‹ Correspondance générale (volume 3)Chapitre 21 sur 161 · Congrès de Vérone · texte numérisé non relu

Congrès de Vérone

iS93 16 octobre 1823.

Au prince de Polignac.

Je n'ai rien à vous mander, si ce n'est les sottises du roi d'Espagne : les décrets irréfléchis : mais nous ne les souffrirons pas, nous le forcerons à prendre un ministère raisonnable. Si on vous parle à Londres de ce qu'il fait, montrez hautement votre mécontentement et celui de votre gouvernement contre les mauvais conseillers qui veulent déjà s'emparer du Roi. Dites que la France ne consentira pas à perdre une part si glorieuse de son expédition, qu'elle veut que l'Espagne soit tranquille et heureuse et qu'elle s'opposera à toute réaction dangereuse comme à tout es]Drit de vengeance. Il nous importe de n'avoir pas l'air des complices de la stupidité et du fanatisme.

Veillez bien Ganning. 11 a une humeur que Sir Charles Stuart ne peut dissimuler. Tâchez de découvrir ce qu'il médite sur les colonies Espagnoles. Je ne serais pas surpris qu'il vous remît une note sur V occupation de Cadix. Vous vous contenterez de dire, si cela arrive, que vous la transmettrez à votre Gouvernement.

Voici une nouvelle : Garaman, mécontent que je lui refuse une augmentation de traitement, m'a envoyé sa démission. Le Roi l'accepte et j'espère faire nommer Blacas. Vous voyez qu'avec de la patience et de la conduite on arrive à avoir ses amis. Ne parlez pas de cela que l'affaire ne soit finie.

Tout à vous, noble Prince.

Ghateaubriand.

Paris, ce 16 oct. 1823.1

1. Publié par Chateaubriand dans le Congrès de Vérone. Vérifié par nous sur Torigine autographe appartenant à la famille de Polignac.

1994 17 octobre 1823.

A M. de Talaru.

Paris, le 17 octobre 1823.

Je reçois, mon cher ami, votre lettre de Séville, du 8 octol)re. Toutes mes lettres précédentes adressées pour vous à Madrid vous expriment les sentiments pénibles que vous avez. Il importe d'arrêter cette marche le plus tôt possible. Le mal est dans M. Saez, à ce qu'on assure ici : nous avons fait assez de sacrifices pour qu'on nous écoute ; il faut travailler à donner au roi un ministère raisonnable. Si l'on exile tous les hommes capal)les, parce qu'ils ont fait ce que le roi lui-même faisait à de certaines époques, l'Espagne retombera dans l'anarchie. Songez bien à cela, c'est l'avis du roi et du conseil. Tout doit être employé pour former un ministère raisonnable, parce que ce sera l'instrument avec lequel on fera tout. Vous serez secondé par le général Pozzo, et d'autant plus, qu'il sait que vos petits collègues ont écrit contre lui ; il sera avec vous par esprit et par humeur. Ménagez-le, il vous sera très-utile.

Le ministère fait, n'oubliez pas de faire donner l'ordre du licenciement de l'armée ; et comment ce malheureux roi renverra-t-il Ballesteros quand nous n'y serons plus ?

De faire prendre une mesure pour les finances ;

De faire modérer le premier décret qui abolit tout ce qui a existé, je crois, depuis 1820. Comment! tous les traités, tous les actes politiques avec les étrangers, les emprunts, les conventions, les jugements des tribunaux au civil et au criminel I Que le gouvernement espagnol y prenne garde ; qu'il n'oublie pas que le gouvernement des Gortèsa été légalement reconnu par l'Europe entière, qui avait ses ambassadeurs à Madrid, jusqu'au mois de février dernier. Il ne peut y avoir d'illégal aux yeux de l'Europe continentale que ce qui s'est fait depuis la retraite des ambassadeurs. Tel est le droit public de toutes les nations. Enfin, faites

cesser ces exils en masse. Si on veut des proscrits, qu'on dresse une liste nominale, que cette fatale liste assouvisse cette soif de vengeance qui tourmente cette sauvage nation ; mais que hors de cette liste tout soit à l'abri et puisse vivre en paix sous une loi d'amnistie scrupuleusement respectée. Entre ne pas se servir de ses ennemis ou les tuer, les bannir, les persécuter, les dépouiller, il y a une nuance. Songez bien, mon cher ami, qu'un établissement d'un absolutisme sanguinaire, avide et fanatique, déshonorerait cette campagne, qui fait un immortel honneur à la France par sa hardiesse et sa générosité. Vous avez un moyen puissant d'agir sur le gouvernement espagnol : c'est de le menacer de lui retirer nos troupes, s'il veut se livrer à un esprit de vengeance et de folie. L'év^énement doit lui avoir prouvé que le parti constitutionnel est plus fort qu'il ne le croyait; c'est-à-dire que ce parti a trouvé des armées, de nombreux soldats dans tous les coins de l'Espagne. Il est organisé, échauffé, soutenu secrètement par l'Angleterre. Ses soldats, tout incapables qu'ils sont de se mesurer avec les nôtres, sont pourtant très-supérieurs aux guérillas royalistes, qui se sont fait battre partout où elles ont eu affaire seules aux constitutionnels. Or, que deviendraient le confesseur, les inquisiteurs et le reste, si nous nous retirions au delà de l'Ebre, sans laisser de garnison à Cadix et à Madrid? C'est pourtant ce que le roi est décidé à ordonner si le gouvernement espagnol ne veut pas écouter le conseil de la raison. Les alliés ici partagent notre frayeur, et j'espère que les ordres qui arriveront des cours prêcheront dans le même sens que nous. Je crois vous avoir dit que j'ai vu et lu les instructions de l'empereur de Russie, et qu'elles sont généreuses au point de parler de la nécessité de donner à l'Espagne des institutions. Ce langage trompera bien des gens, qui croient que Pozzo arrive avec un bonnet d'inquisiteur dans sa poche.

Tout à vous, mon cher ami; j'ai grande envie que vous ayez

fini toutes les neuvaines de Se ville.

Chateaubriand. ^

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