‹ Correspondance générale (volume 2)Chapitre 15 sur 149 · avril · texte numérisé non relu

avril

A Madame Récamier.

Londres, 23 avril 1822.

Deux petits billets de vous valent plus que les éternelles lettres dont je vous ennuie. Les alFaires m'accablent si fort ici, que je n'ai pas le temps de respirer. Je commence à réussir en politique, et j'ai donné à notre diplomatie un caractère qui convient à ce beau nom de François que je porte. Je ne m'occupe qu'à nous relever. On nous avait mis bien bas. J'exerce, autant que je puis, l'hospitalité. Je fais rechercher tous les voyageurs français qui arrivent, quelle que soit leur opinion, et je les invite <îhez moi. J'ai fait hier mon entrée dans le monde. Je me suis fort ennuyé à un rout. Je n'ai pas cessé de souffrir depuis que je suis ici. J'ai des nuits atfieuses. Le climat est détestable. S'il n'y a pas guerre, il y aura Congrès : vous savez que c'est là notre •secret et notre espérance. Je vous ai dit que le Roi m'a reçu merveilleusement. J'attends jeudi un mot de vous. Puisque vous ne pouvez pas me dire tout ce que je voudrais, dites-moi au moins des nouvelles de votre monde de France. Lord Bristol n'est pas encore arrivé. Du moins il me parlera de vous. N'oubliez pas la forêt de Ghantillv. •

23 lavrilj 1822.

A la duchesse de Duras.

Mardi 23 1822.

Si vous continuez à être aussi injuste, je n'écrirai plus. Je nai point laissé partir un seul courrier depuis que je suis à Londres

1. Souvenirs. . . Récamier, t. I, p. 302-03. — Ilerriot, II, 110-111.

sans vous écrire, et certainement avec les embarras où je suis plongé, je vous prouve assez que vous êtes le premier intérêt de ma vie. Que mes lettres soient sur du petit ou du grand papier, peu importe, elles sont plus longues que jamais lettres de moi ne l'ont été. Vous dites que je ne parle de vous à personne, cela serait difficile, car tout le monde me parle de vous et de vos romans, Lady Manfield voulait que je les lui raconte hier au soir, Lady Glengall veut que je les fasse venir par la poste. Le Duc de Wellington veut savoir si c'est aussi beau qu'une bataille, et pour vous amener à un traité il va m'envoyer pour vous un grand livre sur les monuments gothiques. Je reviens à ma présentation au Roi, ce roi est charmant, il a mis une coquetterie extrême à me parler de moi, de la France et des familles françaises dont il sait conter les aventures, mais entre nous^ mais tout à fait entre nous, j'ai retrouvé l'homme d'autrefois, et de la société de Lauzun et du duc d'Orléans ; au reste cette présentation a fait grand bruit parce qu'on a remarqué que le Roi m'avait retenu trois quarts d'heure. Je vais ce matin au Drawinff-Boom, où je verrai toutes les personnes d'Angleterre. Je dîne en grand gala chez Lord Londonderry, c'est l'anniversaire de la naissance du Roi.

Je suis toujours assez peu au courant des nouvelles de France. Je reçois toujours de grandes plaintes contre les Ministres, qu'ils ne tiennent pas les paroles qu'ils m'ont données pour les royalistes, etc., il me semble qu'on en est aux espérances pour les élections. La guerre est toujours problématique, mais mon opinion est qu'il y a plus de chance à présent pour la guerre que pour la paix. Ne parlez jamais des nouvelles politiques que je puis vous mander.

Je vous quitte pour aller chez le Roi, je vous enverrai la robe. Lord Bristol n'est pas arrivé. ^

d. D'après l'original autographe. — Archives du château de Maucreux.

675 2:; avril 1822J.

A Madame Récamier.

Mon petit billet est glacé, mais le vùtro est-il plus aimable ? Oubliez-vous la contrainte où je suis en vous écrivant, et voulezvous que je vous rende responsable de la même contrainte ? Aussitôt que je trouverai l'occasion de vous écrire autrement, vous ne vous plaindrez plus.

Je suis ici uniquement occupé des affaires. Elles sont graves et immenses. Une partie de mon rôle consiste à aller dans le monde, et quand j'ai travaillé toute la journée, il faut que je m'habille pour sortir à onze heures et demie du soir. Jugez quel tourment pour moi. Je presse les arrangements de mon ménage afin de pouvoir ouvrir ma maison le 1'''' mai. Je doute encore de mon succès, car tout me manque.

Je devine aisément qui vous a fait votre ministère. Cela n'a pas le sens commun, et quand nous tomberions, ce ne serait pas les hommes que vous nommez qui nous remplaceraient. Mais croyez-moi, nous battrons nos ennemis, si toutefois on veut m'écouter. J'ai écrit fortement à Paris.

Je regrette tous les jours la petite cellule. Si j'y rentre jamais, je n'en sortirai plus. Et la forêt ? Y venez-vous ?

Londres, 2o.

J'ai fait ma paix avec Mathieu. ^

4. Souvenirs. . . Récamier, t. I, p. 393-04. — Ileiriol, II, 111.

676 25 avril 1822.

Au vicomte de Montmorency.

Londres, le 25 avril 1822, à 8 heures du soir.

Envoyé par courrier extraordinaire, l'*' Division Politique N'^ 16. Monsieur le Vicomte,

Je crois ne devoir pas perdre un moment pour vous annoncer ce que je viens d'apprendre de la bouche même du M** de Londonderry : en conséquence, je me décide à vous envoyer M. Billing^ en courrier extraordinaire.

L'Angleterre ne retirera point son ambassadeur de Constantinople. Dans le cas où la Russie se renfermerait strictement dans les quatre propositions de son ultimatum, et dans le cas où la Porte refuserait de satisfaire à ces quatre propositions, alors l'Angleterre ferait remettre au Divan, par les mains de lord Strangford, une protestation qu'elle rendrait ensuite publique, et dans laquelle elle déclarerait que la Russie fait une guerre juste, et la Turquie une guerre injuste. Mais l'ambassadeur anglais n'en resterait pas moins à Gonstantinople. Lord Londonderry m'a lu une note verbale dans ce sens qu'il va remettre au comte de Lieven.

Lord Londonderry m'a demandé si nous avions fait nousmêmes une réponse ; comme vous m'aviez recommandé à peu près le secret, j'ai dit que si notre réponse était faite, elle le serait sans doute dans un sens favorable à la plus grande union des puissances. Lord Londonderry m'a ajouté que la résolution du Cabinet anglais n'altérerait en rien la bonne intelligence qui

doit régner entre les alliés, et que l'Angleterre voulait garder une neutralité parfaite.

Les détails à demain par le courrier ordinaire.

J'ai l'honneur d'être avec une haute considération, Monsieur le Vicomte,

Votre très humble et très obéissant serviteur, Chateaubriand .^

677 26 avril 1822.

Au vicomte de Montmorency.

l""® Division Londres, le 26 avril 1822.

Politique N^ 17 Monsieur le Vicomte,

M. Billing, jeune homme laborieux et plein de zèle, n'ayant pas quitté Londres depuis cinq ans, m'avait témoigné le désir d'aller passer un moment dans sa famille à Paris. Il est parti hier au soir, à huit heures, et je l'ai chargé d'une dépêche qui vous aura été remise dimanche matin, 28 du courant.

Deux raisons m'ont déterminé à gagner 36 heures sur le courrier ordinaire que j'expédie ce soir : l*' Si la résolution du gouvernement britannique eût été de rappeler son ambassadeur de Constantinople, cette résolution semblable à la vôtre, n'aurait pas eu un assez grand intérêt pour que je crusse devoir vous l'apprendre plutôt ; mais, le cas contraire arrivant, et le Cabinet de Saint-James prenant le parti de laisser Lord Strangford à Constantinople, la chose devient de la plus haute importance ; il a pu vous être utile de la connaître le plus promptement possible, et par l'ambassadeur de France, afin que vous soyiez

i. AfiFaires étrangères, Angleterre, 015, f° 176. — Publiée en partie par le comte d'Antipche Chateaubriand ambassadeur à Londres, p. 251-2.

à même de maintenir ou modifier vos premières déterminations. Le Prince Esterhazy a expédié de son côté un courrier à Vienne. 2^ Quoique vous m'ayez fait pressentir quelle serait votre réponse à Vienne et à Pétersbourg, néanmoins vous ne m'avez jamais dit positivement que cette réponse est partie ; dans le doute, je devais me hâter de vous faire connoître les projets du ministère anglais.

J'en viens maintenant, Monsieur le Vicomte, aux détails :

L,e Draiving-Booni, ou la grande réception royale qui a eu lieu mardi dernier 23, fut magnifique. Le Roi me parla encore avec toute sorte de bonté, et le soir je dînai chez le ministre des Affaires Etrangères avec le corps diplomatique pour célébrer l'anniversaire de la naissance de Sa Majesté. Lord Londonderry me porta une santé particulière, et en sortant de table, il me prit à l'écart pour causer un moment avec moi. « Vous devez, me dit-il, « être curieux de savoir quelle est notre opinion relativement à la (( proposition de la Russie. Nous n'avons encore rien décidé, mais « venez jeudi à 4 heures 1/2 à l'hôtel des Affaires Etrangères, (( et je vous ferai connaître la résolution de notre Cabinet. ^)

Cette franchise m'étonna : je remerciai lord Londonderry, et hier jeudi, à l'heure indiquée je ne manquai pas de me trouver au rendez- vous.

Le prince Esterhazy y était avant moi. J'attendis quelque temps dans un salon particulier, où je vis arriver le ministre de Prusse, à qui lord Londonderry fit dire qu'il ne pourrait pas lui donner audience. A cinq heures, le prince Esterhazy s'étant retiré, je fus introduit auprès du ministre des Affaires Etrangères. — « Eh « bien, me dit-il en venant à moi et me prenant les mains, votre « gouvernement est-il déterminé à quelque chose ? — Mais, lui « répondis-je en riant, je croyais venir apprendre ce que vous <( avez fait à Londres, et c'est vous qui voulez savoir ce que nous « avons fait à Paris. Je ne le sais pas positivement, ajoutai-je, car, (( moi, je ne suis pas ministre comme vous, et je n'assiste pas au « Conseil, mais je puis vous assurer que mon gouvernement ne

« fera rien qui puisse tendre à rompre ou à refroidir l'union qui « existe entre les cinq «jurandes puissances. » Nous nous assîmes alors, et le marquis de Londonderry m'apprit ce cpie je vous ai mandé dans ma dépêche extraordinaire.

Les raisons pour ne pas retirer de Constantinople l'ambassadeur anglais sont celles-ci : « Le ministère anglais ne pourrait pas « justifier aux yeux de la nation et du Parlement le rappel de « l'ambassadeur. Ce rappel préjugerait la question en faveur de la « Russie contre la Turquie ; il exposerait le commerce anglois « dans la Méditerranée ; les bâtiments pourraient être saisis par les « Turcs dans les échelles du Levant ; l'ambassadeur anglais lui- « même pourroit être mis aux Sept-Tours ; enfin la retraite <( simultanée de tous les ambassadeurs chrétiens aurait Fair de « proclamer une guerre de religion, redoublerait le fanatisme des « Turcs et amènerait le massacre général des chrétiens.

« Si l'Angleterre rappelait son ambassadeur, il faudrait justi- « fier ce rappel dans le Parlement, et pour le justifier, il faudrait « rendre compte des négociations de la Russie à Vienne et à Cons- « tantinople. Qu'y verrait-on ? Des prétentions toujours crois- « santés et finissant par dépasser les clauses des traités. Le « ministère anglais serait-il justifié d'avoir pris parti pour la « Russie contre les Turcs, dont le bon droit serait alors patent « et publiquement reconnu.

'( Le gouvernement anglais a montré son vif désir de la paix en « ordonnant à son ambassadeur à Constantinople d'employer tous « ses efforts pour amener les parties à un arrangement ; mais, « puisqu'elles ne veulent pas s'entendre, que reste-t-il à faire « à l'Angleterre, sinon de se mettre à l'écart et de garder la « plus parfaite neutralité ? Cependant, elle ira plus loin : si les « torts sont du côté de la Turquie, si la Russie renferme lova- <( lement ses prétentions dans les termes de son ultimatum^ si « elle reste strictement dans les limites des traités existants, « alors l'ambassadeur anglais remettra au Divan une protestation <( contre la guerre ; il y déclarera que tous les torts sont du côté

« de la Turquie, et qu'elle seule est responsable des maux qui (( peuvent survenir en Europe. Cette protestation sera rendue (( publique, mais l'ambassadeur restera à Gonstantinople, et « l'Angleterre satisfera ainsi à ce qu'elle doit à la Russie et à la « Turquie, étant alliée de l'une, sans être ennemie de l'autre. »

A la suite de ce discours, lord Londonderry m'a lu le projet raturé d'une note verbale conçue dans ce sens et destinée au comte de Lieven ; laquelle note, m^a-t-il dit, vous serait aussi communiquée par sir Charles Stuart.

J'ai écouté attentivement parler lord Londonderry, je le suivais dans les détours de cette politique habile, si l'habileté consiste à cacher une partie de sa pensée, au lieu de la montrer tout entière. « Je ne vois à ce plan , lui ai-je dit, qu'un incon- « vénient, mais il est immense, c'est de rompre l'harmonie qui « jusqu'à présent a existé entre les grandes Puissances, har- « monie qui a fait le salut de l'Europe. » Lord Londonderry a prétendu que cela ne changerait rien aux relations diplomatiques ; que pour les affaires de Naples, par exemple, l'Angleterre n'avait pas été de l'avis du reste des alliés et qu'elle n'en était pas moins demeurée amie. Je lui ai facilement prouvé la faiblesse de ce raisonnement. (( A Laybach, lui ai-je dit, la France partageait votre « opinion. Les deux grandes monarchies constitutionnelles sui- « valent la même politique ; cela résultait de la nature même de « nos institutions ; nous nous appuyions mutuellement, et l'on ne « pouvait nous savoir mauvais gré d'une conduite dont les motifs « étaient sensibles. Mais aujourd'hui, si la France retire son am- « bassadeur de Constantinople et que vous y laissiez le vôtre, (( comment expliquerons-nous cette politique ? Vous, dans vos (( chambres législatives, et nous dans les nôtres, ne serons-nous « pas exposés à toutes les attaques que fera naître la divergence <( de nos conduites ? » — « La chose est bien différente, a répondu (( le marquis de Londonderry ; à Naples, il ne s'agissait que de « doctrine^ nous ne devions pas avouer des principes que nous <( n'aurions pas pu soutenir dans nos parlemens ; mais, à Cons-

« tantinople, il s'agit d'un fait, de la guerre ou de la paix avec la « Turquie, et sur ce point, l'Angleterre peut n'avoir pus les « mêmes intérêts que la France. »

Je lui ai demandé alors s'il ne portait pas ses vues plus loin, et s'il ne songeait pas aux résultats de la guerre, en cas qu'elle eût lieu. La chute de Gonstantinople ne pouvait-elle pas commencer une nouvelle ère pour l'Europe et amener des chances incalculables ? — « Sans doute, ni'a-t-il dit, il y a là un abyme, <i mais notre ambassadeur à Gonstantinople sera favorablement « placé pour renouer des négociations. L'Empereur de Russie « proteste d'ailleurs qu'il n'agira que de concert avec les alliés et « qu'il ne prétend à aucune conquête. » Lord Londonderry a ■ajouté quehju.^s paroles peu obligeantes pour la politique peu <;laire du comte Gapo d'Istria.

Telle a été, Monsieur le vicomte, cette conversation importante, où l'on peut entrevoir une partie des destinées futures de l'Europe. Le gouvernement anglais veut très certainement rester neutre, mais il est évident aussi qu'il est inquiet de la Russie, qu'il n'agira qu'au dernier moment, mais que, s'il y est forcé, il agira. La guerre est donc possible entre les grandes puissances de l'Europe ; c'est là-dessus qu'il faut calculer, et décider si la résolution du gouvernement anglais doit nous faire changer la nôtre. Vous penserez sans doute que toute politique tergiversante nous perdrait. Soyons Russes ou Ancjlais franchement; empê- <îhons la chute de l'Empire ottoman, ou partageons ses dépouilles. *

Je me félicite d'autant plus, Monsieur le Vicomte, de vous avoir expédié M. Billing, qu'en ce moment même on me fait demander un passe-port pour M. Gordon, gentilhomme anglais, frère du chargé d'atlaires britannique à Vienne. Il va partir ce soir en courrier pour l'Autriche ; il est muni d'un second passeport de lord Londonderry ; il est probable qu'il traversera

1. Le coinle d'Anlioche [Chateaubriand ambassadeur à Londres, p. 252-6) a publié les dix paragraphes précédents de cette lettre.

Correspondance de Chateaubriand. T. III. i

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la France sans passer ou sans s'arrêter à Paris. Il porte sans doute à Vienne la résolution du conseil d'hier, et je suis dispose à croire que c'est un émissaire secret et confidentiel du marquis de Londonderry auprès de M. de Metternich.

J'ai l'honneur de vous soumettre une dernière observation : si le cabinet de Saint-James laisse son ambassadeur à Gonstantinople, et que celui de Vienne rappelle le sien, il n'y aurait doncpas entre les deux cours cette bonne entente, ou même ces traités que nous supposions exister ? Au reste, comme votre réponse à la proposition de la Russie est conditionnelle^ vous êtes toujours maître de changer ou de confirmer votre première résolution.

Le Ministre de Prusse m'a dit avoir des nouvelles très fraîches de Berlin, par voie extraordinaire ; qu'on avait à Berlin des nouvelles de Pétersbourg du ^ ou du 4 \ qu'il courait déjà à Pétersbourg des bruits de rejet de Y ultimatum par les Turcs,, et que l'opinion se prononçait avec violence pour la guerre.

J'ai reçu, Monsieur le Vicomte, votre dépêche N^ 3. Je vous, remercie de nouveau des renseignements que vous voulez bien me donner. Je vais répondre dans une autre dépêche à ce qui regarde notre politique intérieure. Je n'ai pu assister hier à la séance du Parlement, comme je comptais le faire ; vous voyez, par la longueur et la multiplicité de mes dépêches que je n'ai pas. un moment à moi. — Toutes mes réponses sur les affaires particulières sont aussi à jour. La motion de Lord Russell pour la réforme parlementaire a été rejetée à une majorité de 105 voix. J'ai l'honneur d'être avec une haute considération, Monsieur le Vicomte,

Votre très humble et très obéissant serviteur.

Chateaubriand, i

1. La signature seule est autographe. — Affaires étrangères. — Angleterre, 615, f" 180.

67 s 2() avril 1822.

Au vicomte de Montmorency.

1"^ Division Londres, le 2G avril 1822.

Politique N** 18 Monsieur le Vicomte,

Dans votre dépèche n** 3, vous m'invitez à consulter le Procureur et l'Avocat de la Couronne sur les couplets insérés dans le Morning-Chronicle. Je les consulterai donc, et j'aurai l'honneur de vous transmettre leur avis ; mais je vous ai déjà parlé de ces couplets dans ma dépêche N° 14. J'ai beaucoup causé depuis de cette misérable affaire : l'opinion générale est que les lois sont trop incertaines, et les jurés trop peu sûrs, pour risquer une attaque devant les tribunaux.

On craint toujours ici pour nos élections. La liste des présidents a produit peu d'effet ; il est tout simple que les Anglais ignorent le personnel de la France ; et, comme à quatre ou cinq noms près, tous les autres noms de la liste sont inconnus, ils n'ont point fixé l'attention publique.

J'ai l'honneur d'être avec une très haute considération, Monsieur le Vicomte,

Votre très humble et très obéissant serviteur, Chateaubriand. ^

P. S. Il y a eu dans la Cité une assemblée de marchands ; laquelle assemblée a décidé de présenter une pétition à la Chambre des Communes, afin de déterminer le Gouvernement anglais à reconnaître le principe de la République de Columbia. C'est encore un point sur lequel le gouvernement français me paraîtrait devoir promptement statuer.

Cn. '

1 et 2. La signatme et le paraphe sont seuls autographes. 3. Affaires étrangères. — Angleterre, G15, f" 184.

679 26 avril [1822].

A la duchesse de Duras.

Je ne puis vous écrire qu'un mot aujourd'hui, j'ai envoyé hier un courrier extraordinaire à Paris, et comme je n'ai eu qu'une heure pour l'expédier, et pour faire une dépêche, je n'ai pu vous écrire par lui. Aujourd'hui, jour de mon courrier ordinaire, je me suis levé à 6 heures, et je n'ai cessé d'écrire jusqu'à ce moment. Si le Roi et le Ministère ne sont pas contents de moi, qu'ils cherchent mieux !

Je vous écrirai sur de grand papier une longue lettre par le courrier de mardi prochain. Je suis inquiet des divisions qui commencent à se mettre entre les Royalistes, ils m'écrivent de tous les côtés des lamentations. Gomment aussi ne tient-on pas les paroles qu'on m'a tant de fois données, et comment ne replacet-on pas Yitrolles, Castelbajac, Bertin de Vaux, Delalot, Donnadieu, Agier, Canuel, 'pour lesquels je ne cesse d'écrire. On manquera les élections, la liste des Présidents, à quatre ou cinq noms près, est absurde et plate. Ce n'est pas comme cela qu'on gagnera la partie, et quel moment pour tergiverser! Je suis fâché de ne pouvoir rien vous dire, mais je ne suis point à la paix. Mes affaires personnelles vont toujours bien ici, si je ne me fais illusion. Je crois avoir conquis les Ministres, du moins j'ai beaucoup appris d'eux. J'attends lord Bristol. A mardi donc, il faut vous quitter aujourd'hui.

Londres 26 avril. ^

1. D'après l'original autographe. — Archives du château de Maucreux.

^}S0 27 avril [18221.

A la duchesse de Duras.

Samedi 27 avril.

Je m'y prends de bonne heure pour pouvoir 'causer plus lon<^temps avec vous. J'ai expédié mon courrier extraordinaire jeudi, et mon courrier ordinaire vendredi. Aujourd'hui, samedi, j'ai quelque repos jusqu'à demain qui amène la poste de Paris ; et par conséquent le retour des dépêches. C'est un terrible métier.

Pour commencer par la politique, je vous dirai, et c'est tout ce que je puis vous dire, que je crois avoir communiqué au gouvernement des faits importants ; et que Lord Londonderry me traite avec une attention qui est remarquée de tout le corps diplomatique. A Paris, il paraît qu'on est content de mes dépêches. Voilà des espérances pour le congrès et pour votre gendre. J'attends toujours lord Bristol, et vous saurez par lui si je me trompe. Quant à la France, je suis inquiet des élections, la liste des présidents est plate à six ou sept noms près. On ne fait rien pour les gros royalistes que j'ai tant recommandés. Ce n'est pas le moyen de se concilier les suffrages, au reste j'ai écrit fortement à Villèle, Corbière et Mathieu, mais c'est une chose fâcheuse., que tandis que je suis obligé de soigner l'extérieur, il faut encore que je surveille l'intérieur. On n'écoute guère les gens d'outremer.

Voici maintenant les nouvelles de la Société :

Le Draiving-Roora était superbe, les ambassadeurs ont passé devant, les premiers, j'étais chargé de faire au Roi les excuses du Duc de Coigny, qui n'ayant point d'uniforme n'avait pu faire sa cour.

Le duc de Coigny prétend dire a^Q son Jiahit est resté à Calais avec celui du chevalier de Grammont.

Le Roi a répondu sur le champ : « Oh non, j'espère qu'il ne sera pas perdu dans les Sables mouvants. » Vous voyez que le Roi a

bien lu et bien retenu; c'est tout à fait de la bonne grâce. Nous avons vu ensuite défiler cinq ou six cents femmes, dont 450 au moins étaient charmantes, toutes vêtues de robes françaises, toutes en toques et en plumes de Paris, toutes parlant français, on n'entendait pas quatre paroles anglaises. Voici un mot qui a fait fortune : « Au moins, ai- je dit au duc de Wellington, il y a des conquêtes que l'Europe ne nous a pas enlevées, notre langue et nos modes. » C'est une vraie rage pour la France, rien n'est bien qu'en France, rien n'est fashionable qu'en France. John Bull n'est plus ivre que de vin de Champagne. Vous aurez une idée de la vie de Londres sur le moment quand vous saurez que j'ai des invitations de dîners, de bals et de Bouts jusqu'au 3 juin î J'ai été obligé de refuser cinq ou six jours sur cette série, pour pouvoir placer mes propres dîners et mes concerts. Il est convenu que je donnerai des concerts et qu'après on dansera sans que cela soit un bal, mais une sorte d'inspiration soudaine. Ce sont toutes les grandes dames qui ont décidé tout cela dans un conseil; elles se sont emparées de l'hôtel de l'ambassade.

Imaginez vous que M'"^ Catalani est venue me voir. Vous savez qu'elle a épousé un français, et qu'elle est ici une véritable puissance ; voici ce qu'elle m'a dit avec son accent italien : « Je souis d'Italie et je naime pas la vie de mon pays, il ny a point de société et chacoune est avec chacoune, et qiia^xl comme moi on aime son mari il n'y a inen à dire ni à faire. » Et puis tout k coup parlant du duc de Berry : « 11 n'était pas connu en France, moi « je Fai connu, le brave Prince, il venait zé moi, sans cérémo- « nie. » Et de grosses larmes sont tombées des yeux de la pauvre femme. Elle ne veut chanter chez personne, mais elle viendra chanter chez moi par ce quelle aime la France et Monsieur Zatobriand. En retour du mariage du petit breton, je vous envoie le mariage du duc de Coigny avec la fille de cette grande Lady Hamilton, qui ressemble àCalypso et que nous avons vue à Paris en 1814.^

1. D'après l'original autographe. — Archives du château de Maucreux.

Oi)

eSi 30 avril 1822.

A Madame Récamier.

30 avril 1822.

Vous ne m'écrivez que de petits mots froids. Cela me désole. Né pouvez-vous au moins me parler de ce que vous faites, de ce que vous dites ? moi, je vous raconte longuement mes journées. Elles sont en eiïet bien longues sans vous. Je m'occupe à gagner les suffrages anglais pour les royalistes. Je crois que je réussirai. On m'annonce MM. de Broglie, de Staël et d'Argenson. Cela est •assez amusant. Je les comblerai de politesses, surtout les deux premiers. C'est une innocente malice que vous me pardonnerez. Je trouve, ne vous en déplaise, que le plaisir d'avoir sauvé Couder t devrait vous rendre moins cruel le sort de Sirejeaii.

Tâchez donc de m'écrire un peu plus longuement. Songez au congrès et à tout ce qui peut me rappeler. J'ai grande envie de savoir ce que voulait la dame mystérieuse. Elle pourrait puissamment nous servir. *

SS'2 30 avril 1822.

Au vicomte de Montmorency.

l^*^ Division Londres, le 30 Avril 1 822.

Politique N° 19

J'ai reçu la dépêche X° 4, que vous m'avez fait l'honneur de m'adresser ; j'y avais répondu d'avance par ma dépêche extraordinaire du 25, et par mes dépêches ordinaires du 26. Il ne s'est passé ici depuis la date de ces dépêches qu'une chose importante, et que j'avais prévue dès l'époque de ma première conver-

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