Congrès de Vérone
Correspondance de Chateaubriand, T. Y. "i
Veillez bien à ce qui se passe autour de vous. La douceur de Canning et son apparence de changement de sentiments pour nous me sont suspects. Il est peut-être content de notre loyauté et de nos explications franches sur nos intentions touchant les colonies espagnoles, parce que cela lui permet de suivre plus facilement ses projets. J'ai peur qu il ne sorte de toute cette paix quelque traité, surtout avec le Mexique, par lequel l'Angleterre obtiendrait, au détriment de notre commerce et de notre industrie, des avantages immenses. Prenons garde à nous laisser endormir et de jouer un rôle de dupes. Je sais que tout cela est fort difficile à prévenir, car nous n'avons pas de forces maritimes, et le continent, surtout depuis nos succès, ne nous aime pas assez pour nous soutenir dans une guerre contre l'Angleterre. Mais il est toujours de notre devoir de faire tout ce que nous pourrons et de ne pas tomber par imprévoyance. Il me semble diiïicile que la prochaine session du Parlement n^amène pas quelque révélation. Canning peut-il se présenter à la Chambre des Communes sans compensation pour la guerre d'Espagne qu'il a laissée faire ? Il ne m'a pas donné une très haute idée de sa politique, mais son intérêt et son amour-propre doivent le pousser à tenter quelque chose qui puisse fermer la bouche à ses ennemis. Tout à vous, noble Prince.
Chateaubriand. ^
i3S^ 45 décembre 1823.
Au prince de Polignac.
Paris, le IS décembre 1823.
Confidentielle,
Prince, je viens de recevoir votre dépêche du 12 de ce mois.
II m'a semblé qu'elle ne serait pas sans intérêt pour M. de Talaru
et je lui en adresse une copie.
1. Publié par Chateaubriand à la date du 13 décembre, dans le Congre» de Vérone. — Vérifié par nous sur l'original autographe appartenant à la amillede Polignac.
Vous avez appris le chang-ement qui vient d'avoir lieu dans le Ministère de Sa Majesté Catholique. ^ Je crois utile de vous faire connaître, au milieu des bruits contradictoires dont cet événement va être l'occasion, le point de vue sous lequel le gouvernement le considère. Dans un entretien que S. M. G. - avait désiré avoir avec l'ambassadeur de France au sujet du traité qui doit régler les conditions du séjour de Tarmée française en Espagne, ce Prince lui dit qu'il avait pris la résolution de changer ses ministres qui ne s'entendaient pas entre eux. On a dû chercher à Madrid k quelle influence était due cette résolution. Un changement si brusque faisait renaître des craintes sur le renouvellement de la Gamarilla. Les idées se sont naturellement portées sur les restes des intrigues ourdies par M. de TatischefTetsur un certain Ugartequi y a joué un rôle fort actif. Ce qui est sûr, c'est que le Gouvernement du Roi'^ n'y a contribué en rien ; il était loin d'être content du précédent ministère, mais ne connaissant pas d'hommes assez distingués pour qu'il prît sur lui de les faire accepter à S. M. G. ^, il préférait encore tirer parti de ceux qui avaient au moins acquis quelque connaissance des affaires du moment. Gependant, comme nous n'avions pas de motifs pour regretter un ministère qui n'achevait aucune de nos affaires, les instructions envoyées à M, de Talaru, dès les premiers moments où nous avons eu connaissance du changement, lui ont prescrit de se borner à tirer parti du nouveau ministère pour les terminer. D'ailleurs, il ne nous convenait pas de nous plaindre d'un changement qui avait paru, très faussement peut-être, le sig^nal du retour à un système plus modéré et à l'abandon des mesures que nous avions nousmêmes blâmées. Nous devions laisser ces espérances se réaliser ou s'éteindre d'elles-mêmes et ne pas prendre sur nous la responsabilité des fautes qu'une pareille instabilité doit amener. Tel est l'esprit qui a dicté les directions données à M, de Talaru. Il est impossible de ne pas craindre que ce changement inattendu ne
1, 2 et 4. Le roi d'Espagpne.