‹ Correspondance généraleChapitre 43 sur 181 · Païlhès Chateaubriand y p · texte numérisé non relu

Païlhès Chateaubriand y p

dinal m'a dit qu'on pourrait m'avancer six mois ; c'est six mille livres. Plus mes frais de route. / Tâchez de rendre Talleyrand généreux. Mille écus de route, deux mille écus d'avance. C'est donc neuf mille livres, qu'il faut que vous m'obteniez. J'en ai besoin le plus tôt possible, n'ayant pas un sou pour déloger de mon grenier. Se vais prier M"**^ B[acciochi] d'appuyer votre demande. Je compte sur vous. Je vous embrasse.

Ch.

Vendredi matin.

A M. de Fontanes,

Rue des Petits- Augustins^ Hôtel de la Roche foucault . i

66 25 mai 1803.

A M. de ChênedoUé père.

Paris, 25 Mai 1803.

Monsieur

Lorsque je passai par Vire il y a six mois, j'eus l'honneur de vous dire qu'on m'avoit promis de m'envoyer à Rome en qualité de secrétaire de légation, et que j'espérois pouvoir faire entrer M. votre fils avec moi dans la carrière diplomatique. Je pars à l'instant pour ma destination ; mais les affaires se sont arrangées de sorte que je ne puis emmener à présent Ghênedollé. Une personne doit venir me rejoindre dans six semaines ou deux mois, et si vous y consentez, voici ce que je vous propose.

Ghênedollé viendra me rejoindre à Rome avec la personne que j'attends. Il ne lui en coûtera rien pour les frais de route ; mais comme il faut qu'il vive à Rome en arrivant (vu que je ne puis pas avoir la certitude complète de le placer dans l'ambassade au

1. Original autographe à la Bibl. de Genève. — Pailhès Chateaubriand y p. 124.

moment même de son arrivée), il faudrait que vous lui fissiez en Italie une petite pension égale à celle que vous lui feriez partout, s'il ne vivait pas sous le même toit avec vous. Je crois pouvoir vous assurer que Ghênedollé ne sera pas six mois en Italie avant que j'aie trouvé le moyen de le placer agréablement. Les beaux talents de M. votre fils, l'amitié qui me lie avec lui, me font désirer que vous consentiez à cet arrangement qui peut le mener à la fortune. Je suis persuadé que vous en reconnoîtrez vousmême tout l'avantage.

Je suis avec respect. Monsieur,

Votre très humble et très obéissant serviteur.

Chateaubriand. *

67 [29 mai 1803.]

A Ghênedollé et Joubert.

Lyon, Dimanche Pentecôte,

Je suis arrivé hier au soir à onze heures, mon très cher ami. Si le Cardinal m'avait suivi d'aussi près qu'il l'avait dit, il serait ici actuellement. Ainsi je conclus qu'il n'est pas parti, et Dieu sait quand il arrivera. Je crains bien d'être ici pour une huitaine de jours.

La rapidité de mon voyage m'a empêché de bien jouir des magnifiques campagnes que j'ai parcourues depuis cinq ou six lieues avant Autun jusques à Lyon. Mais je doute, cher Chênedollé, que l'Italie nous offre rien de plus beau. Je vais essayer de te les décrire pour toi, pour notre petite société et surtout pour Joubert. Ce morceau de ma lettre le regarde particulièrement, et, pour le traiter h sa façon, je vais prendre les choses dès leur source.

1. Saint- Beuve Chânedollé dans Chateaubriand et son groupe, tome II, page 198.

Jeudi, à une heure et c?emie, mon cher Joubert, j'étais embarqué pour l'Italie : j'avais fait le brave en partant, mais je ne fus pas plus tôt seul que je commençai de pleurer, et cela m'empêcha de voir ce qui se passait au faubourg Saint- Antoine, de sorte que vous serez obligé de renfermer votre curiosité sur ce point. Je sens que cela est bien pénible. Mais voici de quoi vous dédommager.

Je ne m'aperçus de la verdure des arbres qu'aux environs de Melun, où un gros oh ! oh ! à la manière de Saint-Germain^, me tira du fond de mes souvenirs, qui étaient tous pour vous ; j'entends par vous, la société. C'était Auguste, qui avait vu deux chèvres se tenant debout pour manger les feuilles d'un[e] orme. Cela avait charmé Auguste, et j'en fus moi-même charmé. Nous arrivâmes à Melun, et, pour former mon jeune honime, je lui dis de descendre, de hâter les postillons, etc. Auguste court à l'écurie, et je le vois le moment d'après reparaître monté sur le porteur, un fouet à la main et plein d'une joie qu'il ne pouvait cacher. — Nous voilà roulant de nouveau. Je remarquai sur la gauche une vue, le long de la Marne, assez agréable. C'est un coteau planté, la rivière au pied, quelques villages épars au fond et des lointains de forêts. — J'ai vu un singulier effet de bois. Dans un taillis de trois ou quatre ans, tout le fond des branches, à partir de terre, était couvert de feuilles séchées et rougies de l'autre année, et la cîme des branches portait des feuilles nouvelles d'un vert tendre; j'ai comparé cela dans ma tête à un cœur qui aurait eu beaucoup de chagrins autrefois et qui commencerait à pousser de jeunes espérances. Une autre comparaison bien différente m'est venue en voyant la Seine limoneuse, quoiqu'il fît un temps serein. C'est que, quand il j a eu des orages aux fontaines de la vie, c'est en vain que le reste coule sous un ciel pur. Le fleuve reste teint des eaux delà pluie, et à soixante lieues, comme à soixante ans de l'orage, on peut

1. Domestique de madame de Beaumont, et mari de sa femme de chambre.

dire : les flots ou les jours ont été troublés à leurs sources. Je ne sais ce que je vous écris, mais vous recevrez tout cela, bon ou mauvais.

Rien de remarquable jusqu'à Sens, où nous arrivons à onze heures. Seulement Auguste a demandé plusieurs fois d'un air capable, en Postillon : « N'est-ce pas là Villeneuve-la-Guyard ? N'est-ce pas là l'Ecluse? etc., » et il se trompait toujours. Mais il avait l'air de connaître le monde. A Sens, il ne voulait pas absolument que ce fût Sens, et il m'a presqu'impatienté. Il faut vous dire qu'il parle comme son père et comme sa sœur, ayant cette grosse voix des jeunes gens qui deviennent hommes : les bonnes femmes appellent cela muer de voix, sa voix mue. J'aime cela, parce que je vois un oiseau qui change son duvet en plume.

Nous frappons à la porte de l'auberge, car nous voulons souper. Tout le monde dort. Une servante crie enfin : « Qui est-ce quiest là?

— Des voyageurs. Ouvrez ! — Ah ! ce n est donc pas de la troupe !

— Non, deux Messieurs en Poste. » On ouvre: la servante paraît, tenant un bout de chandelle à la main. Nous descendons, on nous introduit dans la cuisine . « Ces messieurs couchent-ils ? — Non, ils soupent. Vite. Qu'avez-vous à me donner ? » — On va interroger la maîtresse, qui est dans son lit, au fond de la cuisine : « Monsieur, la maîtresse va se lever. » La maîtresse paraît à moitié habillée : une figure honnête, un son de voix fort doux: « Monsieur veut-il une volaille? — Oui.

— Et des asperges? — Je veux bien. » Elle regarde Auguste et devine qu'il est mon domestique, mais elle n'ose pas trop le dire. On allume un grand feu, on établit une table dans le coin d'une grande cheminée. Je vois rôtir le poulet. — Auguste vole son assiette, qu'on avait mise sur la même table, et s'établit sur la table de la cuisine. J'ai un peu détourné la tête pour le laisser faire : il me tirait d'un grand embarras; je n'aurais pas voulu l'humilier, et en même temps il était bon qu'il se tînt d'abord à la distancé où il doit être. On me sert le poulet, je le partage, j'en donne la moitié à Auguste, qui mourait de faim. Tandis que nous mangeons, on frappe à la porte: ce sont trois voyageurs du

coche d'Auxerre. Ils arrivent faisant un grand bruit, et tombent dans le silence en me voyant. Ils reprennent courage. « Nous avons acheté cent cinquante milliers de sucre, dit l'un, payés comptant ! — La guerre va faire renchérir les sucres. — M. Simon les attend de l'Orient. — Allons, Messieurs, on vous attend à la diligence », dit un cocher qui survient. — « Achevons notre bouteille de bière. Bonsoir, madame. » Tout sort.

Je paye le souper douze francs, c'est très cher ; mais j'ai oublié six œufs dans le menu, une bouteille de vin et une mauvaise soupe. Nous partons.

J'avais calculé qu'il ferait jour, lorsque nous arriverions à Villeneuve-sur-Yonne. Mon cherJoubert, quelle fatalité! — Je m'endors et ne me réveille qu'à la Poste, hors de la ville ! Il fait grand jour, je demande où est Villeneuve, je regarde derrière moi, et je vois une jolie petite église. Je descends, je cours à l'église, je cherche à découvrir votre rue. Madame de Beaumont me l'avait décrite : une petite rue en montant à gauche. Je crois que je l'ai vue, je n'en suis pas très sûr. Il n'est que 4 heures, le moyen d'éveiller mademoiselle Piat ? ^ Je balance un moment, mais enfin je renonce à ce pèlerinage. Qui m'aurait dit que dans cette petite ville demeurerait un homme que j'aimerais tendrement, — un homme rare, dont le cœur est de l'or, qui a autant d'esprit que les plus spirituels et qui a, par-ci par-là, du génie? Mon cher ami, je vous le dis les larmes aux yeux, parce que je suis loin de vous. Il n'y a point d'homme d'un commerce plus sûr, plus doux et plus piquant que le vôtre, d'homme avec lequej j'aimasse mieux passer ma vie. Après cela, rengorgez- vous, et convenez que suis un grand homme, mais mangez du rost beef et buvez du vin de Porto, vous avez besoin de vous fortifier. Mon cher enfant, il faut faire vie ou feu qui dure, je ne sais lequel on dit. Mais cela veut dire qu'il faut vous conserver longtemps et très longtemps pour madame de Beaumont, pour madame de Vintimille, pour M. Julien, pour M. Pasquier, pour Ghênedollé,

1, Vieille demoiselle de Villeneuve qu'aimaient beaucoup Jopbert et madame de Beaumont.

pour le vénérable Fontanes, et enfin pour moi. C'est par politesse pour la Société que je me nomme le dernier.

Au reste, je trouve madame de Beaumont trop sévère. Les coteaux de Villeneuve sont, il est vrai, secs et pelés, mais ils sont assez hauts et ont un faux air de montagnes qui ne leur va pas mal. J'ai vu aussi certain bois dans un enfoncement qui pourrait être produit parmi les pièces du Procès; sans compter les couchers du soleil, qui sont beaux de l'aveu des deux partis. Je n*ai vu qu'un soleil levant, qui n'était pas merveilleux à la vérité ; mais le matin n'est pas le soir, et je tiens qu'à la brume, entre chien et loup, Villeneuve est un très joli pays. Il y a des beautés qui, comme vous le savez, ne supportent pas le grand jour. Franchement, je vous aime encore mieux juché dans votre bibliothèque de la rue Saint-Honoré que dans la petite rue en montant à gauche, que j'ai vue à 4 heures du matin. Je crains que le maire, s'il m'a aperçu, ne m'ait pris pour un Anglais qui venait examiner les lieux et peut-être sonder l'Yonne, pour y conduire la flotte de Nelson.

Rien de bien remarquable jusqu'à Auxerre. Une poste après cette dernière ville, commence le vilain pays dont m'a parlé M*** de B. * J'ai reconnu le ruban blanc parcourant tristement, non pas des bruyères, mais de vilains coteaux roussâtres, où les ceps de vignes s'aperçoivent à peine. J'ai vu aussi le petit coin de vallon après le vilain pays ; c'est une vue très fraîche sur l'Yonne; mais à Pierre-Ecrite, 9 lieues avant Autun, commence un pays enchanté. Ce sont des espèces de petites montagnes, comme dans le Bourbonnais, mais elles sont beaucoup plus agréables, parce qu'elles sont couronnées de forêts, et leurs vallées sont laissées en herbe ; il y paît ces bœufs du Morvan, qui font, je crois, la richesse du pays. L'espèce en est assez petite, mais elle a l'air plus vigoureux et elle est d'une vue plus agréable qUe les grands troupeaux du Gotentin. Je me suis trouvé engagé dans les monticules, partie de jour et partie de nuit. Les oiseaux chantaient de tous côtés, et j'ai entendu à la fois les

Page 1