Ambassadeur do France en Espagne
gnôles ; il est essentiel de bien préciser cela pour ([u'on ne vienne pas nous dire ensuite que nous avons trompé le gouvernement anglais et nous faire d'injustes chicanes.
Quant au reste de votre lettre, noble Prince, vous avez raison, si vous le voulez. J'ai l'habitude de ne pas compter, et quand je parle économie, c'est pour l'acquit de ma conscience.
Rognez donc vos courriers, tranchez, retranchez, je m'en lave les mains et je mourrai à l'hôpital s'il plaît k Dieu.
Tout à vous,
Chateaubriand.
Sir Charles vient de me donner de nouvelles explications pacifiques sur le discours de M. Canning et sur les articles du Courrier. *
iSiS 20 novembre 1823.
Au prince de Polignac.
Confidentielle Paris, le 20 novembre 1823.
Prince, vous avez eu connaissance des pièces qui ont été communiquées aux cours alliées à l'occasion des conférences de Czernovitz. Vous avez vu la manière dont la Russie a accueilli les concessions obtenues du Divan par lord Strangford. La dépêche du comte de Nesselrode à cet ambassadeur laissait dans le doute si l'Empereur avait réellement l'intention de renouer des relations diplomatiques avec la Porte, ou s'il ne voulait que remettre à un autre moment la décision de la grande question des affaires de l'Orient. A la simple lecture des pièces, on était porté à s'arrêter à la seconde opinion, tandis que le cabinet de Vienne assurait que la première était indubitable ; que l'incertitude que semblait encore laisser la dépêche du ministre russe ne tenait
qu'au besoin de ménager l'honneur et la délicatese de la cour de Russie ; que le choix d'un agent diplomatique allait suivre immédiatement le retour de l'Empereur à Pétersbourg. Cependant on avait généralement cru dans cette ville au moment de son départ que le parti de la guerre était à peu près arrêté et que l'entrevue avait pour but d'en déterminer les conséquences. Quoi qu'il en soit, les deux cours d'Autriche et de Londres qui jusqu'ici s'étaient montrées fort opposées à la guerre ne témoignaient aucune inquiétude. L'entrevue de Gzernovsitz paraissait avoir été demandée par le prince de Metternich, et c'était certainement lui qui avait cherché à scinder la question de l'Orient en mettant de côté ce qui concernait les Grecs et en insistant pour qu'on ne s'occupât d'abord que des griefs particuliers de la Russie. Ce plan avait été suivi, et dans ce moment il va recevoir un nouveau développement puisque la cour de Russie, de concert avec celle d'Autriche, demande que les plénipotentiaires de l'Alliance, accrédités à Pétersbourg, reçoivent des instructions qui les mettent en état de faire connaître l'opinion de leurs cours respectives sur ce qu'il est possible de demander à la Turquie en faveur des Grecs. Tel est l'objet d'une dépêche du comte de Nesselrode qui m'a été communiquée par le chargé d'affaires de Russie, et dont M. de Liéven vous donnera sans doute connaissance.
Vous remarquerez. Prince, que jusqu'ici, nous n'avons reçu aucune ouverture confidentielle sur ce sujet ; ni l'Autriche, ni l'Angleterre, ni la Prusse, qui autrefois parlaient si hautement des dangers d'une guerre dans l'Orient et de la nécessité de réunir les efforts de tous pour la prévenir, n'ont témoigné aucune inquiétude ; et nous n'avons aucune connaissance certaine sur les dispositions que leurs plénipotentiaires apporteront à ces conférences. Dans un tel état de choses il devient extrêmement important de chercher à connaître les projets des cours, ou au moins le point de vue sous lequel elles considèrent les discussions qui vont s'ouvrir. Sans doute, on peut supposer que l'Angleterre
et TAutriche ne se sont attachées qu'à prévenir la guerre entre la Porte et la Russie ; que c'est d;ins cette vue seule qu'elles ont cherché à scinder la question d'Orient, et que les conférences sur les Grecs ont été consenties ou olîertes dans le but de satisfaire l'Empereur, de lui donner les moyens de prouver à la nation et de se persuader à lui-même qu'il n'abandonnait pas un peuple lié à la Russie par la religion et par tant d'années d'intrigues ; qu'enfin on se réserve de conduire ces discussions de manière à détourner tout ce qui pourrait amener la guerre et ses immenses conséquences. Mais il est possible aussi qu'il y ait eu des plans formés dans le secret entre les trois puissances ; qu'un démembrement éventuel de la Turquie tranquillise celles qui se sont jusqu'ici montrées si opposées à la guerre. On se rappelle que l'Autriche n'a jamais exprimé que le désir de conserver la paix et la persuasion qu'on pouvait y parvenir mais jamais une volonté arrêtée de s'opposer à la guerre. Elle a toujours dit à la Russie : « Sans doute vous avez le droit de faire la guerre si l'on ne vous donne pas satisfaction, mais on vous la donnera. » D'un autre côté, l'Angleterre qui, au commencement de la révolte des Grecs, s'est montrée fort opposée, a changé totalement de rôle depuis un an ; et tandis que son ambassadeur jouit d'une grande influence à Gonstantinople, ses flottes respectent les blocus des insurgés, visitent leurs ports, entretiennent de fréquentes relations avec leurs chefs ; des agents anglais parcourent la Grèce, proposent des emprunts, promettent des secours. Le bruit a été général en Morée qu'un de ces emprunts avait pour condition principale l'occupation de Naples de Romanie par les Anglais, le point le plus fort et la meilleure station navale qu'il y ait dans l'Archipel.
Dans un tel état de choses, vous devez vous efforcer d'acquérir quelque lumière sur les projets du ministère anglais. Parlez confidentiellement à M. Ganning de la proposition qui vient d'être faite à toutes les cours alliées, de la question qui va être l'objet des conférences, du genre d'instruction qu'il se propose
d'envoyer à M. Baggot, du désir de la France de travailler de -concert avec ses alliés à conserver la paix à l'Europe, de la forme d'intervention qu'il suppose possible d'adopter en cas qu'on s'accorde sur la nécessité d'intervenir ; tâchez de disting-uer si l'Angleterre a le projet de n'entrer dans aucune communication particulière avec la France sur ce sujet; si elle veut se tenir à son égard sur un ton de réserve. Nous avons tout lieu de croire que ses rapports avec les autres cours sont très bienveillants en ce moment. Néanmoins, il existe en apparence une grande différence entre la manière dont lord Strangford considère les concessions auxquelles il a amené le Divan et celle dont elles sont <;onsidérées dans la lettre du comte de Nesselrode ; tellement qu'on devrait supposer que cette lettre déplaira vivement à l'ambassadeur anglais. Peut-être amènerez-vous M. Canning à exprimer sur ce point son opinion particulière. Vous pouvez aussi recueillir quelques lumières de vos conversations avec le ministre de Prusse, dont la cour ne doit pas être fort avant dans ces plans secrets, s'il y en a, avec M. de Lieven, et avec le chargé d'affaires d'Autriche. L'affaire est de la plus haute importance puis- -qu'elle pourrait mettre en question l'état actuel des choses en Europe et allumer des guerres générales. Tant que nous ne serons pas appelés à entrer dans les arrangements d'une manière convenable, nous devons laisser comprendre que nous désirons d'autant plus voir subsister dans son intégrité le système politique de l'Europe, que, s'il était dérangé par de nouveaux partages, nous pensons que les traités de 1814 et de 1815, qui sont la base du droit actuel, seraient alors comme annulés, et qu'ainsi seraient remises en question toutes les dispositions prises pour -assurer le repos de l'Europe.
Agréez, Prince, la nouvelle assurance de ma haute considération.
Chateaubriaind. 1