Souvenirs ... Récamier, t. I, p
les affaires qui se feront, tant bien que mal, aux dépens de la Russie que l'on joue, et assez passablement pour la France. Pour en venir aux hommes et par conséquent à moi, car voilà ce qui vous inquiète, les hommes ne sont rien du tout. Je vous ai déjà dit ce que nous ferons. Tout se passe entre les chefs des cabinets; nous autres plénipotentiaires, nous ne savons rien que ce que nos chefs veulent bien nous dire. Nous n'avons eu encore qu'une séance du Congrès; nous en aurons une seconde cette semaine, où l'on nous dira ce qu'on a terminé des affaires d'Espagne ; après quoi Mathieu partira ; et quinze jours après, toutes les affaires d'Italie, arrangées d'avance, seront finies, et nous reprendrons chacun le chemin par lequel nous sommes venus. Il n'est pas question d'empereurs et de rois ; on ne les voit pas. Ils n'ont paru qu'une fois à un bal pour la fête de l'impératrice ; ils reparoîtront une autre fois aune fête que donnera la ville, et puis ils disparoîtront. Il y a tous les soirs une réunion politique chez cette méchante créature, la C^^^® de Liéven : on y chuchote chacun dans un coin, ou bien M. de Metternich raconte tout haut la manière de faire des macaroni. On admire, et on se couche.
La conclusion de tout cela est, direz- vous, que je n'ai point de succès ? Aucun absolument, mais aussi point de non-succès ; on me traite tout juste comme mes confrères. Le fait est que M. de Metternich a peur de moi. C'est un homme médiocre, sans fond, sans vues, dont tout le talent consiste à amoindrir tout, à réduire à rien ce qui a l'apparence d'être quelque chose, et qui n'a d'empire quesur la foiblesse. 11 est faux, cela est d'obligation ; il est assez léger pour un Allemand ; il fut à Lovelace, dans sa jeunesse, ce qu'il est à Mazarin dans son âge mûr. Il cherche à séduire tout ce qui l'approche, et quand il ne réussit pas, il devient ennemi. J'ai joué la passion ; mais apparemment que mon accent étoit faux. Il doit avoir pour moi tout juste l'éloignement qu'ont eu tous les ministres en France depuis sept ans. Il est de la même race. Ses manières sont au reste assez agréables, et il a retenu des airs et des imitations de M. de Talleyrand.
Ce qui me désole, c'est que ce petit homme a pris de l'ascendant sur l'empereur de Russie. Il a attaqué le coté généreux de ce prince, et par ce moyen lui a fait faire cent sottises, de concert avec rAn<2^1eterro, dans les alTaires de la Turquie. Alexandre s'en aperi^'oit quelquefois, et seroit tenté de revenir, mais il est très foible, très irrésolu, et la vigueur de son esprit ne répond pas à la noblesse de son caractère. C'est par là qu'il est excellent. L'élévation d'àme me subjugue toujours, et tout en reconnoissant ce qui manque à ce prince, je l'aime à présent et je suis revenu de tous mes anciens préjugés. Il passera dans l'histoire pour un niais et pour une dupe, et ce n'est qu'un homme qui a sacrifié une puissance immense à ce qu'il a cru juste et utile au bien général. En vieillissant, il a beaucoup gagné. Il est encore jeune de tournure, mais il ne l'est pas de visage. Il est à moitié chauve. Il a du chevalier et du prêtre : il me représente ces évêques du onzième et xii*' siècles, qui couvroient leur tonsure d'un casque et qui se battoient à Ascalon et à Bouvines.
Il est très bien pour moi, surtout en particulier, car en public il est un peu gêné par le P. Metternich. J'ai établi des relations intimes avec lui au moyen de la bonne comtesse Tolstoï qui malheureusement retourne à Paris samedi prochain. Alexandre est prévenu contre Villèle à cause de sa modération dans les affaires d'Espagne, et en général à cause de sa modération^ car Alexandre est maintenant de l'extrême droite. Je porte la peine du péché de Villèle. On me regarde avec raison comme son ami, et on me soupçonne d'être l'interprète de ses opinions et de ses principes.
Il y a au reste une chose hideuse à voirici, c'est Garaman. C'est le plus plat et le plus lâche valet de Metternich qu'on puisse rencontrer. 11 est impossible, tant que cet homme sera là, qu'on sache jamais rien de l'Autriche. Aussi le duc de Richelieu, dans ses moments de bon sens, vouloit-il le rappeler. Au moins il y a de l'indépendance dans le caractère de La Ferronais, et le breton se fait sentir.
A tout prendre je suis content d'être venu ici. (Quoique s'il devoit y avoir un autre Congrès, j'y viendrai seul ou n'y viendrai point.) J'ai appris des choses que je n'aurais jamais sues, et vu des hommes que je n'aurais jamais connus. Cela complète mon éducation politique. Maintenant je suis mûr, si Ton veut de moi ; si on n'en veut pas, je suis tout consolé, et j'écrirai l'histoire si on me dispense delà faire.
Je suis toujours charmé de votre gendre, et si je suis ministre, il sera sous-secrétaire d'État. Mais Dieu sait quand, et Mathieu a de tels succès auprès de M. de Metternich que le portefeuille lui est assuré. Ecrivez-moi. Tout ceci pour vous seule, à moins que vous ne croyiez devoir en dire quelque chose à Villèle.
Il est probable qu'après le départ de Mathieu (qui comme ministre passe avant tout et gêne mes mouvements), mes actions hausseront, surtout si Villèle m'écrit et me regarde comme l'homme principal. Vous serez peut-être bien aise de lire la copie d'une lettre que m'écrit M. Canning. Je vous l'envoie.
Chateaubriand. ^
S5S 16 novembre [1822].
A la duchesse de Duras.
Vérone, 16 novembre.
On nous annonce un courrier pour Turin d'ovi nos lettres jDourront partir en France, je vous écris donc deux mots. Vous avez maintenant une longue lettre de moi ; je n'ai plus rien à vous dire sur ce point, surtout par la poste. Je m'occupe d'une longue lettre à Villèle sur [l'Espagne] pour éclaircir ce qui pourrait être obscur dans ma première lettre et pour ne rien exagérer. J'ai vu
4. Bardoux La duchesse de Duras, p. 407. — Texte complété sur l'original autographe. — Archives du château de Maucreux.
hier Genlz près de deux heures 1/2. C'est un homme au-dessus des autres et très supérieur, je m'entends très bien avec lui. La Comtesse Tolstoï part lundi pour Paris, et Mathieu mercredi ou jeudi, mais très certainement la semaine prochaine. Madame Mathieu est à Turin. Nous serons libres dans les premiers jours du mois prochain. Vous me faites des reproches que je ne mérite pas. Vous dites que je ne vous ai pas dit un mot de Nfathalie]. Pourquoi me pousser sur ce point ? Si je répondais, je répondrais trop. J'achèterais son bonheur au prix du mien. Je voudrais être sa garde et je m'enfermerais un jour avec elle, le reste de mes jours pour veiller à son lit de douleur et la soulager. Au nom du Ciel finissez sur cet article. Même injustice pour [Henry]', j'ai vingt fois parlé à Mathieu, celui-ci ne quittera pas Vérone que je n'aie la lettre officielle. Je finis ; on demande ma lettre, soyez donc plus juste.
Pozzo veut parler avec Mathieu, il est tout flamboyant pour la guerre, il veut aller réchaufl*er les Royalistes les plus exaltés de la droite, il n'est pas de mes amis. '
S54 19 novembre 1822.
A Villèle.
Vérone, ce 19 novembre 1822.
Vous ne doutez pas, mon cher ami, de toute la part que je prends à la perte que vous venez de faire. Indépendamment de ce qu'elle a de cruel pour vous, elle augmente les difficultés où vous vous trouvez engagé en détournant votre attention des afTaires. Mais je connais la fermeté de votre esprit ; vous ne vous laisserez pas étonner par tout le bruit. Une fois votre parti pris