En tête, au crayon, et d'une autre écriture
qu'il serait mieux de finir avant. D'autant plus que je n'ai rien du tout à vous dire de plus que je ne vous ai dit dans mes lettres. Si M. de Vaux a envie de voir Londres, je serai charmé de le voir. ^
768 26 juillet 1822.
Londres, le 26 juillet 1822.
1^^ Division Politique Monsieur le Vicomte,
Vous aurez vu par ma dernière dépêche n°42, que les soupçons de lord Londonderrv sur notre influence à Madrid, s'étaient changés pour lui en certitude. Votre dépêche n" 26 m'apprend que vous croyez connaître Fauteur de ces calomnies. Lorsque je verrai lord Londonderry, je tâcherai d'effacer de son esprit une idée qu'il pourrait faire partager ici au corps diplomatique ; il serait inutile d'entrer avec lui dans de longues justifications ; je me servirai pour tout raisonnement de sa propre phrase : — Vous ne me croyez pas ? lui dirai-je, eh /bien, qu est-ce que cela fait ? — 11 rira, et me croira peut-être quand j'aurai l'air de ne plus me soucier qu'il me croye.
Les affaires d'Espagne sont très compliquées ; ce serait une funeste erreur de compter sur le Roi : si aujourd'hui le parti qui veut le pouvoir absolu triomphait, demain Ferdinand se plongerait dans un nouvel abîme. Buonaparte a prouvé que la conquête de l'Espagne est impossible. En cas d'attaque, le projet de la faction est d'emmener le Roi et la famille rovale à Cadix. L'An-
1. V^ictor Giraud Revue latine j 25 avril 1907, et Nouvelles études...^ p. 299.
i^leterre demeurant neutre, ou mènie penchant du coté des Gortès, il n'y aurait aucun moyen d'arracher le Uoi de sa prison. S'il se formait en Espagne un parti modéré qui voulût améliorer la Constitution, ce serait là le vrai et le seul moyen de salut : mais il est possible que la sanglante échaulTourée de Madrid ait reculé cette chance de succès.
La note séparée de M. Hervey vous prouve, Monsieur le vicomte, que je ne vous ai pas trompé sur l'esprit du cabinet britiinnique. Je m'en suis expliqué franchement avec lord Londonderry : — « Jamais, lui ai-je dit, la petite satisfaction d'amour- « propre qu'éprouve votre ministère d'avoir présenté une note ' plus réservée, ne peut compenser le mal qui résulte delà dissi- « dence de M. Hervey. Vos radicaux sont ici dans la joie, et nos « libéraux triomphent : c'est ainsi qu'on ranime et qu'on nourrit « les espérances révolutionnaires. » — J'ai bien peur. Monsieur le vicomte, que le Congrès de Vienne ou de Florence ne donne lieu à d'autres divisions.
Le tour que semblent prendre les affaires d'Orient, fait voir encore tout le danger de la politique anglaise. Si, d'un côté, il est heureux qu'un peuple chrétien opprimé échappe au joug d'une nation barbare, de l'autre rien ne serait plus dangereux, dans les circonstances actuelles, que la perte de réputation et d'influence de la Russie. Or c'est ce qui arriverait immanquablement dans le cas où les Grecs réussiraient à établir leur indépendance sans l'intervention d'Alexandre. L'Autriche s'est trop effrayée de ses voisins ; il y avait peu de péril, vu la modération naturelle de l'Empereur de Russie, à le laisser occuper momentanément la Valachie et la Moldavie ; la paix serait faite aujourd'hui, et la Russie, qui n'aurait pas été abaissée, servirait à comprimer l'esprit de jacobinisme en Europe. Mais M. de Metternich qui veut en finir avec les révolutions, tient par une autre politique à l'Angleterre, et il ne s'aperçoit pas qu'il détruit ainsi d'une main ce qu'il élève de l'autre.
Au reste, Monsieur le vicomte, l'Angleterre elle-même com-
mence à s'embarrasser dans ses propres filets ; elle a sacrifié les grands intérêts moraux aux petits intérêts mercantiles, et elle est menacée d'une réaction fatale à sa prospérité. Les nations de l'Europe lui refusent l'entrée libre de leurs marchés ; il n'y a pas jusqu'au Portugal qui ne prétende se soustraire à son monopole ; les Etats dont elle favorise l'indépendance au Nouveau-Monde ne lui accordent aucun avantage et lui disputent l'empire des mers. Déjà, les Corsaires américains la désolent, elle sera obligée d'avoir en temps de paix des bâtiments de guerre pour protéger ses vaisseaux marchands. La Grande-Bretagne sent ellemême sa position et elle cherche à abandonner son vieux système. On me parle tous les jours de la nécessité de lier à jamais l'Angleterre à la France par un généreux traité de commerce, fondé sur les bases de la plus parfaite réciprocité ; notre traité avec l'Amérique, qui fait grand honneur à notre ministère et à M. Hydede Neuville, a réveillé ces idées. Les douanes anglaises ne peuvent se soutenir longtemps dans l'état où elles sont, car ce n'est rien moins qu'un état de guerre : il y a des compagnies de commis armés et des matelots en vedette sur tous les rochers. Les fraudeurs, de leur côté, ont du canon, et ils se livrent de véritables combats. Malgré tout cela, l'Angleterre se soutiendra par sa puissante aristocratie, mais elle sera punie de sa politique extérieure par les conséquences mêmes de cette politique.
Le prince Esterhazy n'est pas encore parti ; il m'a écrit pour me dire qu'il tâcherait de me voir aujourd'hui même avant son départ. Il a dû avoir une conférence avec lord Londonderry qui a réuni deux fois le Conseil des ministres. Si j'apprends quelque chose d'important, je vous le manderai en post-scriptum. Le prince Esterhazy passe par Paris ; je lui ai donné une lettre pour vous: il nous est fort dévoué, et j'ai à me louer de- son obligeance.
M. Canning ayant fait une légère attaque contre les ministres dans kl Chambre des Communes, le bruit s'est répandu que lord Hastings restait aux Indes, qu'il y aurait un changement
dans le ministère, et que M. Gannin*:^ entrerait au Conseil. On prétend que l'ambassade d'Autriche avait été destinée au marquis d'Hastings, qui ne peut pas revenir en Angleterre à cause de ses dettes ; or, lord Stewart étant retourné à Vienne, on en conclut l'abandon du plan primitif. J'ai vu avant-hier M. Ganning, et je dîne chez lui aujourd'hui : il m'a parlé de son départ comme devant toujours avoir lieu au mois d'octobre. J'ai l'honneur d'être avec une haute considération, Monsieur le Vicomte,
Votre très humble et très obéissant serviteur.
Ghateaubriand. ^
769 26 juillet 1822.
A la duchesse de Duras.
Vendredi, 26 juillet 1822.
Je vous envoie une petite robe que j'ai été acheter moi-même au fond de la cité. Vous aurez Walpole quand j'aurai de l'argent, et quand je trouverai moyen de vous le faire passer. Votre plaisanterie sur Marcellus est hors de propos. Vous lui avez déjà écrit un billet sur le droit (F une ancienne amitié, très ridicule. M.[arcellus] est un bon enfant, mais il a du penchant à l'importance et il prendrait à la lettre ce qui serait échappé à votre fâcherie.
Ma lettre sur l'article du Congrès répond à celle que j'ai reçue hier de vous sur le même sujet. 11 ne me reste de rival redoutable que Mathieu. Je vous ai dit tout mon plan : Conduisez la
1. La signature seule est autographe. — Affaires étrangères, Angleterre, 615, f° 334. — Comte d'Antioche Chateaubriand ambassadeur à Londres, p. 299-302 et 328-9.
chose avec Villèle dans le plus profond silence. Je suis bien aise que M. de Blacas soit bien pour moi. Lorsque le ministère actuel s'est arrangé, je pensais qu'il eût été bon que M. de Blacas en formât partie, pour nous défendre contre de Gazes. Je crois qu'il a su par la D^^^ de Damas mes bonnes intentions, et peut-être avec tant d'autres choses que j'ai faites pour lui, cela l'a-t-il touché. Mais après tout, je compte peu sur lui.
Votre Budget avance et vous en serez bientôt aux affaires étrangères. Je m'attends à quelque attaque personnelle. Cependant j'ai si bien accueilli les libéraux voyageurs, qu'ils devraient un peu me pardonner. Vos lettres sont courtes. Je vois que vous en êtes au Roman. J'admire votre audace. Mais savez-vous que dans un pareil sujet il faut tout dire et même les mots ? Comment ferez-vous ? Si vous n'en faites qu'un mystère, votre énigme sera froide et vous retomberez dans le plan du roman de M^^^ de Damas. Enfin nous verrons bien. — Léontine part lundi avec M . de Saluées pour l'Ecosse. Je n'y entends rien. Le pays d'Ossian ne vaut pas celui du grand Capitaine. Pauvre et charmante Mouche ! Le Duc, père, retourne samedi en France. Je l'ai comblé, mais qu'il est sot ! Son importance et ses cordons sont à mourir de rire.
Il m'est venu une idée. Blacas n'aurait-il pas donné sa démission à cause de la princesse mal gardée ? Ne me parlez plus d'Adrien. On peut pardonner à un homme la jeunesse ou la vieillesse, mais c'est trop que deux enfances. Je ne réponds pas à votre Abbaye. C'est votre Dada. Radotez à votre aise. J'ai aussi mon Hobby Horse : c'est de vous aimer. ^
1. D'après l'original autographe. — Archives du château de Maucreux.
770 20 juillet 1822.
A la comtesse de Pisieux.
Londres, Vendredi 26 juillet 1S22.
Je vous envoie une petite robe de matin . Portez-la dans mon allée. Toute mon espérance est de revoir cette allée. Ce qu'il y a de bon dans ce temps-ci, c'est que rien ne dure, et les absences ne sont pas plus longues que les réunions. Je n'ai pas un moment à respirer ici : entre les atîaires et les plaisirs, je vois ma vie s'écouler au profit des autres, sans que j'en retire quelque chose pour moi-même. Nous touchons pourtant à la fin des joies. Le parlement va finir ; tout le monde part pour le continent ou pour la campagne, et une solitude de 7 ou 8 mois va commencer. Je ne sais pas ce que je deviendrai. Je n'ai aucun projet. Peut-être irai-je en Ecosse, après le Roi, qui y va dans lo jours, mais qui n'emmène personne du corps diplomatique. Peut-être louerai-je un cottage aux environs de Londres, où je me retirerai pour travailler. Si j'avais dans ce pays deux ou trois amis comme vous, je m'y attacherais par la bienveillance qu'on m'y témoigne et la considération dont j'y jouis. Mais je suis seul, et c'est un mal que tous les succès de la terre ne peuvent guérir.
Adieu, écrivez-moi, dites-moi que vous ne m'oubliez pas et embrassez pour moi la sage Laure. '
77/ 26 juillet 1822.
A Madame de Custine.
Londres, vendredi 26 juillet 1822. Je reçois à l'instant un mot d'Astolphe-, daté de Douvres. Il s'annonce pour ce soir ou demain. Je lui ai fait arrêter un loge-
1. Archives de Montgraham. — Communication de M. le comte d'Alsace.