Sainte-Beuve Chateaubriand et son groupe, II, p
m [22 mars 1804.]
A Talleyrand.
Citoyen Ministre,
Les médecins viennent de me déclarer que Madame de Chateaubriand est dans un état de santé qui fait craindre pour sa vie. Ne pouvant absolument quitter ma femme dans une pareille circonstance, ni l'exposer au danger d'un voyage, je supplie Votre Excellence de trouver bon que je lui remette les lettres de créance et les instructions qu'elle m'avoit adressées pour le Valais. Je me confie encore à son extrême bienveillance pour faire agréer au Premier Consul les motifs douloureux qui m'empêchent de me charger aujourd'hui de la mission dont il avoit bien voulu m'honorer. Comme j ^ignore si ma position exige quelque autre démarche, j'ose espérer de votre indulgence ordinaire, citoyen ministre, des ordres et des conseils ; je les recevrai avec la reconnaissance que je ne cesserai d'avoir pour vos bontés passées.
J'ai l'honneur de vous saluer respectueusement.
Chateaubriand Paris, rue de Beaune, Hôtel de France 1 germinal an XIl.
Le Citoyen Chateaubriand à son Excellence le Ministre des Relations Extérieures. *
1. Archives du Ministère des Affaires étrangères. Valais. Dossier 7, folio 106. — Bardoux iW^e de Custine, p. 429. — Pailhès Chateaubriand, p. 296.
i/i? [30 mars 1804.]
A Ghênedollé
Paris, Vendredi-Saint.
Votre silence, mon cher ami, me fait présumer que mes réflexions vous auront arrêté. Tout est pour le mieux, car je ne vais plus au Valais. La santé de ma femme exige absolument ma pré- 5>ence auprès d'elle. M**® Lucile est ici très malade, et je passe mes jours à aller de Tune à l'autre et à être spectateur de ces misères ■de la vie dont j'ai eu jusqu'à présent une si bonne part. Mille autres inquiétudes de fortune, d'avenir se mêlent à nos maux. Je ne sais encore si je me retirerai à la campagne, ou si j'habiterai ^juelques faubourgs de Paris. Si j'étais seul je prendrois sur le -champ le premier parti. Dans tous les cas vous aurez chez moi un lit, une chambre et l'hospitalité quand vous la demanderez. Vous pourrez ainsi venir rafraichir votre goût et vos idées à Paris, sans «que votre père s'y oppose : il ne vous faudra que l'argent de la route.
Adieu, mon très cher ami ; j'attends un mot de vous. Je retourne à mes malades. Ecrivez moi rue des S'*^ --Pères, hôtel de la Valette.
Je vous embrasse tendrement. Joubert arrive jeudi prochain. A M, S' Martin fils^ chez M. S^ Martin Père à Vire Dép^ du Calvados. -
1, Saint-Martin fils était Charles de Ghênedollé.
2. D'après Toriginal autographe donné par Madame de Ghênedollé, le 2 «vril 1832, à la Bibliothèque de Vire (Manuscrits G. 388).
US 12 mai 1804.
A l'abbé de Bonnevie.
Paris, 12 mai 1804.
m'informe qu'il n'est plus rien, qu'il a donné sa démission et que, dès ce moment, il a recouvré toute sa g-aieté. « Quant à la fortune je m'abandonne à la Providence. » Il critique la traduction de V Enéide de labbé Delille ; il la trouve pitoyable, à quelques, morceaux près. Il parle de Fontanes, demande si Marin s'occupe du monument (qu'il faisait élever à Rome à la mémoire de Madame de Beaumont) et annonce qu'il lui fait passer le reste des. fonds. Il lui demande de présenter ses respects à Madame Bonaparte (Madame mère) et termine par cette phrase : « Ma fortune littéraire va toujours à merveille. » ^
iU 30 mai 1804.
A Madame de Gustine.
Paris, mercredi 30 mai 1804.
J'étais à la campagne quand votre billet de Fervaques m'est arrivé ; on avait négligé de me l'envoyer à la campagne. Ne soyez. pas trop fâchée de mon silence. Vous savez que j'écris malgré mes dégoûts pour le genre épistolaire, et vous avez fait le miracle. Je m'ennuie fort à Paris et j'aspire au moment où je pourrai jouir encore de quelques heur es deliberté, puisqu'il faut renoncer au fond de la chose. Bon Dieu ! Comme j'étais, peu fait pour cela ! Quel pauvre oiseau prisonnier je suis ! Mais enfin le mois de juillet viendra, je ferai un effort pour courir un peu tout autour de Paris, et puis j'irai un peu plus loin. Ce sera comme dans un conte de fée : Il voyagea bien loin, biea loin (et les enfants aiment qu'on appuie sur le mot loin), et il