Madame de Beaumont
trois passagers du printemps, le coucou, la caille et le rossignol. Un petit bout du croissant de la lune était dans le ciel, tout justement pour m'empêcher de mentir, car je sens que, si la lune n'avait pas été là réellement, je l'aurais toujours mise dans ma lettre. C'eût été à vous à me convaincre de fausseté, l'almanach à la main. Tandis que je faisais un roman, Auguste dormait sur mon épaule. Pauvre jeune homme, il va commencer la vie sous les auspices d'un maître dont les premiers jours n'ont été protégés par personne ; nul ne s'est chargé de me faire voyager, mais je ne suis pas Auguste^ et tout le monde n'est pas le filleul de madame de Beaumont. Sa vez-vous que j'eusse assez aimé autrefois à être l'esclave d'un bon maître ? Je suis sûr que cette propriété de l'homme sur l'homme devait établir parmi les anciens des relations d'amour et d'intérêt que nous ne connaissons plus. C'est pourquoi le mot domestique, qui vient de domus, indiquait dans le serviteur une partie de la maison, presque un membre de la famille. Tout cela n'est pas bien fier, mais je suis ennuyé de courir toujours pour mon compte les chances de la vie, et, si quelqu'un voulait se charger de me nourrir, de mé vêtir et de m'aimer, cela me ferait grand plaisir.
On peut remarquer, en traversant la Bourgogne, le berceau de notre nation et pour ainsi dire la source du sang français. Les hommes et les femmes ont les traits délicats, la taille élégante, la démarche gracieuse. Je ne sais quoi de leur vin semble couler dans leurs veines. Ils sont proprement vêtus, leurs équipages champêtres sont légers, leurs chariots portés sur quatre petites roues en bois blanc et traînés facilement par un seul cheval, semblent faits pour être dessinés dans des tableaux de paysages. A Chalons et le long de la Saône jusqu'à Lyon, la scène change : Vous commencez à trouver de grands hommes, des femmes bizarrement vêtues, portant sur la tête une cornette de toile blanche surmontée d'un petit chapeau plat de castor: Il y a ici évidemment un mélange de sang, d'usage, de mœurs suisses: j'ai vu, dans des gravures des treize cantons, des paysans ressemblant absolument aux paysans du Maçonnais.
La nature change également de face. Ce ne sont plus de petites vallées, irrégulièrement dessinées dans les détours d'une multitude de petites montagnes; c'est un immense vallon, formé d'un côté par une chaîne de ces montagnes du Morvan qui vont se joindre à celle du Forêtz, du Bourbonnais, du Lyonnais et des Cévennes, et de l'autre dans le lointain par les Alpes.
Dans cette vallée coulent le Rhône et la Saône ; ils sont séparés par des collines, qui sont presque insensibles à l'œil, quand on les regarde de la haute chaîne de coteaux qui forment ce que j'appellerai le bord français de cette magnifique vallée. Lorsqu'on a passé Mâcon, on est prêt à se récrier à chaque pas sur la beauté du paysage. La Saône se déroule dans une vallée, qui tantôt est un champ de blé, tantôt une prairie où un homme disparaît en marchant dans la hauteur de l'herbe. Les marguerites, qui y abondent dans cette saison, y forment quelquefois de i^randes zones blanches dans la verdure, de manière à vous faire croire que c'est un autre fleuve qui vient se joindre à la Saône. Dans plusieurs endroits, cette prairie est divisée en quarrés par des fossés plantés d'arbres, excepté sur le côté même que rase la Saône ; de sorte que les compartimens sont autant de petits bosquets de verdure qui viennent s'ouvrir sur le fleuve. La rive droite de la vallée est formée par de hauts coteaux, chargés de vignes, de grands bois, de maisons de campagne, de champs de mûriers. Les uns présentant parallèlement le flanc à la Saône, les autres n'avançant que leurs pieds ou leur croupe, de manière que leurs vallons sont perpendiculaires au fleuve. Le côté gauche est une plaine parsemée de petites collines et terminée par les Alpes, dont on découvre la cîme blanche comme une barrière de nuages à l'horizon.
Quand j'ai vu ce beau tableau, le soleil se couchait. L'ombre des hauts coteaux du Lyonnais descendait dans la vallée, dont elle couvrait régulièrement une moitié, tandis que de l'autre côté du fleuve tout était illuminé jusqu'au sommet du mont Blanc.
Me voilà arrivé à Lyon. Gardons-en la description pour la prochaine lettre. La patience de Joubert doit être fatiguée, je sens
qu'il n'aime pas ce qui est long-, parce que cela l'empêche de dormir. Je dis donc bonsoir à la société : à cette pauvre madame de Vintimille, qui a été si malheureuse ; à M. Julien, qui est si heureux ; à Saint-Martin, qui est si triste et à qui je dois beaucoup manquer ; à Joubert, dont le cœur a tant de sérénité, enfin à toi, cher Ghênedollé, que j'aime par-dessus tout, que j'attends en peu de temps, et à qui je n'ai autre chose à recommander. ^
68 [1-r juin 1803.]
A Fontanes.
Lyon, mercredi 1 2 prairial [an XI].
Votre lettre, mon cher ami, m'a fait g-rand plaisir ; mais elle ne m'a point surpris. Si le châtelain et la châtelaine sont bien disposés, tout le petit manèg-e ne réussira pas. J'attends donc l'ambassadeur demain au soir ; Dieu sait ensuite quand nous sortirons d'ici. Au reste, je suis comblé de marques d'intérêt et d'amitié dans cette bonne ville : on va jusqu'à me proposer de me donner une petite maison au bord de la Saône, si je veux me fixer ici. J'ai appris et on m'a confié des choses très intéressantes. Si le cardinal est bien conseillé, il n'y a rien qu'il ne puisse obtenir. Uingrat qui s'étoit laissé prévenir contre le plus zélé de ses serviteurs ! Il ne sait pas tout ce qu'il me doit de faveur dans ce moment ; je l'avertirai de ce qu'il doit faire, s'il veut emporter beaucoup d'argent. Dites, mon bon ami, à la meilleure des femmes, à la plus noble des protectrices, que mon cœur est plein d'une reconnaissance que rien ne pourra affaiblir, et que j'ai pour elle cet amour respectueux qu'on a pour les anges. Dites-lui que j'ai commencé pour elle une longue lettre, que je ne veux finir qu'après
1. Paul de Raynal Les Correspondants de Joubert, p. 176.Calmann Lévy. — Corrigé par le vicomte de Cormenin sur l'original appartenant à M. Paul du Chayla.
avoir vu le Cardinal ; que l'esprit public est ici excellent ; que le Consul y est aimé avec cette loyauté qui distingue les Lyonnois ; que la ville va voter un vaisseau pour soutenir une guerre dont l'odieux est rejette unanimement sur les Anglois; que ce sont les prêtres qui entretiennent cet amour et ce dévouement pour Bonaparte. Quand le Consul a rétabli la religion, il â fait l'acte d*un grand homme ; mais il ne se dit pas, ou plutôt on cherche à lui cacher tout ce qu'il a fait pour lui-même. On parle de partis ? Mais certes 24 millions de chrétiens sont, je pense, un assez grand parti! Eh bien ! ce parti-là est décidément à celui qui a relevé les autels.
Soyez-moi fidèle, mon cher ami ; pour moi, il mé seroit impossible de ne pas vous aimer. Anima fugiente^vocabat. Votre admirable talent vous laisse des ressources que je n'ai pas, et s'il étoit vrai que j'eusse de la gloire, j'aurois le temps d'être détrompé avant de mourir. Je ne sais s'il est bon d'avoir comme moi épuisé tant de choses à 34 ans. Que de vuide derrière soi ! Que d'années sans espérance et sans illusions ! Ce qu'il y a de sûr, c'est que je m'inquiète de l'avenir: je ne sais comment je remplirai tous les jours qui me semblent promis. Je ne vaux rien pour moi. Mais je crois valoir quelque chose pour les autres. Ma pre- \ mière pensée en m'é veillant est pour vous. Je me dis : si j'étois là, je l'aiguillonnerois, je le ferois travailler ; le misérable perd son temps, etc. Je me rappelle toujours nos promenades dans l'exil; alors vous étiez visité des muses. Vous ne sauriez croire à quel point le nouvel exil que je commence me retrace vivement les jours de l'adversité passés avec vous. Si je vous ai fait faire des ^ [chants] [polur l'avenir dans les brouillards du nord, que ne vous 2 [ferai]-je point faire sur les ruines de Rome !
Rendez à M. de Hauterive ses compliments au centuple, assurez le ministre que mes dépêches seront courtes. Persuadez à la famille qu'elle peut tout demander de moi, hors une bassesse. Quant à la dame de la rue S^ Lazarre, je suis si sûr maintenant dô