Nous datons jum 1812 d'après Bardoux
Si je puis parvenir à garder mon champ et mes livres, je serai la plus heureuse personne de la terre. Je vais entreprendre quelque long ouvrage qui puisse m'occuper plusieurs années ; rien ne fait mieux sentir le charme de la solitude et ne calme mieux la tête et le cœur que le travail. Cet été j'irai voir peutêtre mes amis; je dis peut-être car je suis si pauvre que je ne sais si j'aurai les moyens de me déplacer.
Je vous écrirai l'histoire de mon jardin. Parlez moi de votre belle futaie, rien que de vos grands arbres et de votre amitié pour moi. Gomme je termine mes affaires de librairie avant de partir pour La Vallée, je n'ai pas le temps de vous écrire une longue lettre ; je suis du reste fort gai, fort content, et fort tranquille; et si j'avais mille bonnes pistoles de rente, il n'y a point de roi dont j'enviasse la couronne. Mille tendres complimens, et mille souvenirs à M. de D... ainsi qu'aux petits anges.
Ecrivez-moi à La Vallée .
A Madame Madame Amédée de Duras à Ussé, par Azay-le-Rideau Indre-et-Loire.^
SiO [1813]
 la duchesse de Duras.
Dimanche.
Pour cette fois, c'est moi qui gronderai ma sœur. Voilà une longue lettre, on y parle de tout, hors de moi, et puis une vieille querelle ressuscite, la Vendée, les bouffons etc. Qu'est ce donc
1. Nous rétablissons ici le texte (déjà donné par nous page 265 d'après Bardoux La duchesse de Duras^ p. 125) d après l'original autographe aux archives du château de Maucreux.
encore que les excuses? Est ce que j'écris de belles phrases bien compassées, les mots viennent comme ils peuvent et ils ne manquent point quand je parle à ma sœur. Quelle ait ou non pour moi une vieille amitié, qu'importe ? La mienne est toute jeune, toute vive, toute sincère, et je ne cherche point de grandes vilaines expressions d\'ïuteur pour dire tout cela. Rien ne peut me plaire autant que le naturel de ma sœur. Sa manière franche d'aimer, de haïr, d'admirer, à Dieu ne plaise qu'elle change jamais tout cela pour du bel esprit et des sentimens sans simplicité. Je me réjouis.
Je crois que je serai jeudi à Paris, pour y passer huit ou dix jours. Ma sœur aura, si elle le veut encore une bonne partie de ce temps. Tout si cela était possible. Je vais la prier de faire quelque chose pour moi. Voici une petite liste d'arbres verts que je désire avoir, ils sont rares, mais cependant on peut les trouver chez les premiers pépiniéristes en autres, chez Noisette, faubourg S. Jacques. Ma sœur a des chevaux, elle pourrait rendre visite aux jardins des faubourgs et arrêter mes arbres. Il faudrait qu'elle les prit les plus grands possible et surtout en pots ou en paniers, ils resteraient chez le marchand jusqu'à ce que je les fasse enlever, je lui en remettrai le prix.
Mon papier finit, il faut finir. Si je disais combien je suis attaché à ma sœur, mes lettres seraient trop longues. J'espère avoir une réponse de Glaire avant jeudi.
Mille remerciemens de la graine des pins, il y a un autre fameux marchand d'arbres, nommé Gels, il demeure à la barrière du Maine, route delà Vallée.
Lundi.
Je reçois votre lettre, je rouvre la mienne pour dire à ma sœur que je la remercie mille fois de sa bonne lettre. Nul que moi ne la verra. Je partage tous les sentiments de ma sœur et je lui suis attaché pour la vie. i
1. Je rétablis ici le texte de la lettre publiée incomplètement page 272 d'après Bardoux La duchesse de Duras, p. 133, et vérifiée par nous sur l'original autographe aux archives du château de Maucreux.
t^/t?»' [i février 18i3.]l
A la duchesse de Duras.
Jeudi.
Je serai samedi à Paris, chère sœur, mais si le temps avait continué d'être au froid, c'en était fait, et vous ne me revoyiez plus. J'ai trouvé ici un étang et des trainaux, nous avons fait vme partie de barres sur la glace, je m'en suis tant diverti que j'en suis malade. Demain nous recommencerons et nous metterons des patins à un canard. Jugez de notre bonheur. Au milieu <le toutes ces froides joies, je songe que je verrai ma sœur <iimanche, à trois heures et demie et je suis heureux. Voilà une lettre de Christian arrivée ce matin.
A Madame Amédée de Duras rue de Varenues, la porte cochère après le ministère de la Guerre.
F. St. Germain à Paris. ^
S/7» 14 avril [1813].
A la duchesse de Duras.
Val de Loup 14 avril.
Vous êtes une très aimable sœur, mais vous ne pouvez faire <jue je ne sois pas ce que je suis, c'est à dire le plus insouciant ^es hommes en fait d'affaires. Moi ! vous faire le récit de mes
1. Les cachets de la poste portant comme indication : Meiilan^ o février 1813, et ce jour étant un vendredi, nous datons la lettre du i, puisqu'elle
€ut écrile un jeudi.
2, D'après l'original autographe. — Archives du chAteau de Maucrcux.
bêtises de fortune ! non certainement. En ^ros voilà l'histoire : je vais très bien pour les grandes dettes ; elles sont toutes payées par la nouvelle édition de l'itinéraire. Mais il me reste une douzaine de mille francs engagés dans une banqueroute de librairie, lesquels sont des billets qui rentrent à diverses époques et qu'il faut payer en empruntant de nouveau ; ce qui me gêne beaucoup par moment. Mais je couperai [ ] à cela l'hiver
prochain, si je ne puis faire autrement, en imprimant à mes risques et périls l'Abencerage.
Quant à la Tragédie, il y a 4 actes d'écrits. Je vais me mettre au cinquième pour en finir, après quoi je commencerai l'histoire. Je laisserai dormir Moyse jusqu'au mois d'octobre et j'y mettrai la dernière main dans l'automne, de manière qu'il soit terminé cet hyver. Je vois que le temps que doit occuper une tragédie, en voulant faire tout ce qu'on peut comme composition et style, est à peu près dix-huit mois. Racine a gardé trois ans Phèdre, mais il a fait Athalie en 6 mois : le terme moyen me semble le meilleur. Je n'aurois jamais cru du reste avant de Tavoir essayé, que ce fut une œuvre si pesante et si difficile. On dit que j'ai deux scènes dans le quatrième acte, qui peuvent décider un succès, dans toute tragédie possible. Ce ne sont pourtant que des scènes de passion, sans événements et sans surprises. C'est l'amour paternel, triomphant d'abord dans le cœur d'un fils tendre, et vaincu ensuite par l'amour.
Vous voilà instruite de tout ce que vous demandez. Les deux billets de la loterie seront pris, grâce à l'Adriennequi se donne mille soins pour cela, et qui, je vous jure, est une personne très distinguée et très mal jugée. Je n'ai pas entendu dire un mot de désagréable, mais il est vrai qu'elle m'a semblé malade d'énervement. Quant à la grande amie, il n'y a nul doute sur son état. Gomme elle est grande, elle porte très bien sa seconde vie. La rue Gérutti grogne, rêve, est à moitié folle, mais elle ne me tourmente plus. Et moi je deviens si lourd, si bête, si endormi, que j'en pleurois hier de désespoir. Je suis menacé de devenir imbé-
cile. Je ferois peut-être bien de partir pour la Chine, cela me distrairoit ? Quand arrivez-vous, chère sœur ? N'est-ce pas à peu près dans trois mois ? Attachement pour la vie et au delàJ
2/7»> 28[mail8l3J.
A la duchesse de Duras.
Je vous ai écrit à Paris, chère sœur, et je serai certainement au rendez-vous le l"""" 7'""<^, c'est à dire mardi prochain. Le grand serment, vous le connoissez ; il est fait pour vous, et c'est très mal de faire à ce sujet l'incrédule. Je ne vous remercie point pour vos soins. Vous remplissez les devoirs d'une sœur aussi bonne qu'elle est bien aimée. M. D, est un brave homme, mais je ne sais si en affaire il est très actif et très heureux.
Je vous écris ces deux mots après une nuit entière passée à la comédie et nu bal, et prêt à aller me reposer k la chasse. Voilà une douce vie, mais tout finit ; et il faudra dans quelques jours revenir à la raison : je suis pourtant peu content de moi ; j'ai un fonds d ennui et dé^^oût depuis quelque temps dont j'ai mille peines à me défaire. Je ne suis bien qu'avec ma sœur. Ne m'oubliez pas auprès de votre amie.
Verneuil Vendredi matin 28. ^
Si 9^ 26 [juin 1813].
A la duchesse de Duras.
Samedi 26.
Vous aurez chère sœur, reçu une lettre de moi où je vous parlois de mes travaux . Je tiens beaucoup à pouvoir lire cet hiver aux personnes intéressées un volume de mes vieilleries ; je me
i. D'a|3rès l'original autographe. — Archives du chftteau de Maucreux. 2. D'après l'original autographe. — Archives du château de Maucreux.
sentirai plus léger; mais j'avoue que cette obligation me pèse et que je suis trop indépendant pour porter ce fardeau. Si nous avons la paix, les chemins s'ouvriront. Nous voilà à la fin de Juin. Vous me verrez dans le mois d'Août, ainsi nous voilà encore près d'être heureux, puisque je vous reverrai bientôt. Nous sommes seuls dans notre retraite. M. Joubert devait revenir, ses maladies l'en empêchent. Après avoir fait moi-même des projets de [voyage] je suis resté dans mon trou, au fait je ne sais trop ce qui me plait et ce que je veux. J'ai cependant un grand plaisir, c'est de m'enfermer dans la vieille France, d'oublier les nouvelles excepté vous et quelques personnes rares ; tant que je bouquine, cela va bien, mais quand je cesse de lire et de griffonner, malheur à moi. Je ne sais rien de ce bas monde. Sans journal, sans correspondance j'oublie et je veux oublier. Pourtant voici quelque chose : Le haut de la Tour est devenue chapelle , on l'a bénie ce matin, on y a dit la messe pour l'invocation de la Vierge de Nazareth, et de saint François. Le géant et de pieuses cousines deM'^" de M. ont assisté à la cérémonie, cela a un petit air de château et d'établissement assez agréable si avec moi on pouvait compter sur quelque chose. Que A'^oulez-vous ; je suis mal fait si j'ai ma bosse comment puisje m'en débarasser ! Ne me suffît-il pas, après tout que je vous aime autant que je puisse aimer. Je crois que c'est beaucoup. Je vous quitte pour le Curé et trois bonnes Dames. Nous allons manger de mauvais poissons. C'est la seule chose qui me déplaise dans cette affaire.
Le discours commence à Hugues Capet et finit avec François P''. J'en suis à Jean. Lisez la brochure de Raynouard sur les Templiers, chef excellent à un peu de déclamation près. Il y a longtemps que la critique historique n'avait eu quelque chose d'aussi serein et d'aussi bon. Philippe le Bel n'est pas du tout mon homme.
J'ai trouvé un Jean de Duras, qui se fît tuer en Guyenne tandis qu'un Duc de Laval et un sire de Chateaubriand se faisaient tuer en Bretagne par Philippe de Valois. J'espère vous en trouver
d'autres et s'ils continuent de se bien conduire j'aurais soin d'eux. Le vieux conétable m'embarasse, j'en veux dire du mal coûte que coûte. A propos il y a eu un chevalier de Kersaint qui faisait le diable sous Charles VIII.
MM. de Noailles sont bien ternes et bien effarés, il faudra pourtant que je m'évertue. Gomment arranger l'affaire de ] et de cette épée de François. [ ] passoit pour un poltron. Il est vrai que c'étoit le connétable de Bourbon qui le disoit. *
'2'2'2 23 [août 1813].
A la duchesse de Duras.
Verneuil par Meulan (Seine et Oise)
23 Lundi.
Voyez si je vous aime. Je manque ce matin une grande chasse pour vous écrire. Cette nuit j'ai lu quelque chose de votre MuUer. ''•' Je n'ensuis pas fou. Cette signature de testament, conseiller de Sa M. le Roi de Westphalie, me gâte tout, c'est une faiblesse, mais j'en suis plein, et ce n'est pas pour M. MuUerque je deviendrai fou. Chère sœur, je ne saurai vous dire combien j'ai été heureux de vous revoir. Mon attachement pour vous augmente tous les jours. Je suis comme je vous l'ai dit le plus stérile des hommes dans l'exposition de mes sentiments, et quand j'ai dit je vous aime j'ai tout dit. Cela fait des lettres si courtes que j'ai honte. Pour les allonger il faudrait vous parler de moi, et ne connaissez vous pas le pauvre moi. Je vous verrai le 1®'" Septembre. Nous con-
1. D'après l'original autographe. — Archives du château de Maucrcux.
2. Jean de Millier, auteur de Vllisloire des Suisses. Il avait été nommé, en 1808, par le roi Jérôme, conseiller d'État et directeur de l'Instruction Publique.
viendrons au reste de notre Antonin. Bonjour chère Sœur, j'attends une lettre de vous demain. Mille choses à votre hôte. ^
^'23^ [l«r décembre 1813.
Chère sœur, voilà deux ou trois jours sans lettre de vous. Peut-être vous [réservez] vous pour demain matin que vous m'adresserez chez M^^ de Montboissier quelques mots que m'apportera M. de [LocquevilerJ. Je suis cependant un peu inquiet de votre silence parce qu'aussi plusieurs personnes qui ont coutume de m'écrire, depuis quelque temps ne m'ont point écrit. J'attends donc la poste ou le retour de M. de L. avec impatience. Vous me devez quelques réponses. Je vous quitte pour le travail. A demain j'espère ! Quand partez-vous pour Fleury ? Mercredi l^^
A Madame Madame Amédée de Duras rue de Varennes f. B. S. G.
N^ 6 à Paris. ^
1. Publiée incomplètement par nous, p. 279, d'après Bardoux La duchesse de Duras, p. 144. — Complétée d'après l'original autographe. — Archives du château de Maucreux.