite. Croyez-moi, placez mes cinq ou six royalistes : De Vaux, Gastelbajac, Donnadieu, Ganuel, La Borie, Agier, Delalot ; faites rendre le ministère d'Etat à VitroUes, arrangez La Bourdonnaye si vous pouvez ; après cela, l'avenir est à vous. Evitez la désunion parmi les royalistes aux élections et à la session prochaine. Et tout est gagné. Quand vous aurez besoin de moi, vous me rappellerez ; en attendant n'oubliez pas le congrès s'il a lieu. J'ai beaucoup amélioré ici notre position diplomatique. Je n'ai rien demandé à Mathieu, mais je pense que, pour le bien du service du Roi, il ne faudrait pas que je fusse le seul ambassadeur sans cordon au milieu des ambassadeurs étrangers, dans la plus grande ambassade de l'Europe, cela est remarqué et produit un mauvais ell'et parmi le
corps diplomatique. Mes deux prédécesseurs avaient le cordon bleu et tous nos ambassadeurs l'ont à Vienne, à Rome et à Naples. Ceci est pour vous et pour mémorandum.
Je suis toujours à vous et sincèrement. Vousêtesfort considéré
Ma femme vous a parlé souvent pour mon neveu d'une afîaire qu'elle croyait que vous saviez. Elle s'est trompée, c'est moi qui arrangerai cela seul avec le Roi, et ensuite vous m'aiderez.
Chateaubriand, ^
685 30 avril 1822.
Au marquis de Boissy.
Londres, 30 avril 1822.
Mille remercîments. Monsieur, vous faites des merveilles. Je n'ai point encore l'annonce du départ des porcelaines, et c'est ce que je désire le plus. Quand vous croirez. Monsieur, que vous ne pouvez plus rien obtenir, vous viendrez nous retrouver.
A vous, Monsieur, bien sincèrement. -
686 3 mai 1822.
Au vicomte de Montmorency.
1^* Division Londres, le 3 mai 1822.
Politique N« 20
Monsieur le Vicomte, Par votre dernière dépêche du 29 avril, N** 5, vous voulez bien m'apprendre que le Roi ne jug-e pas à propos que j'aborde à pré-
\. Villèle Mémoires, III, 24. — Collationné par nous sur l'original. 2. Mémoires du marquis de Boissy, I, p. 160.
— Gisent avec le prince Esterhazy, la question du remplacement des troupes autrichiennes par les troupes françaises dans le Piémont. Je n'ai point encore remis au prince Esterhazy la note (ju'il m'a conliée, et je me conformerai à la volonté du Roi.
J'ai fait connaître à lord Londonderry la résolution du cabinet des Tuileries relativement au rappel de notre ambassadeur à Constaiitinople ; il n'en a paru ni étonné, ni mécontent.
Vous avez vu, Monsieur le Vicomte, par ma dépêche N^ 19, <|ue l'on avait commencé à savoir ici par la voie de Berlin, Teifet qu'avait produit à Pétersbourg la nouvelle du rejet de Y ultimatum. Hier matin, le prince Esterhazy est venu chez moi pour me faire part avec sa cordialité ordinaire des nouvelles qu'un courrier de Vienne venait de lui apporter. Il m'a communiqué une note dont vous avez pris sans doute connaissance en ce moment ; note que le prince de Metternich a fait remettre à Vienne au comte de Golowkin et à M. de Tatischeff, au moment du départ de celui-ci pour Pétersbourg. Cette note suppose les deux cas de paix ou de guerre ; dans le premier, l'Autriche offrirait d'ouvrir de nouvelles négociations ; dans le second, elle consentirait à retirer son ambassadeur de Gonstantinople : cela m'a paru laisser les choses dans l'état oii elles sont depuis six semaines.
Il serait, comme vous le dites dans une de vos dépêches, Monsieur le Vicomte, très utile de pouvoir démêler pourquoi l'Angleterre se montre d'un côté hostile envers la Russie, tandis que de l'autre elle soumet sa politique à celle de l'Autriche qui est toute russe.
Dans un État dont le commerce est le principal soutien, il y a toujours lieu de croire que les intérêts particuliers l'emportent sur les intérêts généraux. D'après cette règle, il est probable que la bienveillance du Cabinet de Saint-James pour le Cabinet de Pétersbourg n'est pas le sentiment véritable. Il y a de plus une antipathie secrète entre Georges IV et Alexandre. Le nouveau tarif de la Russie, qui attaque les produits des manufactures anglaises (ainsi que nos étoffes de Lyon, nos modes et notre
bijouterie) ne contribuera pas, dans ce moment, à maintenir la bonne intelligence entre les deux pays.
Trois choses occupent en ce moment le public ang-lais : 1^ le plan proposé par M. le marquis de Londonderrj pour le soulagement des fermiers ; 2*^ la proposition de M. Ganning relativement aux Pairs catholiques ; 3^ l'admission des bâtiments de l'Amérique espagnole dans les ports de l'Empire Britannique.
Par le plan de lord Londonderry, le gouvernement anglais rétablit dans le fait le papier monnayé, et revient au système créé par M. Pitt en 1797. L'opération du Chancelier actuel de FEchiquier avait quelque chose de gigantesque et d'éclatant ; mais en convertissant en or le papier monnaie, M. Vansittart avait fait tomber le prix des denrées et ruiné les propriétaires.
La motion de M. Ganning, relativement aux Pairs catholiques, a passé à une majorité de cinq voix. Il est probable qu'elle aura le même succès à la seconde lecture. J'ai assisté à la séance. M. Ganning et le ministre de l'Intérieur, son adversaire politique, M. Peel, ont supérieurement parlé. On craint que la proposition n'échoue à la Ghambre des Pairs, à cause de l'opposition du banc des Evêques ; mais l'opinion favorable aux catholiques de la Grande-Bretagne fait tous les jours des progrès; ils ne tarderont guère à recouvrer leurs droits politiques, et ce sera une grande révolution dans ce pays.
Vous ayant déjà parlé, Monsieur le vicomte, de l'admission des vaisseaux des colonies espagnoles dans les ports de l'Empire Britannique, je n'ai plus rien de nouveau à vous dire à ce sujet.
Hier, les ministres ont été battus à une majorité de 15 voix pour la suppression d'une des deux places de directeur des Postes ; c'était une forte sinécure. Le parti des Country-Gentlemen a fait triompher l'opposition. Ge parti qui se réunit au ministère dans les questions politiques est toujours contre lui dans les questions d'économie. Une défaite de cette nature aurait autrefois obligé l'administration à se retirer ; aujourd'hui cela n'ébranle point la puissance du ministère, ce qui prouve qu'il y a quelque
chose d'altéré dans l'esprit de la constitution. En conséquence de cette décision de la Chambre des Communes, le marquis de Salisbury cessera ses fonctions et lord Chichester sera seul maintenu.
J'ai pris de nouvelles informations relativement à l'infâme cluinson du Morning Chronicle ; il n'y a qu'une opinion sur ce point : la victoire resterait à nos ennemis ; c'est déjà une chose loin de nous et complètement oubliée. ^
Je m'occupe, Monsieur le Vicomte, à recueillir des renseignements sur le compte de M. d'Oliveira : c'est un médecin qui s'intitule aujourd'hui commandeur, parce qu'il porte la décoration du Christ ; on le dit, en effet, d'une très mauvaise opinion ; je doute pourtant que l'Angleterre ait demandé son rappel pour cette cause, ce n'est guère l'usage dans ce pays. J'ai dîné avec lui et tout le corps diplomatique chez lord Londonderry, le jour anniversaire de la naissance du Roi.
Un duel qui a eu lieu hier entre le duc de Bedford et le duc de Buckingham, a beaucoup occupé la haute société. Les deux nobles adversaires ont tiré, se sont manques, et l'affaire a été arrangée. Le Roi apprendra sans doute avec plaisir que son ancien hôte s'est conduit avec honneur, et que le bon droit était de son côté.
Malgré le peu de bienveillance de l'Angleterre pour la Russie, on ne remarque ici aucuns préparatifs hostiles ; on ne lève pas un soldat ; dix à douze mille hommes gardent l'Angleterre ; il n'y a k Portsmouth que trois vaisseaux de guerre en armement, et quelques bâtimens légers destinés pour les Antilles. Une petite escadre est partie ces jours derniers pour l'Inde.
Quelques troubles causés par des mineurs ont eu lieu dans le Staffordshire.
M. de Caraman est parti ce matin pour Paris ; je n'ai eu qu'à me louer de son obligeance et de mes rapports avec lui.
l. Le Comte d'Antioche (Chateaubriand ambassadeur à Londres), p. 2;)9- 61, a publié les sept paragraphes précédents.
M. Desmousseaux, un des quatre nouveaux attachés à mon ambassade, est arrivé depuis quelques jours.
J'ai l'honneur d'être avec une haute considération, Monsieur le Vicomte,
Votre très humble et
A Son Excellence, Monsieur le Vicomte de Montmorency. -
eS7 3 mai 1822.
Au vicomte de Montmorency.
Londres, le 3 Mai 1822.
Monsieur le Vicomte, J'ai l'honneur de mettre sous vos yeux la réponse que vient de m'adresser M. le Baron Séguier auquel, ainsi que je vous l'ai annoncé dans ma dépêche N^ 3, j'avais demandé des renseignemens sur les prises des Corsaires insurgés de l'Amérique espagnole.
Vous verrez, Monsieur le Vicomte, que le cas supposé ne s'est point présenté, et que le seul exemple cité par M. Sadle, ne peut établir une règle fixe sur la conduite du gouvernement anglais dans ces circonstances.
J'ai cru par cette communication répondre suffisamment à votre lettre sans N^ du 29 mars dernier.
J'ai l'honneur d'être avec une haute considération. Monsieur le Vicomte, Votre très humble et très obéissant serviteur,
CHATEAUimiAND. ^
A So?i Excellence, Monsieur le Vicomte de Montmorency. ^