Sainte-Beuve Chateaubriand et son groupe, II, p
B4i 25 mars [1805].
Au sculpteur Marin.
Paris, 25 mars.
Place de la Concorde au coin de la rue de la Concorde. *
Mon dessein, mon cher Monsieur, est d'honorer la mémoire •de M'*® de Beaumont et de sa famille par le monument que vous ■aivez achevé ; je ne tiens point aux inscriptions. Faites pour le mieux ; je serai toujours content, pourvu que le monument soit placé le plutôt possible. La chicane qu'on vous a faite est •ridicule, mais il s'agissoit de moi, et je devois m'y attendre ; •c'est dans l'ordre. Encore une fois je remets le tout à votre jugement.
Vous verrez par le billet ci-inclus, que je me suis conformé à vos désirs. J'ai payé entre les mains de votre ami de petites sommes. Dans les jours de ma prospérité, je m'étois engagé avec M. d'Agincourt à porter le 'prix de votre travail à 400 piastres. J'en viens de payer cent, outre le complément des frais. Je vous «n dois donc encore 300, ce qui fera pour le monument la totalité -de 878 piastres. Je tâcherai de m'acquitter envers vous le plutôt possible : à mesure qu'il me rentrera quelque chose des •éditions du Génie du Christianisme, ce sera pour vous. Votre travail est inestimable, et sij'étois riche je saurois ce que j'aurois à faire ; mais vous savez que j'ai embrassé le parti de la pauvreté. Ne me regardez plus que comme une espèce d'artiste, votre confrère, qui n'a malheureusement pas comme vous, l'art d'animer le marbre, et de faire parler la pierre.
Je n'attends que la paix pour passer en Grèce, et certainement je prendrai ma route par l'Italie. Je verrai alors votre bel ouvrage dont MM. La Borde et Fortbin m'ont fait un récit merveilleux.
1, L'orig-inal autof^raphe portait d'abord : rue de la Magdelaine [sic)» Chateaubriand a biffé Maj^delaiiie et mis à la suite : Concorde.
Correspondance de Chateaubriand, T. L 14
Vous avez à Rome maintenant, une amie intime de M*^*' de» Beaumont, M''*' de Staël. C'estaussi mon amie. Si vous la voyez^ rappeliez-moi à son souvenir, et dites-lui que je suis bien fâché de ne pas me trouver à Rome en même temps qu'elle, et que je lui recommande les cendres de notre commune amie.
Dites aussi à Monsieur d'Ag-incourt, que ma vénération pour lui va toujours croissant, que je ne passe guères de jour sans, penser à sa petite maison, à ses travaux, à son noble caractère ; que je ne mourrai pas content si je ne puis l'embrasser encore^ une fois dans ma vie. Ne négligez pas ces deux commissions^ pour M^^ de Staël et M. d'Agincourt. *
Pour vous, mon cher Monsieur, recevez tous mes remercînlens„ et croyez que vous avez dans votre serviteur un ami sincère et tout dévoué.
DE GlIATEAUHRIAND. -
i4'J 25marsl80î
A Madame de Staël.
Vous êtes au milieu des ruines où j'ai tant souffert. Vous avez: visité sans doute les cendres de notre amie. Vous avez sous les. yeux le monument que j'ai fait élever à sa mémoire. Je regrette de n'être pas là avec vous. Vous auriez sans doute beaucoup de^ choses à me dire, et que n'aurais-je pas à vous raconter ! Je ne^ vous remercie point du mot que vous avez dit de moi dans la vie-
1. « Je n'ai pu, en examinant ces peintures (église de Bethléem), m'empêcher de penser au respectable M. d'Agincourt, qui fait à Rome l'/Z/s/oiVedes aiHs du dessin dans le moyen âge, et qui trouverait à Bethléem dc< grands secours. » — <( Nous jouissons enfin des premières livraisons de cet, excellent ouvrage, fruit d'un travail de trente années et des recherches les. plus curieuses. » [Ilinéraire de Paris à Jérusalem.)
^ 2. Orig. autog. Collection de Madame Victor Egger. — Pailhès Qhale^u-^ Lriand, p. 307.
de votre père. Rien ne me touche plus que les sentimens d'estime et d'amitié qu'on peut me témoigner. Je fais tout pour mériter la première, vous me devez la seconde. Quant au reste, tout le monde peut dire comme Job : Dies mei fii(/erunt et non viderunt Jjonum.
Que faites-vous, que devenez-vous, quels sont vos projets? Moi, je n'attends que la paix pour passer en Grèce, et je compte prendre mon chemin à travers l'Italie. Si j'étais riche, j'aurais été d'abord à Venise en attendant mieux. Je n'ai trouvé d'autre moyen pour ne pas mourir de chagrin, que de me plonger dans l'étude selon le conseil de Gicéron. Quand l'imagination vous dévore, c'est un assez bon moyen que de la jeter dans des in-folio poudreux, et dans le déchiffrement des langues: il faut devenir un membre de l'Académie des Inscriptions. Les voyages vaudraient mieux, mais pour cela il ne faut pas être réduit comme moi à vivre du fruit de mes éditions.
J'espère que vous aurez trouvé comme moi à Rome un grand apaisement de l'âme. Rien ne fait prendre son parti sur les événemens présens comme les événemens passés. Tous les siècles entassés à Rome, aujourd'hui si muets, ont été jadis bruyants comme le nôtre. Quel intérêt peut-on prendre à des choses si courtes, qui se répètent éternellement et qui vont tour à tour se perdre dans l'oubli?
Sauf l'honneur et (pardonnez-le-moi) sauf la religion, les événemens du monde ne méritent pas qu'on s'en occupe un seul moment. Je vous avoue que j'ai surtout senti cette vieille vérité à Rome. Aussi voudrais-je m'y fixer comme l'excellent M. d'Agincourt ', et je conçois que si l'exil peut être supportable, c'est k Rome. Rappelez-moi au souvenir de ce patriarche des Français que vous aurez sans doute vu, et i\ celui de M. de Humboldt. Saluez de ma part le Gapitole, et surtout visitez le tombeau de notre amie et dites-moi si vous êtes contente du monument.
1 . Auteur do Vllisloire de l'Art par les monumens depuis sa décadence au VI" siècle jusqu'à son renouvelle me ni au XV [^ siècle ,
Parlez-moi beaucoup de vous, de vos voyages, de vos peines et de vos plaisirs, et comptez sur l'attachement de Francis.
Place de la Concorde, au coin delà [MagdeleineJ * Concorde.-
i4S 7 juillet 180.^.
Au baron...
Il est bien touché de l'honneur que lui fait l'Académie des Jeux Floraux en lui envoyant le recueil qu'elle vient de publier. ^
i44 21 juillet [1805]. 4
A Chênedollé.5
Vous savez peut être, mon cher ami, que le voyage de Suisse est manqué, du moins pour moi? Je suis à Fervaques, j'y suis pour quinze jours : vous seriez bien aimable d'y venir. Nous tâcherons de nous rappeler ces vers que vous me demandez. Venez donc, mon cher ami, nous parlerons de notre automne. Mais venez vite, car vous ne me trouveriez plus.
Je vous embrasse.
Tout à vous. *''