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PRÉFACE

Si invraisemblable 'que cela fût, nous n'avions pas encore, un siècle après le Génie du Christianisme^ soixante ans après la mort de l'auteur des Mémoires cF Outre-Tombe^ la moindre édition de la Correspondance de Chateaubriand. « Quand on songe, écrivait M. Victor Giraud, avec quelle piété les Allemands ont constitué les Archives de leur Gœthe, collectionné jusqu'à ses moindres autographes, édité ses <euvres, et quel bruit, tout récemment encore, ils ont fait de la découverte d'une première version de Wilhelm Meisler^ on est un peu honteux, pour l'honneur littéraire de la France, que nous en soyons encore à attendre une édition quelconque de la Correspondance générale àe Chateaubriand. Ignorerions-nous par hasard que Chateaubriand est, en France, un aussi grand nom que Gœthe en Allemagne ? Et serions-nous, peut-être, trop riches en chefs-d'œuvre? »

Les fidèles du grand écrivain, les historiens de la littérature, les lettrés réclamaient vainement un ouvrage si nécesisaire: cependant personne ne se résignait à entreprendre le dépouillement de textes elles recherches dans les collections publiques et privées auxquels il fallait nécessairement se

livrer pour réunir et classer les lettres écrites durant une vie extrêmement agitée, et éparses parmi cent recueils divers^ journaux, livres, revues, documents d'archives

Tour à tour Edmond Biré et Fabbé Pailhès ont semblémanifester l'intention de se faire les éditeurs de cette Correspondance : leur âge avancé ne leur a pas laissé le temps de mener à bout cette lourde entreprise. Après eux, et depuis quelques années déjà, j'ai commencé à rechercher les. lettres de l'auteur d'Atala; je crois avoir lu presque tout ce qui a paru sur Chateaubriand depuis sa mort ; j'ai été renvoyé d'un livre à l'autre, d'un article à une brochure, et de celle-ci à telles ou telles sources oii il m'a été parfois permisde puiser; j'ai fait paraître toutes sortes d'appels aux personnes pouvant posséder des lettres ; j'ai moi-même, depuis- 1903, mis à jour plusieurs séries de lettres inédites de Chateaubriand ; d'aimables correspondants ont bien voulu me signaler ce qui leur passait sous les yeux et qui pouvait entrer dans mon travail. Enfin je me décide, après huit années de recherches, parfois interrompues, il est vrai, mais jamaisabandonnées, à livrer au public la Correspondance générale de Chateaubriand. On y reconnaîtra vite un des chefsd'œuvre de notre littérature, et certainement l'une des Correspondances les plus belles qui soient dans notre langue, digne d'être classée tout de suite parmi les plus célèbres.

Je ne prétends pas, malgré toutes mes recherches et ma bonne volonté, apporter ici la « correspondance complète )> de Chateaubriand. On ne sait jamais, on ne peut jamaissavoir si une correspondance est complète. Plus de cent ans écoulés depuis la mort de Voltaire, on publie encore ses lettres inédites : on en publiera toujours, il en restera toujours une que l'on ne connaîtra pas. Il faut cependant se décider à donner au public des recueils de ce genre : ils.

ne représentent pas quelque chose d'absolu, de définitif, mais ils sont nécessaires, indispensables même.

L'édition que voici, si incomplète, si imparfaite qu'elle soit, sera cependant, nous l'espérons, un instrument de travail et une source de documents pour l'histoire littéraire et politique. Ce sera un nouvel ouvrage à ajouter à l'œuvre de notre grand prosateur, comme un supplément inattendu, une « doublure » moins ordonnée, mais parfois plus piquante, des immortels Mémoires d'Oufre- Towbe. L'homme s'y livre davantage, sans pose, sans apprêt.

Une des sources d'erreurs, lorsque l'on publie une suite de documents comme celle-ci, réside dans le fait de les publier après un érudit brouillon ou maladroit. Très souvent, lorsqu'il m'a été possible de vérifier sur les originaux, et je n'ai rien négligé de ce côté, j'ai relevé des inexactitudes, des omissions, des erreurs et même des résumés et des mélanges de lettres tout à fait arbitraires. On verra dans le supplément de ce premier volume le texte véritable de quelques lettres, déjà publiées par M. Bardoux. Etsil'on veut bien le comparer à celui que j'avais déjà imprimé d'après M. Bardoux avant d'avoir communication des originaux, on comprendra ma méfiance. Ah ! si je n'avais à venir qu'après des hommes comme Edmond Biré, M. Giraud, ou M. Gassagne !

Il a pu m'arriver, d'ailleurs, de me tromper, nolamment pour les dates, et je serai très reconnaissant si l'on veut bien me signaler les erreurs et les omissions que j'ai pu commettre.

L'écriture de Ghateaubriand prête aussi à la confusion ; parfois elle ne se livre pas tout entière. Il le déclare luimême, el cet aveu, qui n'est pas une simple formule de poli-

tesse, dit assez les difficultés graphiques que Ton a pu rencontrer dans une pareille édition. Nous avons même dû renoncer, parfois, à déchiffrer certains passages; et d'autres érudits, consultés par nous, s'y sont déclarés impuissants. Nous pensons, à la fin de cette publication, donner des facsimilés qui édifieront nos paléographes.

Les lettres sont dans leur ordre chronologique, avec l'indication des sources. J'ai réduit les notes, et m'en suis passé la plupart du temps. Je sais combien il est facile, avec un dictionnaire biographique comme celui de Michaud, de se donner l'air d'un grand érudit. D'ailleurs, à mon avis, sauf dans le cas spécial d'une édition philologique, l'appareil de notes gêne le lecteur dans sa recherche d'un plaisir intellectuel. Je ne pouvais, d'autre part, allonger inconsidérément une série de volumes qui comprendra peut-être plus de deux mille pages.

J'ai enfin écarté de cette édition divers exercices littéraires qui portent, à l'ancienne mode, le titre de a lettres » mais qui ne sauraient trouver place dans une correspondance.

L'édition sera complétée plus tard par une table des correspondants avec l'indication de leurs réponses : M. A. Gassagne, auteur d'un livre remarquable sur la Vie politique de Chateaubriand^ a bien voulu se charger de ce travail qui rendra lui aussi de grands services. Ceux qui ont lu son ouvrage si consciencieux et si nourri, sont assurés d'avance de tout le soin qu'il apportera à une pareille œuvre.

Chaque volume réunira dans un supplément chronologique les lettres qui nous seront parvenues en cours d'impression.

Et à ce propos nous faisons ici un suprême appel aux collectionneurs d'autographes. Nous serons très reconnaissant pour toute communication qui pourra nous être faite à propos de lettres inédites ou déjà imprimées dans des

publications ignorées. Chateaubriand appartient au patrimoine de la France ; nous espérons que les amateurs et les lettrés auront à cœur de nous aider dans notre tâche.

J'ai reçu déjà bien des marques d'intérêt ; il semble que le nom seul de Chateaubriand soit une sorte de talisman. Mes premiers remerciements iront à MM. Honoré et Edouard Champion. Non contents d'assurer les soins matériels de cette œuvre, ils s'en sont faits pour ainsi dire doublement les éditeurs. Et c'est grâce à leur entremise que j'ai pu entrer dans des archives fermées, et y obtenir des documents tout à fait précieux. C'est ainsi que le baron de Carayon la Tour, non content de me faire communiquer les originaux des lettres à M. de Marcellus, appartenant à M. de Montbron, — correspondance inédite ou déjà éditée, mais que je republierai avec tant de variantes qu'elle sera pour ainsi dire toute nouvelle, — a mis à la disposition de MM. Champion ce portrait inédit, inestimable souvenir de famille, qui orne noire premier volume. C'est ainsi encore que S. E. le cardinal de Cabrières, M'"<^ la duchesse de La Trémoïlle, M"^^' la marquise d'Autichamps, le duc d'Audiffret-Pasquier, le duc de Polignac, le marquis de La Tour du Pin, le marquis de la Ferronays, le comte Daru, le comte A. Marquiset et tant d'autres ont bien voulu nous permettre de puiser dans leurs riches archives ; par eux, nous avons eu accès chez leurs amis ; ainsi le vicomte de Cormenin pour M. de Chayla.

M"*® de Duras nous réservait bien des surprises. Après le comte de Chastellux, qui a communiqué à MM. Champion tous ses nombreux originaux, le très aimable châtelain de Maucreux nous a mis à même d'enrichir singulièrement notre recueil. Il en est de même du châtelain d'Ussé qui a bien voulu mettre à notre disposition les originaux de près de

quatre cents lettres provenant de ses archives ; et notre regret est réel de ne pouvoir vaincre l'excessive modestie de ces gentilshommes éclairés, afin de les remercier plus ouvertement. M. Parscau du Plessix, parent de l'auteur des Martyrs^ nous a communiqué des lettres bien curieuses et du même intérêt que celles publiées par le marquis de Granges de Surgères. Nos collègues des bibliothèques et des archives de France ont été pleins d'obligeance, en particulier M. Marsan, professeur à l'Université de Toulouse ; ils ont rivalisé avec ceux de Tétranger qui, comme le professeur Morf, de Berlin, ont entrepris sur place les recherches que nous ne pouvions faire.

Nous le disions, le nom de Chateaubriand est vraiment un admirable Sésame ; les archives privées de S. M. l'empereur de Russie se sont ouvertes pour nous, ainsi que celles du Vatican, grâce à S. E. le cardinal RampoUa. Et notre ambassadeur à Berlin, M. Gambon, nous a également aidé de ses conseils. Nos confrères, jjMM. André Beaunier, Paul Ginisty, arrière-petit-fils de Pilorge, le secrétaire de Ghateaubriand, nous ont communiqué les lettres qu'ils possédaient. M. Victor Giraud n'a cessé de nous encourager et, malgré ses nombreux et beaux travaux, il a donné au nôtre un œil averti et bienveillant. M. Max Egger, héritier d'un nom célèbre dans l'érudition, a droit aussi à nos vifs remerciements : parent de Madame Victor Egger, qui possède aujourd'hui les papiers communiqués par son père, M. Armand de Barenton, à Tabbé Pailhès, il nous a apporté des lettres inédites ou [procuré d'utiles collations. M. Gharavaj, dont on retrouve le nom chaque fois qu'il s'agit d'autographes, a misses dossiers et ses fiches à notre disposition — aidé en cela par M. R. Bonnet, son dévoué collaborateur.

Grâce à toutes ces communications, notre (cuvre sera un peu moins imparfaite ; nous souhaitons seulement qu'elle serve la mémoire de Tauteur dWfala et lui vaille encore de nouveaux lecteurs, de nouveaux lidèles.

Au chevalier du Châtenet. ^

A Fougères, 1789.

Tu aurais été bien étonné, mon cher Châtenet, de recevoir une lettre de moi, datée de l'autre monde. C'est cependant ce qui a pensé t'arriver.

Moi, ma voiture, chevaux et postillons, nous avons tous été sur le point de boire dans un étang qui se trouve sur la route de Dôle à Entraigues.

Une chaussée extrêmement étroite et traversée par des ornières de sept à huit pieds de profondeur en est la cause .

Deux lignes de plus et nous étions noyés. Quelle perte ! Que seraient devenus tous nos projets! Adieu la causerie, adieu mademoiselle du C. . . Je ne sais si tu as fait tout ce que tu as promis à l'égard de celle-ci? Défîez-vous de la rouerie, monsieur Châtenet, vous y êtes un peu enclin. Ça ne convient point à des philosophes comme nous.

Moi, j'ai rempli tous mes engagements auprès de ma sœur ; la déclaration est faite. Elle t'attend de pied ferme pour continuer le roman ; je n'aurai pas mis autant d'esprit que toi dans mes aveux, mais je lui ai fait ton portrait, et cela doit te suffire ; comme le dénouement te regarde, je t'invite à faire au plus tôt connaissance avec elle. Je ne sais pas au juste le moment de mon départ ; ainsi écris-moi ici. J'ai souvent songé à toi depuis notre séparation, et trouve de plus en plus notre idée de caserne charmante. Avec deux ou trois êtres tels que toi et une maîtresse (car c'est un mal nécessaire), une campagne bien retirée à quelques lieues de Paris, ou même en Bretagne nous coulerions

1. Officier d'artillerie, puis, inspecteur de la librairie à Bordeaux. Correspondance de Chateaubriand. T. I. 1

des jours doux et délicieux. Je t'assure qu'aussitôt mon arrivée à Paris, ou même en Bretagne, j'aviserai au moyen d'exécuter ce projet aimable. J'aurais bien du plaisir à passer ma vie entouré d'amis estimables et charmants ; instruis Eugénie de notre résolution; je suis persuadé qu'elle sera enchantée d'être de la partie. Je la vois d'ici te disant de bonne foi qu'elle est désespérée de ne pouvoir le faire. Dis-lui aussi mille choses tendres et spirituelles de ma part : ça ne te coûtera pas beaucoup. Je te promets de rendre fidèlement à la comtesse Lucile tout ce que tu me diras de lui dire. Sur le tableau que je lui ai fait de toi, elle désire bien te connaître. Ménage-la, si tu la séduis, mon cher Ghâtenet ; songe que c'est une vierge. Adieu, je t'embrasse et te prie de me rappeler au souvenir de tes sœurs en leur offrant mes respects. Mande-moi tout ce que t'a dit Eugénie ; mais tu es un roué ; tu

me trahiras.

Le chevalier de Chateaubriand

à Fougères,

Envoie-moi ton épitaphe. Peu de temps, une plume et de l'encre détestables t'empêcheront peut-être de pouvoir me lire.

A M. du Châtenet, officier d'artillerie à son hôtel, porte de Dinaii, à Saint-Malo. *

'2 28 mars 1789.

Au chevalier du Ghâtenet.

Samedi du soir, 28 mars 89. Fougères, hôtel Marigni.

La maladie d'une de mes sœurs et les divers incidents qu'elle a fait naître m'ont empêché de t'écrire, mon bon ami. Mon voyage est changé, ma sœur malade ne pouvant guère aller à

1. Maurice Albert Un homme de lettres sous l'Empire et la Restauration^ p. 173. Hachette.

Paris avant les premiers de mai. J'ai bien du chagrin, mon ami, et pour plus d'une raison ; nous nous trouverons ensemble à la capitale, car je crois que c'est dans ce temps-là que tu y viens. Pour moi, en y arrivant, vraisemblablement je m'y iîxerai pour toujours. Mais des affaires imprévues me tiendront peut-être auparavant cinq ou six ans exilé de ma patrie.

Le retardement de mon départ est (s'il est possible de le dire) heureux, car je suis obligé de partir pour les provinces du midi de la France et n'aurais pu suivre mes deux amies, que je reviendrai prendre ici à la lin d'avril pour les accompagner sur la route. J'ai, mon cher Ghâtenet, passé des jours et des nuits bien tristes auprès du lit de ma sœur. Il est si douloureux de voir souffrir une personne qu*on aime ! J'aurais grand besoin de me répandre dans ton sein.

Mille affaires, mille sentiments pleins d'amertume m'assiègent, et je n'ai jamais senti si bien qu'à présent le bonheur d'avoir un ami.

Adieu, le temps me presse. Je puis, si tu me réponds tout de suite, recevoir une lettre de toi ici. Je suis fâché qu'Eugénie m'ait mal jugé ; elle est la première personne qui m'ait reproché le défaut de sensibilité . Dis-lui mille choses aimables pour moi.

Ton penchant à la mélancolie m'est commun, et c'est dans cette idée que je me suis permis de te raconter mes peines. Ta vive sensibilité ma encouragé; d'ailleurs je prends trop d'intérêt €n toi pour que tu ne sois pas un peu reconnaissant.

Le chevalier de Chateaubriand.

A Monsieur le chevalier du Chàéenet, capitaine d'artillerie^ à son hôtel,

à Saint'Malo. *

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