PRÉFACE
Cinq feuilles de ce volume étaient tirées, lorsque la guerre éclata. Nous partîmes. Jusquen février i9i9, nous eûmes d'autres soucis que Vérudition.
Puis, le monde étant transformé^ il nous fallut refaire notre vie. En même temps, les conditions matérielles de l'impression et de l'édition étaient bouleversées.
Nous poursuivîmes cependant l'impression des quinze dernières feuilles de ce volume. Mais, à l'imprimerie, au temps de la guerre, la plupart des ouvriers étant partis aux frontières, les paquets de composition se dé furent, s'écrasèrent, furent mêlés ; nos épreuves, livrées aux hasards de déménagements de guerre [on nous les avait mises dans une cave par crainte des Gothas et Berthas), furent également embrouillées.
Ce qui fait que ce volume présente des omissions dont les troubles du temps sont plus responsables que nous.
J'ai mené Chateaubriand, avec ce tome V de sa Correspondance, jusqu'à la fin de son ministère.
Je demande à M. Victor Giraud, l'homme de France qui connaît le mieux Chateaubriand, de donner l'article de critique qu'il prépare depuis longtemps sur cette édition de la Correspondance, et de dire mes oublis, mes erreurs, les lacunes qu'il a pu constater. Nul plus que moi, si ce n'est lui, ne sait à quel point mon édition peut être fautive. Je souhaiterais faire du tome VI
une sorte de revision et complément des cinq premiers volumes. La chose est possible, si Von veut ni aider.
Je tiens à affirmer, quelque apparence d'orgueil quil y ait à le faire, que je nai aucune vanité dans ces entreprises d'érudition. Je nai voulu publier la première édition de la Correspondance de Chateaubriand, que par goût de la littérature. Je souhaite rencontrer des critiques utiles, et que Von me permette ainsi, cette première édition achevée, d'en publier une seconde moins fautive.
Mais Je tiens à poser ici un problème, comme Je Vai fait en tête des Lettres de Jeunesse de Beaumarchais que J'ai récemment données.
Dans les conditions actuelles de Vimpression, si le gouvernement et les sociétés savantes veulent que les érudits continuent à s'adonner à des besognes aussi ingrates que la publication de Correspondances, il faut soutenir ces travailleurs à partir du moment où Von constate que leurs entreprises sont sérieusement menées.
Le Ministère de V Instruction Publique a souscrit pour un certain nombre d'exemplaires de cette édition de la Correspondance de Chateaubriand. Cette souscription n'est plus suffisante.
J'ignore si les crédits affectés à ces achats permettent d'augmenter cette souscription. Cela serait utile.
L'Académie Française avait voté une subvention à Vérudit qui publia la Correspondance de Bossuef. M. Henri de Régnier, en 1916^ m'apprit qu'il était dans les intentions de M. Frédéric Masson, alors vivant, et secrétaire perpétuel de V Académie, de me faire attribuer la survivance de cette subvention ou son équivalent sur un des fonds de V Académie. C'était au temps de Verdun, Je sortais de Vhnpital, Je n'eus même pas le temps d'aller remercier M. Masson et pousser la chose.
Aujourd'hui, les seuls frais de copie des documents imprimés ici dépassent, de beaucoup, les droits d'auteur qu'un éditeur de bon sens peut accorder à des travaux de ce genre, lesquels, nous le
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savons^ ne sont pas pour attirer des milliers cVacheteurs^ ainsi quun roman d'aventures. Je demande à l Académie de reprendre les vues de M. Masson et de ni aider à mener à Lien cette édition de la Correspondance de Chateaubriand.
Je remercie les personnes qui m'ont communiqué des lettres non connues jusqu ici : on lira leurs noms à la fin de chacun de ces documents. Il existe des centaines de lettres de Chateaubriand^ que Ion retrouvera^ et cest l'utilité première de notre travail^ de les faire sortir et d'enrichir la collection des œuvres du grand magicien.
i'^Joô 8 septembre 1823.
Au prince de Polignac.
Paris, le 8 septembre 1823.
Prince, votre dépêche n° 12, en date du 5 de ce mois, m'est parvenue ce matin. Vous pensiez que le Gouvernement britannique avait renoncé à proposer son intervention dans les affaires intérieures de la Péninsule, et qu'il se réservait de la présenter et de la faire accepter quand il s'agirait de régler celle des colonies espagnoles. Cependant, il vient d'être fait par Sir William A'Gourt une tentative pour se porter comme médiateur entre l'armée française et les assiégés de Cadix. Je crois utile que vous en soyez instruit.
Vous avez déjà eu connaissance de la lettre adressée par Mgr le Duc d'Angoulême au roi d'Espagne et de la réponse que les chefs du parti révolutionnaire dans Cadix lui ont faite au nom du Roi. Cette correspondance a été communiquée par eux à Sir William A'Court, et il paraît qu'ils l'ont prié de leur accorder sa médiation pour obtenir des conditions d une espèce différente de celles que renfermait la lettre de S. A. Royale. Quoi qu'il en soit, le 28 août, une frégate anglaise s'est présentée dans la baie de Cadix et est venue mouiller au milieu de notre escadre après l'avoir saluée de plusieurs coups de canon. Elle avait à son bord M. Elliot, envoyé par Sir William A'Court pour remettre à Mgr le duc d'Angoulême une lettre de ce ministre. Par cette lettre. Sir William A'Court annonçait au Prince Généralissime que les autorités de Cadix lui avaient communiqué la Correspondance qui avait eu lieu entre S. A. Royale et S. M. Catholique^ et l'avaient vivement sollicité de se rendre à Cadix pour chercher les moyens, par son intervention, de mettre un terme aux malheurs de la guerre ; que, pleinement autorisé par sa cour pour accor- Correspondance de Chateaubriand, T. V. 1
der cette intervention quand elle serait réclamée, il espérait que S. À. Royale voudrait bien agréer ses offres et le charger des propositions qu'elle pourrait avoir à faire aux autorités Espagnoles. Il ajoutait que son intention était de se rendre dans la rade de Cadix sur une frégate anglaise, aussitôt qu'il saurait que sa proposition aurait été agréée par Mgr le Duc d'Angoulême : il offrait cette frégate comme une sorte de terrain neutre pour les négociations. Enfin, il demandait qu'il fût permis à M. Elliot, porteur de la lettre, d'entrer dans Cadix et d'en ressortir.
Mgr le duc d'Angoulême a répondu : « Que quelque désir qu'il eut de voir la paix se rétablir le plus tôt possible entre la France et l'Espagne, il ne pouvait, sans l'autorisation du Roi, ni accepter la médiation d'une puissance étrangère, ni laisser communiquer avec Cadix dont le blocus par terre et par mer avait été annoncé officiellement aux gouvernements étrangers : qu'au surplus, il allait en rendre compte au Roi, etc., etc. »
La conduite de Mgr le duc d'Angoulême dans cette circonstance a été pleinement approuvée par le Conseil, et il lui a été écrit qu'il ne pouvait pas faire de propositions qui s'écartassent de la ligne tracée par sa lettre au Roi Ferdinand ; que la première condition était la liberté complète du Roi ; que si ce Prince, rendu à la liberté, s'engageait à donner quelque constitution à ses peuples, la France était prête à la reconnaître.
En effet, Prince, le gouvernement du Roi suivra jusqu'à la fin de son entreprise les mêmes principes qu'il a proclamés en la commençant. Il ne les désavouera pas en entamant des négociations avec une poignée de rebelles que ses troupes tiennent assiégés. Comment d'ailleurs traiter avec le Roi Ferdinand encore prisonnier, et pleinement en droit par conséquent de désavouer quelques jours après ce qu'on lui aurait fait signer? Il était donc de tout point impossible que cette médiation offerte par Sir William A'Court fût acceptée. Vous savez qu'elle n'a pas ralenti les attaques, et que le Trocadéro a été enlevé trois jours après
l'arrivée de M. Elliot. Je vous écris ces détails uniquement pour votre propre information. Vous n'avez aucun usage à en faire, à moins que les ministres anglais ne vous en parlent.
J'ai lu avec beaucoup d'intérêt la partie de votre dépêche relative aux affaires du Portugal.
Quant au Prince San Gataldo, vous avez bien fait de refuser de viser l'ancien passeport qu'il vous a présenté. 11 peut se rendre directement à Malte en s'embarquant en Angleterre ou s'adresser à l'ambassadeur du Roi son maître.
Agréez, Prince, l'assurance de ma haute considération.
Chateaubriand.
P. -S. Je joins ici la lettre de Sir William A'Court à Mgr le duc d'Angoulême. ^
^'251 / 8 septembre.
Au prince de Polignac.
8 septembre.
Ma dépêche, noble Prince, vous dit tout : Vous voyez où nous en sommes. Gela a bien bonne apparence, mais je ne croirai la chose faite que quand elle sera faite. Il ne faut pas aller trop vite en espérances. L'estafette de Madrid n'est pas encore arrivée. Si elle arrive avant le départ de la poste, je vous dirai ce qu'elle dira. J'expédie mon courrier à S*^ Pétersbourg et à Berlin et ne puis causer avec vous plus longtemps. Tout à vous, noble Prince.
Chateaubriand.
Cachez bien les nouvelles lettres, surtout celle de M. A'Court €t laissez venir Canning. S'il vous parle, vous pourrez lui dire, en termes obligeants, que Sir Wfilliam A'Court,] sollicité par les