Le roi de France
soit le commencement d'une série de variations dans le système du gouvernement, qui préviendrait toute espérance d'amélioration. Nous ne comptons pas cependant abandonner l'Espagne à tous les inconvénients attachés à un pareil état de choses ; mais il faut d'abord que la conviction de l'impossibilité de le soutenir soit généralement sentie.
Nous avons appris avant-hier l'évasion d'iturbide qui a quitté brusquement et secrètement la Toscane sur un bâtiment portant pavillon anglais. Il avait eu, depuis son arrivée dans le pays, de fréquents rapports avec Lord Burggerth, ministre d'Angleterre, qui avait sans motif prolongé à Livourne le séjour qu'il y avait fait pour y prendre les bains de mer. Le lendemain de la fuite d'iturbide un secrétaire de la légation anglaise, M. Leedle, est parti pour Londres précipitamment sans doute puisque sa sœur venait d'arriver à Florence. Dans les circonstances actuelles, une pareille évasion sur un bâtiment anglais ouvre un vaste champ aux conjectures ; elle mérite au moins d'éveiller l'attention du gouvernement et je vous engage à tâcher d'éclaircir ce mystère et de découvrir la part que peut avoir le gouvernement anglais à cet événement. Il est évident que la conduite d'iturbide annonce l'espérance de trouver dans tous les cas un dédommagement à la perte de la pension de 25.000 piastres que lui avaient assurée les Mexicains sous l'expresse condition de rester en Italie.
Le G^*' de BernstorfF a dit au ministre du Roi à Berlin que M. Canning, postérieurement au suocès que lord Strangford vient d'avoir près du Divan, avait écrit à cet ambassadeur qu'il devait désormais cesser de s'occuper des affaires de la Russie ; qu'il n'était pas convenable qu'il fût plus longtemps l'agent d'une puissance étrangère. On mande aussi de Pétersbourg que Lord Strangford doit quitter Gonstantinople et être remplacé par Sir William A'Gourt. Je vous transmets ces renseignements, d'abord pour que vous puissiez les vérifier, et ensuite pour que vous puissiez en faire usage pour en acquérir de nouveaux.
Vous ne devez pas cesser d'observer d'un œil attentif tout ce'
qui peut vous éclairer sur les projets du youvernemenl anglais. Les mesures qui doivent éveiller nos soupçons so multiplient ; des vaisseaux, des levées de régiments, des recrutements, des magasins extraordinaires de viandes salées à Goork. Je sjnshien que les rapports de plusieurs légations étrangères sont plus sîitisfaisants depuis quelques semaines; mais nous ne devons pas v a^'oir une trop grande confiance. L'indilï'érence témoignée par M. Canning sur les Conférences de Pétersbourg, la continuation des intrigues anglaises dans la Grèce, peuvent annoncer le projet de se préparer à adopter pour les aiîaires d'Orient une politique isolée et peut-être hostile envers les puissances du Gontinent, comme tout peut nous en faire craindre une semblable dans les affaires de l'Amérique.
La démarche de TEspagne vis-à-vis des cours alliées a été suspendue à cause du changement de ministère et d'une indisposition de M. Gasa-y-rujo. Ges retards auront donné à M. de Talaru le temps de recevoir toutes mes lettres à ce sujet, dans lesquelles j'insistais sur une meilleure rédaction de la note. J'espère donc que l'on pourra éviter les inconvénients que nous redoutions. Vous avez très bien fait de garder secret le projet de note que je vous ai transmis : G'était seulement pour votre information particulière.
Agréez, Prince, l'assurance de ma haute considération.
Ghatëaubriand. ^
1. Archives de Polignac. — Minute aux Affaires étrangères, Angleterre, 617, f° 282.
iS33 17 décembre i823.
Au marquis de Talaru.
Paris, le 17 décembre 1823.
Je profite d'une estafette de M. le duc Doudeauville pour vous envoyer le duplicata, à tout événement, de mes lettres et dépêches» Gomme je vous ai écrit hier, je n'aurais rien à vous mander aujourd'hui sans l'arrivée de Rothschild de Londres, de Barring et de deux autres grands banquiers.
Ils viennent avec le projet de s'entendre avec le Rothschild de Paris, pour prêter une somme considérable à l'Espagne. Ils vont examiner la chose ici, voir dans quelle position financière se trouve la monarchie de Ferdinand ; après quoi ils feront leur proposition.
Mais si, après avoir calculé dans leur propre intérêt que l'emprunt est possible, nous, France, nous ne le trouvions pas bon, ils nous déclarent qu'ils ne feront rien sans nous. Cette affaire est toute différente de celle que proposait Parish, l'homme du prince Metternich, de concert avec Ouvrard, et dans laquelle le Rothschild de Paris n'a pas voulu entrer.
Ceci, mon cher ami, est de la plus haute importance. En cas que ces premiers banquiers de l'Europe viennent au secours de l'Espagne, c'est encore à nous qu'elle devra ce nouveau et signalé service. Armé de ce nouveau moyen, vous pouvez tout. Si vous n'avez pu encore parvenir à obtenir ce que nous demandons avec tant d'insistance, vous le pouvez maintenant. Vous pouvez faire un ministère à votre gré, dicter des lois, faire signer nos traités, décider la médiation pour les colonies, la liberté du commerce en Amérique, en liant ou en déliant les cordons de la bourse. Il serait bien malheureux que, maîtres des forteresses d'Espagne, et pouvant fermer et ouvrir la source du crédit, nous fussions nousmêmes sans crédit dans la Péninsule.
Chateaubriand. *