XV
Les trois bâtiments français r Ursule, la Vigilante et la Petite Betsy doivent être à présent dans le port de Cherbourg. Les journaux de l'opposition ont beaucoup crié contre cet acte de pure justice. Si les capitaines et armateurs de ces vaisseaux sont punis selon toute la rigueur de nos lois, nous serons mieux placés pour réclamer contre la violence employée à leur capture.
Je reçois à l'instant, Monsieur le vicomte, par le neveu de M. de Rothschild, votre lettre du samedi 24 du courant. Quelque accident aura sans doute arrêté M. de Marcellus, puisqu'il ne vous a remis ma dépêche n° o3 que ce même jour samedi 24. 11 aurait dû arriver à Paris vendredi 23, à trois ou quatre heures du seir.
J'ai l'honneur d'être, Monsieur le Vicomte, avec une très haute considération.
Votre très humble et très obéissant serviteur, Chateaubriand. •
P. -S. Sir William A'Court est parti aujourd'hui pour le continent. Il avait reçu ordre du marquis de Londonderry de se rendre immédiatement en Espagne. Sir William A'Court passe pour être l'homme le plus capable de tout le corps diplomatique anglais.
Cii. •
sa 27 [Août 1822].
A la duchesse de Duras.
Mardi matin 27, 2 heures.
Je reçois votre lettre du samedi 2i. Vous êtes à l'espérance : Je vous remercie, mais moi je n'y suis pas du tout. Les lettres de Mathieu et de Villèle sur lesquels vous avez bâti votre château,
1 et 2, La signature et le paraphe sont seuls autograplies. — AfTaires étrangères, Angleterre, Olo, f» 307. — Publiée en partie par le comte d'Antioche Chateaubriand ambassadeur à Londres, p. 303-.'j.
ne proposent aucun arrangement. Elles disent oui et non et en dernier résultat plutôt non ; peut-être que l'arrivée de Marcellus aura changé quelque chose aux résolutions, mais je ne le pense pas. Je vois que vous n'aviez pas encore reçu la lettre que vous a portée Marcellus quand vous m'avez écrit et que vous ignoriez son arrivée. Par une lettre officielle que m'écrit Montmorency, je vois aussi que Marcellus qui devait arriver vendredi n'est arrivé que samedi. Attendons donc le courrier qui m'arrivera jeudi 29 et qui est parti hier de Paris lundi 26. ^
Si^ 27 août 1822.
A Madame Récamier.
Londres, 27 août 1822.
Vous ne m'avez point écrit par le dernier courrier, et moi je ne vous ai point écrit ! Dans ce moment où mon sort se décide ou est décidé, tous les raisonnements, les suppositions, les conjectures sont inutiles. Je n'ai pour ma part aucun doute sur le fait : je n'irai point au congrès. Ce n'est pas un homme comme moi que l'on veut, et Mathieu et Villèle m'auront également trompé. Je les plains, car je leur prédis qu'avec ces manières ils ne se soutiendront pas ; ils tomberont aux applaudissements de toutes les opinions et de tous les partis. Soit jalousie, soit confiance dans leur propre force, ils ont mal compris ce que j'étais pour eux ; ils ne savent pas que, tous les courriers, je reçois des lettres de la gauche et de la droite me pressant de les abandonner. J'ai loyalement résisté à tout, et vous voyez ce qui m'àrrive.
Je désirais vivement aller au congrès, et je l'ai dit franchement et hautement. J'avais deux raisons pour cela : une raison de parti et une raison personnelle !
1. D'après Toriginal autographe. — Archives du château de Maucreux,
Une raison de parti : je sais, par ce que j'ai vu à Berlin et à Londres, comment les royalistes ont été traités en Europe, et je croyais être sûr d'effacer, dans l'esprit des souverains et des ministres étrangers, la trace des calomnies si souvent répandues sur nous. J'ai réussi à Berlin et à Londres ; ma tache n'eût pas été plus difficile au congrès, et je pouvais raisonnablement espérer obtenir quelque succès auprès de Tempereur Alexandre qui ménage les hommes qui peuvent diminuer ou augmenter sa renommée. Il restera toujours incompréhensible qu'un parti remette ses intérêts au congrès entre les mains de ceux qui, comme M. de Caraman, ont détruit, calomnié ce même parti pendant six ans ; l'absurde ne va pas plus loin.
Je désirais pour moi-même aller au congrès, parce que cela achevait ma carrière diplomatique. J'en serais reweniKj ranci i dans l'opinion publique, et conséquemment plus utile à mes amis, en France ou en Angleterre, si on avait jugé à propos de m'y envoyer .
Voilâmes raisons d'affaires pour désirer le congrès. Vous savez ma raison secrète. Le voyage me ramenait auprès de vous, et c'est là l'idée qui m'occupe éternellement.
Je vous écris tout ce fatras, pendant que Marcellus est encore à Paris, tant je doute peu de ce qu'il va m'apporter. Quant à ma résolution, elle n'est pas encore tout à fait prise. Elle dépendra de ce que m'apprendra Marcellus. Vous savez que, dans de pareilles circonstances, un mot de plus, une blessure de plus, décident des plus grandes questions. Je sais qu'en donnant ma démission, j'amène inévitablement dans quelques mois la chute du ministère, et je suis trop honnête pour jouer légèrement le sort de ces mêmes hommes qui s'embarrassent si peu de m'olTenser. D'un autre côté, l'idée qu'ils sont si peu loyaux pour moi, précisément parce qu'ils comptent sur ma loyauté, me met malgré moi en colère, et me donne envie de leur rendre procédé pour procédé. Mais si je ne donne pas ma démission, que ferai-je ? Ah ! si vous vouliez venir demeurer avec moi, mon parti serait
Correspondance de Chateaubriand. T. III. 16
bientôt pris ! Allons, encore quelques jours de tourment, cela ne peut pas passer la semaine, et il est possible que dans huit ou dix jours je sois à vos pieds dans la petite cellule.
Mardi 27, 3 heures du soir.
Une lettre que je reçois de Paris me donne quelques espé^ rances, mais je n'y crois pas. J'attends jeudi une lettre de vous. ^
SIS 27 août 1822.
A la duchesse de Duras.
Mardi, 27 août 1822.
Je ne vous ai point écrit par le dernier courrier, parce que je vous avais écrit la veille par Marcellus et que j'étais plongé dans les embarras de ma S^ Louis. Que vous aurais-je dit d'ailleurs ? Vous ne me dites pas un mot qui ne soit une folie ou une injure quand vous me parlez d'autre chose que de politique, et quant à celle-ci, nous en avons parlé trop. Ne croyez pas que j'aie jamais cru que j'irais au Congrès ; je ne me suis pas fait un moment d'illusion sur Mathieu, Villèle et les autres; mais j'ai la bonne foi de convenir que j'ai désiré beaucoup y aller ; je l'ai écrit très naïvement, et je crois très noblement à Mathieu. J'ai bien voulu qu'ils ne pussent prétendre cause d'ignorance de mon désir à ce sujet. Je désirais aller au Congrès, parce que j'avais la conviction d'y être utile aux Royalistes. Je vois trop comment on les a perdus et calomniés partout, et c'est une chose monstrueuse de remettre encore leurs intérêts entre les mains de M. de Caraman et ses semblables. Je voulais y aller dans mon propre intérêt, car j'aurais achevé, à Vienne et à Vérone, ce que j'ai si bien commencé à Berlin et à Londres.
1. Souvenirs... Récainier, t. |I, p. 435-7. — Ilerriot Bécamier, U, ii9 y note.
Cette mission était grande et honorable, et je serais revenu plus fort pour défendre même le ministère contre ses ennemis de la gauche et même de la droite. Je serais revenu pareillement grandi à Londres et conséquemment plus utile. Enfin je suis assez peu riche, et j'ai fait assez longtemps la guerre à mes frais, pour que des amis, qui pensent si bien à eux, pensassent pour moi à une mission qui a valu à MM. de Caraman et La Ferronnays une centaine de mille francs. Plus je vois l'Angleterre et plus j'arrive à la conviction que nous n'entendons rien à un gouvernement représentatif. La fidélité politique est ici la base de tout, et un parti qui refuserait à un homme dans ma position de faire la chose que cet homme désire, sans nuire au parti même, serait perdu et culbuté dans un moment.
Tous mes raisonnements, chère sœur, vous le voyez, sont faits pendant l'absence de Marcellus ; tant je suis persuadé qu'il ne m'apportera que la nomination de Caraman et La Ferronays.
Mathieu, sur la nouvelle de la nomination du Duc de Wellington, se sera peut-être adjoint à ces messieurs ; voilà ce qu'il y a de probable pour ne pas dire de sûr. Je ne crois pas à Hyde.
Maintenant quel parti prendrai-je ? Vous me dites de me rendre très utile ici. Depuis 5 mois, j'ai plus fait que tous mes prédécesseurs : j'ai appris à notre cabinet à connaître le cabinet anglais, ce dont il n'avait pas la plus petite idée ; j'ai terminé des affaires particulières ; j'ai fait rendre des vaisseaux ; j'ai fait reprendre à l'ambassade de France une importance qu'elle avait totalement perdue, et je l'ai remise à la tête de toutes les ambassades. Toutes les dépêches de Mathieu sont pleines de compliments et de remercîemens. Que puis-je faire de plus ? Rien ; et surtout pendant G mois l'habileté même serait de ne rien faire. Dois-je continuer à servir des hommes qui le méritent si peu et qui ont été assez stupides pour se jouer de moi ? Franchement je ne puis vous dire ni oui, ni non. Je suis dans une telle disposition d'esprit que je jouerais ma démission à croix ou pile. La plus petite chose peut faire pencher la balance, et il
est possible que les nouvelles que m'a apportées Marcellus, me déterminent à m'en aller ou à rester. Mes dignes amis, surtout Villéle, m'avaient aussi promis le cordon bleu pour la S^ Louis : tout était bon à promettre pour me faire partir. Aujourd'hui y songent-ils ? Il est cependant ridicule et inconvenant, même pour eux, que je sois ici dans la l""^ ambassade au milieu de tous mes collègues couverts des premiers ordres de leur pays avec la simple croix de S* Louis, la croix des soldats de la Légion d'honneur et la fleur de lys comme votre portier. Si je n'avais aucun ordre, je m'arrangerais fort bien de mon habit tout nu : ce serait une grande distinction, mais deux chétives croix et une première ambassade sont une anomalie et une sottise royaliste. Garaman, Blacas, Adrien, de Gazes, La Tour Maubourg, M. de Narbonne, tous ont le S^ Esprit. Mais il est vrai que nous avons M. le G^*^ Gorbière.
Vous me direz que je ne vous parle que de moi ; et vous avez raison. Pardonnez-moi cette effusion d'égoïsme, ce sera la dernière. J'avais le cœur plein ; et voir manquer par l'envie, la sottise de mes propres amis, une des grandes occasions de ma vie, pouvait bien me donner un peu d'humeur. Mais je vous réponds que cela sera bientôt passé. Je ne sais si mon ambition est, comme vous le dites, devenue un grand arbre ; mais je puis en dire ce que ma pauvre sœur^ disait de la joie pour elle : Ge n'est pas une plante du sol. Et, croyez-moi, ceux de mes premières forêts me plaisent et me conviennent mieux. Rassurez-vous donc, je ne vous parlerai plus de politique ; je vous parlerai de vous et de votre roman. Si je ne donne pas ma démission, il faudra bien que je quitte Londres, où il est ridicule que je sois, (il n'y a pas un seul ambassadeur ici). Je prendrai quelque cottage pour quatre mois au bord de la mer. Mais ne me ferez-vous pas la guerre pour cette cottage ? N'y trouverez- vous pas mille sujets de querelles et d'inquiétudes ? Je m'y attends. Mais venez dans ce ou cette cottage.