Affaires étrangères. — Angleterre, 615, f
763 11) juillet 1822.
A la duchesse de Duras.
Vendredi, 19 juillet.
J'ai passé la journée et une partie de la nuit d'hier sur la Tamise, entre Londres et Richmond, à une grande fête donnée par le Lord-Maire, et où j'étais le seul ambassadeur prié. Gela vous montre ma popularité : mais j'en ai rapporté un accès de fièvre (pour Dieu, ne le dites pas, M''*' de Chateaubriand accourrait). Demain je serai guéri. Aujourd'hui je ne puis écrire, d'autant plus que j'ai été obligé de faire une longue dépêche qui m'a achevé. Allons ! la paix. Ne me grondez plus. Aimez-moi comme je vous aime. Faites votre nouveau roman et ne craignez plus les correspondances privées. Je ne sais ce que vous voulez me dire en me parlant de votre jalousie, de mes nouvelles amours. Je suis comme un Chartreux. J'ai fait ce que j'ai pu pour le Congrès. J'attends, je sais qu'on est particulièrement content de mes dépêches. Mais j'en ai vu une de Madrid, si vous saviez quelle misère ! Au reste vous savez bien ce que c'est que la chair de poule au cœur. Ecrivez-moi de longues bonnes lettres. M''<^ de Ch. va mieux. J'ai de ses nouvelles. '•
764 23 juillet 1822.
Au marquis de Londonderry.
Londres, le 23 juillet 1822.
Le soussigné, Ambassadeur de Sa Majesté Très Chrétienne, se voit forcé d'appeler encore l'attention du marquis de London-
1. D'après l'original autographe. — Archives du château de Maucreux.
derrj sur la discussion relative aux pêcheries de Granville : de nouveaux faits viennent de démontrer la nécessité de conclure un arrangement définitif, et il ne peut à cet égard que se référer aux bases indiquées dans sa note du — juillet, jusqu'ici sans réponse.
Dans les derniers jours du mois de juin, deux bateaux pêcheurs anglais qui se portaient sur les bancs d'huîtres de Granville furent arrêtés en dedans de la limite déjà reconnue et admise par le Gouvernement britannique. Quoique ces embarcations fussent évidemment dans le cas d'être confisquées, M. le marquis de Clermont-Tonnerre, Ministre de la Marine, ne voulut point user de rigueur. Il ordonna que les bateaux fussent relâchés, cherchant dans ce procédé une nouvelle occasion de justifier de l'esprit de modération qui dirige le Gouvernement français.
L'événement n'a pas répondu à son espoir, et de nouvelles déprédations viennent d'avoir lieu, le 4 de ce mois-ci. La résistance opiniâtre des coupables pouvait entraîner les suites les plus fâcheuses, sans la prudence et la modération de l'officier qui commandait le cutter français le Mars, chargé delà surveillance de ces parages. Cet officier n'a même pas voulu user du droit où il était de les conduire à Granville ; il s'est contenté de faire jeter à la mer leurs dragues et leurs armes.
Le soussigné ne doute point que la simple exposition des faits qu'il vient de signaler à la connaissance du marquis de Londonderrj ne lui démontre l'importance de presser la conclusion d'une affaire qu'il est de l'intérêt des deux Gouvernements de terminer le plus tôt possible.
C'est donc aujourd'hui de la manière la plus instante que le soussigné sollicite du marquis de Londonderry la plus prompte réponse à la note qu'il a l'honneur de lui adresser, convaincu que de plus longs délais ne feraient qu'entretenir et augmenter, parmi les habitants des côtes, une fermentation dont il importe de prévenir les conséquences, et qui, par l'apparence presqu'hostile qu'elle donne chaque jour à la situation respective des habi-
tants de ces deux cotes, ne laisse pas que de contraster avec les liens d'amitié qui unissent les deux Gouvernements.
Le soussigné saisit cette occasion de renouveler au marquis de Londonderry l'assurance de sa très haute considération.
Chatkauhriand.
S. E. Monsieur le marquis de Londonderry . '
765 23 juillet 1822.
Au vicomte de Montmorency.
i'-'" Division Londres, le 23 juillet 1822.
Politique N** 42 Monsieur le Vicomte,
Vous me faites Thonneur de me dire dans votre dépêche N** 25, que lord Londonderry a été vivement invité à se trouver au Congrès. Je puis vous donner à cet égard des renseignemens certains; je les tiens du prince Esterhazy qui part aujourd'hui pour Vienne. L'Autriche a en effet pressé lord Londonderry d'assister au prochain congrès. Gomme on a senti qu'il aurait une répugnance politique à se rendre en Italie, on lui a proposé de venir à Vienne, et quelquefois à Varsovie. S'il acceptait l'invitation, on commencerait les affaires à Vienne; on s'y occuperait de l'Orient; et, lorsqu'on entamerait la question relative à Naples et à Turin, lord Londonderry retournerait à Londres, et les souverains iraient achever le Congrès à Florence, comme ils finirent le congrès de Troppau à Laybach. Lord Londonderry semble n'être pas décidé ; il dit que son voyage dépendra de l'état du pays (de l'Angleterre) et de la nature des sujets qu'on compte traiter au Gongrès. Malgré cette réponse, lord Londonderry laisse percer une envie secrète d'aller à Vienne, ne fût-ce que comme
1. Foreign-Offîcc, France, 281. — Comte d'Antioche, (Ihalcaubriand ambassadeur à Londres, p. 408-9.
délassement et but de promenade. L'habitude du pouvoir a donné à ce ministre des manières sérieuses, mais il n'est pasnaturellement grave; il a, au contraire, quelque chose de la légèreté et de l'insouciance irlandaise.
Ce qui me fait croire davantage au voyage de lord Londonderry, c'est le départ subit de lord Stew^art. Cet ambassadeur est très fatigant en affaires ; il a une haute idée de ses talents, ne cède à aucun conseil, et fait quelquefois des scènes qui approchent de la folie. Son frère, lord Londonderry, a beaucoup de faiblesse pour lui, mais il sent bien cependant qu'il ne peut le laisser seul au Congrès. Dans ce cas, il serait possible qu'il ne l'eût fait partir qu'avec l'intention de le suivre.
Ou je me trompe beaucoup, Monsieur le Vicomte, ou lord! Londonderry sera un grand inconvénient à Vienne. Il gênera les délibérations, se refusera à la signature de tout acte collectif, se croira obligé de protester ; et, se sentant plus responsable qu'un ambassadeur envers la Chambre des Communes, il paralysera le Congrès par sa présence. Il aggravera encore le mal, en se trouvant à même de resserrer les liens qui l'unissent au prince de Metternich, et dont nous ignorons la nature.
Si les puissances alliées étaient déterminées à se passer de l'Angleterre, et quelles ne voulussent voir lord Londonderry que pour acquérir la preuve de l'impossibilité de faire entrer le Cabinet de Saint-James dans la politique continentale, le voyage de ce ministre serait utile. Mais sauront-elles prendre ce grand parti ? J'en doute ; il est alors fort à désirer que lord Londonderry aille chasser deux ou trois mois dans le Yorkshire, comme il se le propose. Un simple plénipotentiaire anglais au Congrès sera beaucoup moins embarrassant .
Vous voyez, Monsieur le Vicomte, que lord Stewart est parti après quelque hésitation diplomatique. Je ne sais plus rien de sir William A' Court.
Les ambassadeurs de Russie, de Prusse et d'Autriche m'ont lu les réponses que leurs cours ont faites aux envoyés diploma-
tiques de S. M. Catholique, au sujet de l'indépendance des colonies espagnoles ; elles sont dans de bons principes, et ne préjugent rien. Le prince Esterhazy m'a parlé de communications que vous avez dû faire faire à Vienne par une personne qu'il croit se nommer M. Durand, il m'a rendu compte des réponses du cabinet autrichien, et il m'a laissé la copie d'une dépêche de M. de Metternich au Baron Vincent, autorisant cet ambassadeur à se réunir au ministère français et à ses collègues, po :r prendre en considération telles circonstances urgentes que pourrait amener la situation de l'Espagne.
Décidément, on ne veut pas ici que la France se mêle des affaires de la Péninsule. On prétend que nous ne devons pas nous fier au zèle que montreront à cet égard Vienne, Pétersbourg et Berlin. J'ai répondu que l'on méconnaissait l'esprit et la force de la France, que nous déplorions les malheurs de l'Espagne, mais que nous serions toujours guidés par la modération et la prudence ; que nous n'avions d'autre but que de nous mettre à l'abri de toutes les sortes de contagions; que si la folie de nos voisins nous obligeait de recourir aux armes pour notre propre défense, nous saurions repousser seuls une injuste agression, mais que nous étions persuadés néanmoins que nous ne serions pas abandonnés dans une cause commune à toutes les monarchies de l'Europe.
On me confirme toujours l'existence d'un traité entre l'Angleterre et le Danemark pour l'obtention d'un port dans la Baltique, et l'on m'assure que l'on négocie pour le même but avec la Suède.
Le commerce s'occupe beaucoup ici des débats des Gortès de Lisbonne, qui n'annoncent rien moins que l'indépendance du Brésil sous le gouvernement du prince Roj^al. Si une monarchie s'établit dans cette partie de l'Amérique, et qu'une autre s'élève au Mexique où l'on prétend qu'Iturbide s'est fait proclamer empereur, ces résolutions seraient moins dangereuses pour la stabilité des trônes en Europe.
Correspondance de Chateaubriand. T. III. 12
Le parlement britannique sera prorogé du 8 au 10 du mois prochain. Le Roi à cette époque partira pour l'Ecosse ; il n'emmènera presque j^ersonne avec lui, ne passera que 8 jours à Edimbourg-, et reviendra sur le champ.
Le marquis de Gholmondeley a été nommé chevalier de l'ordre de la Jarretière en remplacement du marquis d'Hertford décédé. J'ai l'honneur d'être avec une haute considération, Monsieur le Vicomte,
Votre très humble et très obéissant serviteur.
Chateaubriand.
5 heures du soir.
P. -S. Je sors de chez le marquis deLondonderry : il s'est expliqué d'une manière beaucoup plus nette que de coutume ; il avait reçu un courrier de Madrid. Il donne tort aux gardes, ou plutôt au Roi qui devait se mettre à la tête de ses gardes. L'impression de son gouvernement, m'a-t-il dit, est que nous nous sommes mêlés de tout cela ; que notre ministre à Madrid a été vu avec les officiers des gardes ; qu'il y a eu de l'argent donné. Il pense que le parti modéré l'emiDorte, mais que personne (même les royalistes purs) ne veut plus servir le Roi. Il approuve la conduite de M. Hervey ; il pense que M. de la Garde, qu'il considère comme le rédacteur principal de la note, n'aurait dû rédiger une pareille note qu'en commun avec tous les ambassadeurs, et qu'il n'aurait pas dû l'envoyer toute faite et toute signée, à signer à M. Hervey. Il pense que les termes de la note ne sont pas convenables, qulls dépassaient le besoin de la circonstance, qu'ils allaient jusqu'à des menaces, et que M. Hervey avait bien fait d'adresser pour son propre compte une note plus réservée. J'avoue, Monsieur le vicomte, que j'avais été frappé moi-même du peu de mesure de la note, où j'avais remarqué entre autres cette phrase, le plus léger outrage à la Majesté Royale plongerait la péninsule dans un abîme de calamités. Abandonnant la guerre de mots, je ne me suis attaché qu'à prouver que la
note séparée de M. Hervey était un grand mal, parce que les révolutionnaires ne manqueraient pas de la supposer telle qu'ils voulaient et d'annoncer une division entre les puissances. Lord Londonderry est revenu sur le cordon sanitaire : il m'a fait entendre que nous devrions le dissoudre, qu'il était du plus grand danger pour nous, que nous ne persuaderions à personne que nous avons à craindre une invasion de la part des Espagnols, et qu'il en résulterait qu'on nous supposerait le dessein d'envahir. 11 lui est échappé deux ou trois mots ironiques contre la chevalerie de l'Empereur Alexandre, et comme je lui parlais de la possibilité de régler quelques affaires à Paris, il m'a répliqué : « Dans ces conférences, il faudrait admettre le ministre de Rus- « sie, tout serait su, nous aurions l'air d'influencer votre gouver- « nement, et de conspirer contre ce que les Espagnols appellent (( leurs libertés. »
Cela confirme, Monsieur le Vicomte, tout ce que j'ai eu l'honneur de vous mander dans mes précédentes dépêches sur les dispositions de l'Angleterre : n'attendez rien d'elle, et faites ce qui vous paraîtra le mieux pour l'Espagne ; si le gouvernement français n'est pas décidé à une action, il sera presqu'impossible qu'il maintienne le cordon sanitaire jusqu'à l'époque des résolutions qui pourront être prises au Congrès ; si on veut le dissoudre, ce cordon, il ne faudra pas manquer le prétexte naturel de la fin de la saison de la fièvre jaune. L'humeur du Cabinet anglais contre notre armée est manifeste : il cache, sous l'apparence de l'intérêt que lui inspire notre sûreté, la jalousie que lui cause la renaissance de notre prospérité et de nos forces.
A Son Exe. Monsieur le Vicomte de Montmorency. ^
1. Affaires étrangères, Angleterre, 615, f» 327. — Le comte d'Anlioche [Chateaubriand ambassadeur à Londres, p. 295-7 et 325-8) a publié en désordre une grande partie de cette dépêche.
766 23 juillet 1822.
A la duchesse de Duras.
Le 23 juillet 1822.
Non, ne craignez plus que je me plaigne ; je suis décidé à vous prendre comme vous êtes, et à vous écrire comme si depuis deux mois vous ne m'aviez pas fait bien du mal par vos injustices. Ne parlons plus de cela, et causons ensemble paisiblement.
J'ai reçu une lettre bien cordiale de Mathieu, il me dit en parlant de la démission de M. de Blacas : Vous voilà délivré d'un puissant concurrent pour le Congrès. Ces paroles, dans la bouche d'un ministre, devraient équivaloir à une nomination. Mais reste la concurrence la plus dangereuse de toutes, celle du ministre lui-même. Si lord Londonderry va au Congrès, Mathieu sera bien content d'y aller, alors je suis perdu. Voici dans ce cas ce que j'ai proposé à Villèle, qui est toujours très bien disposé : 1** de m' adjoindre à Mathieu ; 2^ de me faire donner le portefeuille des Affaires étrangères par intérim, pendant l'absence de Mathieu.
Gardez cela pour vous et dans le plus profond secret. Si vous croyez devoir vous en entretenir avec Villèle, évitez d'écrire, et que tout soit verbal ; il y a de grandes difficultés à l'intérieur, je le sais, car c'est ordinairement à un autre ministre que l'on confie un portefeuille vacant. Mais Villèle peut tout, et s'il ne vous trompe pas il désirera cette affaire autant que nous, pour me donner un droit à venir : je rendrai très volontiers, et sans difficulté, le portefeuille à Mathieu à son retour. Après tout, ceci n'est qu'en désespoir de cause, car j'aime mieux aller au Congrès et avancer pas à pas. Vous voyez comme la raison m'est venue avec l'esprit des affaires.
Je suis presque tenté de vous dire de brûler cette lettre, qui contient toute ma destinée politique. Je vous ai mandé que M. le duc de Rauzan viendrait avec moi.
Tout finit ici. Tout le monde part pour la campagne. Le par-
lement sera prorogé dans quinze jours. Le Roi va en Ecosse et n'emmènera personne du corps diplomatique. Je n'aurai pas la moindre chose à faire à Londres dans trois semaines. Mes collègues ont tous des congés et me quittent ; que vais-je devenir ? Mon chat vous a donc reconnu? Je vais dire à M'''^ de Cli[ateaubriand] de me l'envoyer.
A Madame de Duras. ^
767 23 juillet 1822.
A Bertin aîné.
[Londres.] 2 23 juillet 1822.
J'ai reçu une bonne lettre de Mathieu contenant cette phrase à propos de la démission de Blacas : Vous avez un puissant concurrent de moins pour le Congrès. D'après cela, et vos paroles de Villèle, je pourrais me croire nommé. Mais reste la concurrence de Mathieu lui-même : si Lord Londonderry va à Vienne, Mathieu ne voudra-t-il pas y aller ? Je ne vois à cela aucune parade, si ce n'est que Mathieu m'emmène avec lui. Au reste, il ferait selon moi une énorme faute de quitter Paris et de se jeter d'un autre côté au Congrès dans tous les dangers d'une responsabilité ministérielle. Vous voilà prévenu ; travaillez en conséquence . Avant quinze jours, la chose doit être décidée. Si la nouvelle est bonne, demandez à être le courrier, et apportez-moi la lettre officielle. Souvenez-vous aussi que le Congrès commencera à Vienne et finira à Florence : j'en donne les raisons dans ma dépêche. Si jamais on a été content de moi, ce doit être dans ce moment. Depuis un mois, ce que j'ai mandé et expliqué en vaut la peine. A vous.
Je reçois votre billet du 20. Venez, si vous voulez. Je pense
1. D'après Toriginal autographe. — Archives du château de Maucreux.