Congrès de Vérone
point ; ce n'est par aucune raison politique, c'est par un effet de la confusion des intrigues à Madrid. Il n'a ni instruction, ni argent pour aller t\ Londres ; il attend, et voilà tout. Je ne crois pas aux longues conférences dont vous me parlez.
L'histoire des vaisseaux vendus n'est pas vraie. A lundi les autres éclaircissements que vous me demandez. La maladie de l'Empereur de Russie avait suspendu les correspondances ; l'Empereur est mieux, et elles reprennent dans ce moment.
Je suis aussi en colère que vous contre VEtoile. La Quotidienne a fait une autre sottise. J'ai fait prévenir Michaud ; il se taira. Mais dites bien que rien de tout cela n'est ministériel, ni officiel, et c'est la pure vérité.
Tout à vous, Noble Prince, Chateaubriand. *
ii04 ^ 22 mars 1824.
Au prince de Polignac.
Paris, ce 22 mars 1824.
Dans votre dernière lettre, noble Prince, vous me demandez ce que dit et fait l'Europe relativement aux colonies. L'Alliance, depuis quelques jours, me travaille très mal à propos. Elle insiste pour nous faire prendre des résolutions contre l'indépendance ; elle veut recommencer des Conférences sur les affaires d'Espagne, y compris les colonies. Notre langage modéré sur ce point, votre mémorandum lui déplaît fort. Elle n'ose le dire ouvertement ; mais on aperçoit aisément des signes d'humeur et d'inquiétude. Je me défends comme je peux; j'ai déclaré formellement que j'étais prêt à continuer nos vieilles conversations sur l'Espagne, mais que je refusais nettement des Conférences ad hoc sur l'afTaire des colonies, voulant pouvoir dire toujours sans mentir à l'An-
1. Archives de Polignac, Correspondance de Chateaubriand, T. V. 13
gleterre : « Il n'y a point de Conférences pour les colonies. » J'ai emporté ce point en demandant s'il s'agissait de tirer l'épée contre l'Angleterre, et si les alliés étaient prêts à agiter cette grande question. Là-dessus le Baron Vincent s'est récrié contre ïa seule idée de prendre les armes, et le chargé d'affaires de Pï-usse a été également épouvanté. C'est ce que je prévoyais : l'Autriche est trop liée avec l'Angleterre pour lui déclarer la guerre. La chose est donc restée là, et je vous en avertis parce que si Sii Charles Stuart écrivait à M. Canning que nous avons repris les Conférences, vous pourrez lui affirmer qu'il ne s'agit que des anciennes et très rares réunions que nous avions ici pour causer des affaires d'Espagne comme de l'amnistie, de l'emprunt, de. notre corps diplomatique à Madrid, des changements de ministres espagnols, etc.. mais qu'il n'est nullement question de Conférences particulières sur les colonies.
Votre position avec vos collègues est nécessairement un peu gênée, parce que notre politique n'est pas tout à fait semblable à la leur sur les colonies. Mais faites comme moi ; c'est-à-dire bonne mine ; dites que nous serons toujours fidèles à l'alliance, ee qui est vrai; dites que nous ferons toujours tous nos efforts pour amener l'Angleterre à ne pas déclarer trop vite l'indépendance des colonies, et à s'entendre avec l'Espagne et avec nous sur cette grande question, que l'essentiel est de gagner du temps et de ne pas amener de catastrophe ; mais évitez de parler du parti que nous prendrons sur les colonies, dans le cas où l'Angleterre vînt à déclarer leur indépendance. C'est là le point scabreux, et notre secret. Alors comme alors ; nous prendrons conseil de l'événement. Nous sommes d'ailleurs sur un bon terrain ; nous avons été très libéral sur l'affaire des colonies; ainsi nous n'avons point changé d'opinion ; nous pensons après la guerre eomme avant la guerre. Je vous envoie cette pièce (en cas que vous ne l'ayiez pas) qui est un bon retranchement contre l'empressement de vos collègues et une excellente pièce pour M. Canning. En tout, ce que vous avez de mieux à faire, est d'élu-
der sans allectalion les conversations sur les colonies : je m'en rapporte à votre prudence. Nous sommes serrés entre l'Angleterre et la Russie. Gardons l'équilibre.
J*ai vu les débats sur le commerce des Nègres. Il est assez ridicule de dire que les Etats-Unis sont la seconde, ou Tune des deux premières puissances maritimes du monde : ils ont quatre vaisseaux de ligne, et une douzaine de bricks et de frégates : passe pour cette gasconnade, mais il faut savoir ce que veut dire cette législation de piraterie déjà proposée à Vérone. Il y a un point que dans tous les cas nous n'admettrons jamais : la visite de nos vaisseaux.
Je ne connais rien, au moment où je vous écris, des détails de la séance sur notre occupation de l'Espagne. Je vois seulement en gros que AI"" Ganning a fait l'éloge de notre armée et le vôtre : il a bien raison cette fois. Mais comment a-t-il pu dire qu'il nous a fait trois conditions pour nous laisser entrer en Espagne : 1^ Que nous n'attaquerions pas le Portugal; 2^ Que nous ne nous mêlerions pas de l'affaire des colonies; 3^ Que nous n'occuperions pas militairement l'Espagne. Il faut que l'Etoile ait mal traduit, car cela serait incroyable, et les fureurs de M. Ganning l'année dernière ont assez" prouvé qu'il n'avait consenti à aucune condition. Gette jactance est bien peu digne ; et si M. Ganning l'a employée pour nous défendre et pour repousser l'opposition, nous pourrions lui dire comme le Duc d'Orléans au Gardinal Dubois: « Dubois, tu me déguises trop. >>
Votre dépêche et les papiers anglais, que j'attends ce matin, éclairciront tous les faits.
Je vous ai répondu par une occasion sur M. Paëz et M. de Marcellus. J'ai lu le travail de M. Tamisier, il est très bon. Dites à M. Delalot que j'ai reçu sa lettre ; qu'il peut être tranquille et que je le placerai.
P. S. — Je viens de lire le discours de M. Ganning dans les Débats : Réparation. Il est très bon ; très bon s'il est tel qu'il est
traduit, et je vous charge même de remercier M. Ganning' de ma part.
Je reçois vos dépêches et vos lettres du 19. Vous voyez que j'avais prévenu votre désir. Remerciez M. Ganning* de son excellent discours. Je vais faire mettre un mot dans le discours du Roi comme vous le désirez.
Tout à vous. Je vais à la messe du Saint-Esprit.
Chateaubriand.
Sir Charles Stuart vient de venir tout glorieux du discours de M. Ganning. Je l'ai chargé aussi de remercier le ministre. ^
i40ù 23 [mars i 824].
A Villèle.
Mardi 23.
Voilà, mon cher ami, l'inconcevable réponse à une lettre pleine d'amitié et de raison. Vous voyez qu'il insiste, et vous voyez ce qu'il insinue. Méprisons toutes ces misères, mais je crois qu'il est plus que temps de prendre un parti : nous en parlerons au Conseil.
Tout à vous, mon cher ami.
Chateaubriand. ^
i406 25 mars 1824.
A M. de Rayneval.
Paris, ce 25 mars 1824.
Ma double lettre à M. de La Ferronnays vous instruira de tout. J'aurai maintenant de la peine à vous tenir au courant
1. Publié par Chateaubriand avec, comme date : Ce mars 182A dans le Confjrès de Vérone. — Vérifié par nous sur l'original autographe appartenant à la famille de Polignac.