Euseb., lib. IV, cap. xv
âme. Mais tout à coup V argumentation se réveille et vient contrarier les élans du cœur, l'analyse prend la place de ce vague infini où la pensée aime à se perdre ; et V entendement cite à son tribunal des causes qui ressort Issaient autrefois à ce vieux siège de la vérité, que nos pères gaulois appelaient les entrailles de r homme. Il résulte que le livre de madame de Staël est pour moi un mélange singulier de vérités et d'erreurs. Ainsi, lorsqu'elle attribue au christianisme la mélancolie qui règne dans le génie des peuples modernes, je suis absolument de son avis ; mais quand elle joint à cette cause je ne sais quelle maligne influence du Nord, je ne reconnais plus l'auteur qui me paraissait si judicieux auparavant. Vous voyez, mon cher ami, que je me tiens dans mon sujet, et que je passe maintenant à la littérature moderne.
La religion des Hébreux, née au milieu des foudres et des éclairs, dans les bois d'Horeb et de Sinaï, avait je ne sais quelle tristesse formidable. La religion chrétienne, en retenant ce que celle de Moïse avait de sublime, en a adouci les autres traits. Faite pour les misères et pour les besoins de notre cœur, elle est essentiellement tendre et mélancolique. Elle nous représente toujours l'homme comme un voyageur qui passe ici-bas dans une vallée de larmes, et qui ne se repose qu'au tombeau. Le Dieu qu'elle offre à nos adorations est le Dieu des infortunés ; il a souffert lui-même, les enfants et les faibles sont les objets de sa prédilection, et il chérit ceux qui pleurent.
Les persécutions qu'éprouvèrent les premiers fidèles augmentèrent sans doute leur penchant aux méditations sérieuses. L'invasion des Barbares mit le comble à tant de calamités, et l'esprit humain en reçut une impression de tristesse qui ne s'est jamais effacée. Tous les liens qui attachent à la vie étant brisés à la fois, il ne resta plus que Dieu pour espérance, et les déserts pour refuge. Gomme au temps du déluge, les hommes se sauvèrent sur le sommet des montagnes, emportant avec eux les débris des arts et de la civilisation . Les solitudes se remplirent d'anachorètes qui, vêtus de feuilles de palmier, se dévouaient à des péni-
tences sans fin pour fléchir la colère céleste. De toutes parts s'élevèrent des couvents, où se retirèrent des malheureux trompés par le monde, et des âmes qui aimaient mieux ignorer certains sentiments de l'existence, que de s'exposer à les voir cruellement trahis. Une prodigieuse mélancolie dut être le fruit de cette vie monastique ; car la mélancolie s'engendre du vague des passions, lorsque ces passions, sans objet, se consument d'ellesmêmes dans un cœur solitaire.
Ce sentiment s'accrut encore par les règles qu'on adopta dans la plupart des communautés. Là, des religieux bêchaient leurs tombeaux, à la lueur de la lune, dans les cimetières de leurs cloîtres; ici, ils n'avaient pour lit qu'un cercueil : plusieurs erraient comme des ombres sur les débris de Memphis et de Babylone, accompagnés par des lions qu'ils avaient apprivoisés au son de la harpe de David. Les uns se condamnaient à un perpétuel silence ; les autres répétaient, dans un éternel cantique, ou les soupirs de Job, ouïes plaintes de Jérémie, ou les pénitences du roi-prophète. Enfin les monastères étaient bâtis dans les sites les plus sauvages : on les trouvait dispersés sur les cimes du Liban, au milieu des sables de l'Egypte, dans l'épaisseur des forêts des Gaules et sur les grèves des mers Britanniques. Oh ! comme ils devaient être tristes, les tintements de la cloche religieuse qui, dans le calme des nuits, appelaient les vestales aux veilles et aux prières, et se mêlaient, sous les voûtes du temple, aux derniers sons des cantiques et aux faibles bruissements des flots lointains ! Combien elles étaient profondes, les méditations du solitaire qui, à travers les barreaux de sa fenêtre, rêvait à l'aspect de la mer, peut-être agitée par l'orage ! la tempête sur les flots, le calme dans sa retraite ! des hommes brisés par des écueils au pied de l'asile de la paix ! l'infini de l'autre côté du mur d'une cellule, de même qu'il n'y a que la pierre du tombeau entre l'éternité et la vie !... Toutes ces diverses puissances du malheur, de la religion, des souvenirs, des mœurs, des scènes de la nature, se réunirent pour faire du génie chrétien le génie même de la mélancolie.
Correspondance de Chateaubriand. T. I. 3
Il me paraît donc inutile d'avoir recours aux Barbares du Nord pour expliquer ce caractère de tristesse que madame de Staël trouve particulièrement dans la littérature anglaise et germanique, et qui pourtant n'est pas moins remarquable chez les maîtres de l'école française. Ni l'Angleterre, ni l'Allemagne n'a produit Pascal et Bossuet, ces deux grands modèles de la mélancolie en sentiments et en pensées.
Mais Ossian, mon cher ami, n'est-il pas la grande fontaine du Nord où tous les bardes se sont enivrés de mélancolie, de même que les anciens peignaient Homère sous la figure d'un grand fleuve où tous les petits fleuves venaient remplir leurs urnes ? J'avoue que cette idée de madame de Staël me plaît fort. J'aime à me représenter les deux aveugles ; l'un sur la cime d'une montagne d'Ecosse, la tête chauve, la barbe humide, la harpe à la main, et dictant ses lois, du milieu des brouillards, à tout le peuple poétique de la Germanie : l'autre, assis sur le sommet du Pinde, environné des Muses qui tiennent sa lyre, élevant son front couronné sous le beau ciel de la Grèce, et gouvernant avec un spectre orné de lauriers la patrie du Tasse et celle de Racine.
« Vous abandonnez donc ma cause ? » allez-vous vous écrier ici. Sans doute, mon cher ami ; mais il faut que je vous en dise la raison secrète : cest qu Ossian lui-même est chrétien. Ossian chrétien I Convenez que je suis bien heureux d'avoir converti ce barde, et qu'en le faisant entrer dans les rangs de la religion, j'enlève un des premiers héros à Vâge de la mélancolie.
Il n'y a plus que les étrangers qui soient encore dupes d'Ossian. Toute l'Angleterre est convaincue que les poèmes qui portent ce nom sont l'ouvrage de M. Macpherson lui-même . J'ai été longtemps trompé par cet ingénieux mensonge : enthousiaste d'Ossian comme un jeune homme que j'étais alors, il m'a fallu passer plusieurs années à Londres parmi les gens de lettres, pour être entièrement désabusé. Mais enfin je n'ai pu résister à la conviction, et les palais de Fingal se sont évanouis pour moi, comme beaucoup d'autres songes.
Vous connoissez toute l'ancienne querelle du docteur Johnson
et du traducteur supposé du barde calédonien. M. Macpherson, poussé à bout, ne put jamais montrer le manuscrit de Fingal^ dont il avait fait une histoire ridicule, prétendant qu'il l'avait trouvé dans un vieux coffre chez un paysan ; que ce manuscrit était en papier et en caractères runiques. Or Johnson démontra que ni le papier ni Talphabet runique n'étaient en usage en Ecosse à l'époque fixée par M. Macpherson. Quant au texte qu'on voit maintenant imprimé avec quelques poëmes de Smith, ou à celui qu'on peut imprimer encore i, on sait que les poëmes d'Ossianont été traduits de V anglais dans la langue calédonienne ; car plusieurs montagnards écossais sont devenus complices de la fraude de leur compatriote. C'est ce qui a trompé. -
Au reste, c'est une chose fort commune en Angleterre que tous ces manuscrits retrouvés. On a vu dernièrement une tragédie de Shakespeare, et, ce qui est plus extraordinaire, des ballades du temps de Chaucer, si parfaitement imitées pour le style, le parchemin et les caractères antiques, que tout le monde s'y est mépris. Déjà mille volumes se préparaient pour développer les beautés et prouver Tauthenticité dé ces merveilleux ouvrages, lorsqu'on surprit Véditeur écrivant et composant lui-même ces poëmes saxons. Les admirateurs en furent quittes pour rire et pour jeter leurs commentaires au feu ; mais je ne sais si le jeune homme qui s'était exercé dans cet art singulier ne s'est point brûlé la cervelle de désespoir.
Cependant il est certain qu'il existe d'anciens poëmes qui portent le nom d'Ossian. Ils sont irlandais ou erses d'origine. C'est l'ouvrage de quelques moines du treizième siècle. Fingal est un géant qui ne fait qu'une enjambée d'Ecosse en Irlande ; et les héros vont en Terre-Sainte pour expier les meurtres qu'ils ont commis.
Et, pour dire la vérité, il est même incroyable qu'on ait pu se
1. Quelques journaux anglais ont dit, et des journaux français ont répété, que le texte véritable d'Ossian allait enfin paraître ; mais ce ne peut être que la version écossaise faite sur le texte même de Macpherson. — C.
2. Chateaubriand, en réimprimant la lettre, a supprimé les trois mots suivants : le docteur Blair,
tromper sur l'auteur des poëmes d'Ossian. L'homme du dixhuitième siècle y perce de toutes parts. Je n'en veux pour exemple que l'apostrophe du barde au soleil : « 0 soleil, lui dit-il, qui es-tu? d'où viens-tu? où vas-tu? ne tomberas-tu point un jour, etc. ? » ^
Madame de Staël, qui connaît si bien l'histoire de l'entendement humain, verra qu'il y a là dedans tant d'idées complexessous les rapports moraux, physiques et métaphysiques, qu'on ne peut presque sans absurdité les attribuer à un Sauvage. En outre, les notions les plus abstraites du temps ^ de la durée, de V étendue, se retrouvent à chaque page d'Ossian. J'ai vécu parmi les Sauvages de l'Amérique, et j'ai remarqué qu'ils parlent souvent des temps écoulés, mais jamais des temps à naître. Quelques grains de poussière au fond du tombeau leur restent en témoignage de la vie dans le néant du passé ; mais qui peut leur indiquer l'existence dans le néant de l'avenir? Cette anticipation du futur, qui nous est si familière, est néanmoins une des plus fortes abstractions où la pensée de l'homme soit arrivée. Heureux toutefois le Sauvage qui ne sait pas, comme nous, que la douleur est suivie de la douleur, et dont l'âme, sans souvenir et sans prévoyance, ne concentre pas en elle-même, par une sorte d'éternité douloureuse, le passé, le présent et l'avenir !
Mais ce qui prouve incontestablement que M. Macpherson est l'auteur des poëmes dOssian, c'est la perfection, ou le beau idéal de la morale dans ces poëmes. Ceci mérite quelque développement.
Le beau idéal est né de la société. Les hommes très près de la nature ne le connaissent pas. Ils se contentent dans leurs chansons de peindre exactement ce qu'ils voient. Mais, comme ilsvivent au milieu des déserts, leurs tableaux sont toujours grandset poétiques. Voilà pourquoi vous ne trouverez point de mauvais goût dans leurs compositions. Mais aussi elles sont monotones, et les sentiments qu'ils expriment ne vont pas jusqu'à l'héroïsrne.
1 . J'écris de mémoire, et je puis me tromper sur quelques mots ; maisc'estle sens, et cela suffît. — C.
Le siècle d'Homère s'éloignait déjà de ces premiers temps. Qu'un Sauvage perce un chevreuil de sa flèche ; qu'il le dépouille au milieu de toutes les forêts ; qu'il étende la victime sur les charbons du tronc d'un chêne, tout est noble dans cette action. Mais dans la tente d'Achille il y a déjà des bassins, des broches, des couteaux. Un instrument de plus, et Homère tombait dans la bassesse des descriptions allemandes ; ou bien il fallait qu'il cherchât le beau idéal physique, en commençant à cacher. Remarquez bien ceci. L'explication suivante va tout éclaircir.
A mesure que la société multiplia les besoins et les commodités de la vie, les poètes apprirent qu'ils ne devaient plus, comme par le passé, peindre tout aux yeux, mais voiler certaines parties du tableau. Ce premier pas fait, ils virent encore qu'il fallait choisir ; ensuite que la chose choisie était susceptible d'une forme plus belle et d'un plus bel effet dans telle ou telle position. Toujours cachant et choisissant, retranchant ou ajoutant, ils se trouvèrent peu à peu dans des formes qui n'étaient plus naturelles, mais qui étaient plus belles que celles de la nature ; et les artistes appelèrent ces formes le beau idéal. On peut donc définir le beau idéal Vart de choisir et de cacher.
Le beau idéal moral se forma comme le beau idéal physique. On déroba à la vue certains mouvements de l'âme, car l'âme a ses honteux besoins et ses bassesses comme le corps. Et je ne puis m'empêcher de remarquer que l'homme est le seul de tous les êtres vivants qui soit susceptible d'être représenté plus parfait que nature et comme approchant de la Divinité. On ne s'avise pas de peindre le beau idéal d'un aigle, d'un lion, etc. Si j'osais m'élever jusqu'au raisonnement, mon cher ami, je vous dirais que j'entrevois ici une grande pensée de l'Auteur des êtres, et une preuve de notre immortalité.
La société où la morale atteignit le plus vite tout son développement dut atteindre le plus tôt un beau idéal des caractères. Or c'est ce qui distingue éminemment les sociétés formées dans la religion chrétienne. C'est une chose étrange, et cependant rigoureusement vraie, qu'au moyen de l'Évangile la morale avait
^acquis chez nos pères son plus haut point de perfection, tandis qu'ils étoient de vrais barbares dans tout le reste. •
Je demande à présent où Ossian aurait pris cette morale parfaite qu'il donne partout à ses héros? Ce n'est pas dans sa religion, puisqu'on convient qu'il n'y a point de religion dans ses ouvrages ? Serait-ce dans la nature même? et comment le sauvage Ossian, sur un rocher de la Calédonie, tandis que tout était cruel, barbare, sanguinaire, grossier autour de lui, serait-il arrivé en quelques jours à des connaissances morales que Socrate eut à peine dans les siècles les plus éclairés de la Grèce, et que l'Evangile seul a révélées au monde, comme le résultat de quatre mille ans d'observations sur le caractère des hommes ? La mémoire de madame de Staël l'a trahie, lorsqu'elle avance que les poésies Scandinaves ont la même couleur que les poésies du prétendu barde écossais. Chacun sait que c'est tout le contraire. Les premières ne respirent que brutalité et vengeances. M. Macpherson lui-même a bien soin de marquer cette différence, et de mettre en contraste les guerriers de Morven et les guerriers de Lochlin. L'ode que madame de Staël rappelle dans une note a même été citée et commentée par le docteur Blair, en opposition aux poésies d'Ossian. Cette ode ressemble beaucoup à la chanson de mort des Iroquois : « Je ne crains point la mort, je suis brave ; que ne « puis-je boire dans le crâne de mes ennemis et leur dévorer le « cœur ! etc. » Enfin M. Macpherson a fait des fautes en histoire naturelle qui suffiraient seules pour découvrir le mensonge. Il a planté des chênes où jamais il n'est venu que des bruyères, et fait crier des aigles où l'on n'entend que la voix de la barnache et le sifflement du courlieu.
M. Macpherson était membre du parlement d'Angleterre. Il était riche ; il avait un fort beau parc dans les montagnes d'Ecosse, où, à force d'art et de soin, il était parvenu à faire croître quelques arbres ; il était en outre très bon chrétien et profondément nourri de la lecture âe la Bible ; * il a chanté sa montagne, son parc, et le génie de sa religion.
1. Plusieurs morceaux d'Ossian sont visiblement imités de la Bible, et
Gela, sans doute, ne détruit rien du mérite des poëmes de Temora et de Fingal ; ils n'en sont pas moins le vrai modèle d'une sorte de mélancolie du désert, pleine de charmes. J'ai fait venir la petite édition qu'on vient de publier dernièrement en Ecosse ; et, ne vous en déplaise, mon cher ami, je ne sors plus sans mon Homère de Wetstein dans une poche, et mon Ossian de Glasgow dans l'autre. Mais cependant, il résulte de tout ce que je viens de vous dire que le système de madame de Staël, touchant l'influence d'Ossian sur la littérature du Nord, s'écroule ; et quand elle s'obstinerait à croire que le barde écossais a existé, elle a trop d'esprit et de raison pour ne pas sentir que c'est toujours un mauvais système que celui qui repose sur une base aussi contestée. ^ Pour moi, mon cher ami, vous voyez que j'ai tout à gagner par la chute d'Ossian, et que, chassant la perfectibilité mélancolique des tragédies de Shakespeare, des Nuits de Young, de VHéloïsc de Pope, de la CAarisse de Richardson, j'y rétablis victorieusement la mélancolie des idées religieuses. Tous ces auteurs étaient chrétiens, et l'on croit même que Shakespeare était catholique.
Si j'allais maintenant, mon cher ami, suivre madame de Staël dans le siècle de Louis XIV, c'est alors que vous me reprocheriez d'être tout à fait extravagant. J'avoue que, sur ce sujet, je suis d'une superstition ridicule. J'entre dans une sainte colère quand on veut rapprocher les auteurs du dix-huitième siècle des écrivains du dix-septième : et même à présent que je vous en parle.
d'autres traduits d'Homère, tels que la belle expression the joy of grief; xpuîooîo TSTaproiasjOa yo'oio. Oiiys., lib. Il, v. 2iiy le plaisir de ta douleur. J'observerai qu'Homère a une teinte mélancolique dans le grec que toutes les traductions ont fait disparaître. Je ne crois pas, comme madame de Staël, qu'il y ait un âge particulier de la mélancolie ; mais je crois que tous les grands génies ont été mélancoliques. — C.
1. D'ailleurs, quand ces poèmes auraient existé avant Macpherson (ce qui est sans vraisemblance), ils n'étaient point rassemblés, et les poètes célèbres de l'Angleterre ne les connaissaient pas. Gray lui-même, si voisin de nous, dans son ode du Barde, ne rappelle pas une seule fois le nom d'Ossian . (Cette note est indiquée dans le Mercure de 1801 comme étant une note des rédacteurs. Chateaubriand l'a conservée en réimprimant la lettre.^
ce seul souvenir est prêt à m'emporter la raison hors des gonds, comme dit Biaise Pascal.: Il faut que je sois bien séduit par le talent de madame de Staël pour rester muet dans une pareille cause.
Mon ami, nous n'avons pas d'historiens, dit-elle. Je pensais que Bossuet était quelque chose! Montesquieu lui-même lui doit son livre de la grandeur et de la décadence de Vempire romain dont il a trouvé l'abrégé sublime dans la troisième partie du discours sur V Histoire universelle. Les Hérodote, les Tacite, les Tite-Live sont petits, selon moi, auprès de Bossuet ; c'est dire assez que les Guichardin, les Mariana, les Hume, les Robertson, disparaissent devant lui. Quelle revue il fait de la terre ! Il est en mille lieux à la fois : patriarche sous le palmier de Tophel, ministre à la cour de Babylone, prêtre à Memphis, législateur à Sparte, citoyen à Athènes et à Rome, il change de temps et de places à son gré; il passe avec la rapidité et la majesté des siècles. La verge de la loi à la main, avec une autorité incroyable, il chasse pêle-mêle devant lui et juifs et gentils au tombeau ; il vient enfin lui-même à la suite du convoi de tant de générations et, marchant appuyé sur Isaïe et sur Jérémie, il élève ses lamentations prophétiques à travers la poudre et les débris du genre humain.
Sans religion on peut avoir de l'esprit, mais il est presque impossible d'avoir du génie ; qu'ils me semblent petits, la plupart de ces hommes du dix-huitième siècle, qui, au lieu de l'instrument infini dont les Racine et les Bossuet se servaient pour trouver la note fondamentale de leur éloquence, emploient l'échelle d'une étroite philosophie, qui subdivise l'âme en degrés et en minutes, et réduit tout l'univers, Dieu compris, à une simple soustraction du néant !
Tout écrivain qui refuse de croire en un Dieu, auteur de l'univers et juge des hommes, dont il a fait l'âme immortelle, bannit l'infini de ses ouvrages. Il renferme sa pensée dans un cercle de boue, dont il ne saurait plus sortir. Il ne voit plus rien de noble dans la nature. Tout s'y opère par d'impurs moyens de corrup-
tion et de régénération. Le vaste abîme n'est qu'un peu d'eau bitumineuse ; les montagnes sont de petites protubérances de pierres calcaires ou vitrescibles. Ces deux admirables flambeaux des cieux, dont l'un s'éteint quand l'autre s'allume, afin d'éclairer nos travaux et nos veilles, ne sont que deux masses pesantes formées au hasard par je ne sais quelle agrégation fortuite de matière. Ainsi, tout est désenchanté, tout est mis à découvert par l'incrédule : il vous dira même qu'il sait ce que c'est que l'homme ; et, si vous voulez l'en croire, il vous expliquera d'où vient la pensée, et ce qui fait que votre cœur se remue au récit d'une belle action ; tant il a compris facilement ce que les plus grands génies n'ont pu comprendre ! Mais approchez et voyez en quoi consistent les hautes lumières de la philosophie î Regardez au fond de ce tombeau ; contemplez ce cadavre enseveli, cette statue du néant, voilée d'un linceul : c'est tout l'homme de l'athée.
Voilà une lettre bien longue, mon cher ami, et cependant je ne vous ai pas dit la moitié des choses que j'aurais à vous dire.
On m'appellera capucin, mais vous savez que Diderot aimait fort les capucins. Quant à vous, en votre qualité de poète, pourquoi seriez-vous effrayé d'une barbe blanche ? Il y a longtemps qu'Homère a réconcilié les Muses avec elle. Quoi qu'il en soit, il est temps de mettre fin à cette épître. Mais, comme vous savez que nous autres papistes avons la fureur de vouloir convertir notre prochain, je vous avouerai en confidence que je donnerais beaucoup de choses pour voir madame de Staël se ranger sous les drapeaux de la religion. Voici ce que j'oserais lui dire si j'avais l'honneur de la connaître :
« Vous êtes sans doute une femme supérieure : votre tête est « forte, et votre imagination quelquefois pleine de charmes, « témoin ce que vous dites d'Herminie déguisée en guerrier. « Votre expression a souvent de l'éclat et de l'élévation.
« Mais, malgré tous ces avantages, votre ouvrage est bien loin « d'être ce qu'il aurait pu devenir. Le style en est monotone, « sans mouvement, et trop mêlé d'expressioiis métaphysiques. « Le sophisme des idées repousse, l'érudition ne satisfait pas, et
« le cœur surtout est trop sacrifié à la pensée. D'où proviennent (( ces défauts? de votre philosophie. C'est la partie éloquente qui « manque essentiellement à votre ouvrage. Or, il n'y a point « d'éloquence sans religion. L'homme a tellement besoin d'une (( éternité d'espérance, que vous avez été obligée de vous en force mer une sur la terre par votre système de perfectibilité^ pour « remplacer cet infini^ que vous refusez de voir dans le ciel. Si vous « êtes sensible à la renommée, revenez aux idées religieuses. Je (( suis convaincu que vous avez en vous le germe d'un ouvrage <( beaucoup plus beau que tous ceux que vous nous avez donnés « jusqu'à présent. Votre talent n'est qu'à demi développé ; la « philosophie l'a étouffé; et si vous demeurez dans vos opinions, « vous ne parviendrez point à la hauteur où vous pouviez « atteindre, en suivant la route qui a conduit Pascal, Bossuet et (( Racine à l'immortalité. »
Voilà comme je parlerais à madame de Staël sous les rapports de la gloire. Quand je viendrais à l'article du bonheur, pour rendre mes sermons moins ennuyeux, je varierais ma manière. J'emprunterais cette langue des forêts qui m'est permise en ma qualité de Sauvage. Je dirais à ma néophyte :
« Vous paraissez n'être pas heureuse : vous vous plaignez sou- « vent, dans votre ouvrage, de manquer de cœurs qui vous « entendent. Sachez qu'il y a de certaines âmes qui cherchent « en vain dans la nature les âmes auxquelles elles sont faites <t pour s'unir, et qui sont condamnées par le grand Esprit à une « sorte de veuvage éternel.
« Si c'est là votre mal, la religion seule peut le guérir. Le mot (( philosophie, dans le langage de l'Europe, me semble corres- « pondre au mot solitude dans l'idiome des Sauvages. Or, com- (( ment la philosophie rçmplira-t-elle le vide de vos jours? (( Gomble-t-on le désert avec le désert ?
« Il y avait une femme des monts Apalaches qui disait : Il n'y « a point de bons Génies, car je suis malheureuse, et tous les « habitants des cabanes sont malheureux. Je n'ai point encore u rencontré d'homme, quel que fût son air de félicité, qui n'en-
« tretînt une plaie cachée. Le cœur le plus serein en apparence « ressemble au puits naturel de la savane Alachua : la surface « vous en paraît calme et pure ; mais lorsque vous regardez au « fond du bassin tranquille, vous apercevez un largo crocodile (( que le puits nourrit dans ses ondes.
« La femme alla consulter le jongleur du désert de Scambre « pour savoir s'il y avait de bons Génies. Le jongleur lui répon- « dit: Roseau du fleuve, qui est-ce qui t'appuiera s'il n'y pas de « bons Génies ? Tu dois y croire par cela seul que tu es malheu- « reuse.Que feras- tu de la vie si tu es sans bonheur, et encore « sans espérance? Occupe-toi, remplis secrètement la solitude de « tes jours par des bienfaits. Sois Tastre de l'infortune ; répands « tes clartés modestes dans les ombres ; sois témoin des pleurs « qui coulent en silence, et que les misérables puissent attacher « les yeux sur toi sans être éblouis. Voilà le seul moyen de trou- ( ver ce bonheur qui te manque. Le grand Esprit ne t'a frappée « que pour te rendre sensible aux maux de tes frères, et pour « que tu cherches à les soulager. Si notre cœur est comme le « puits du crocodile, il est aussi comme ces arbres qui ne donnent « leur baume pour les blessures des hommes que lorsque le fer les « a blessés eux-mêmes.
« Le jongleur du désert de Scambre, ayant ainsi parlé à la « femme des monts Alapaches, rentra dans le creux de son « rocher. »
Adieu, mon cher ami, je vous aime et vous embrasse de tout mon cœur.
L'Auteur du Génie du Christianisme. ^ 1. Cette lettre se trouve dans toutes les éditions des Œuvres complètes.
j5 l®»* avril 1801.
Au rédacteur du Journal des Débats. *
Citoyen, dans mon ouvrage sur le Génie du Christianisme ou les Beautés [poétiques et morales^ de la religion chrétienne^ il se trouve une section - entière consacrée à la poétique du christianisme. Cette section^ se divise en trois parties^, poésie^ beaux-arts, littérature. ^ [Ces trois parties sont terminées par une quatrième, sous le titre d'] Harmonies de la religion avec les scènes de la nature et les passions du cœur humain. Dans cette partie ^ j'examine plusieurs sujets qui n'ont pu entrer dans les précédentes^, tels que les effets des ruines gothiques comparées aux autres sortes de ruines, les sites des monastères dans les solitudes 8, [le côté poétique de cette religion populaire qui plaçait des croix aux carrefours des chemins dans les forêts, qui mettait des images de vierges et de saints à la garde des fontaines et des vieux ormeaux ; qui croyait aux pressentiments et aux fantômes, etc.], etc. Cette partie est terminée par un roman ^ intitulé : Atala ou les amours de deux sauvages dans le désert. Ce roman, extrait de mes voyages en Amérique, a été écrit sous les huttes des sauvages. Quelques épreuves de cette petite histoire s'étant trouvées égarées, pour prévenir un accident qui me causerait un tort infini, je me vois obligé
1. Nous la donnons d'après V. Giraud Revue d'Hist. litt. de la Fr., 1901, pages 668-669 et Chateaubriand. Études littéraires, p. 260.
Parue dans le n« du 10 germinal, an IX (1®'' avril 18(M/), Chateaubriand Ta insérée dans plusieurs éditions d^Atala et du Génie du Christianisme, et l'a corrigée. Nous donnons le texte, les variantes en note, et les passages supprimés entre crochets.