Ibid., folio
Correspondance de Chateaubriand. T. I. 12
i06 [28 février 1804.]
A Talleyrand.
Citoyen Ministre.
Le Président du Corps législatif devoit m'introduire hier soir^ aux Tuileries. Un de ces accidents qui arrivent souvent lorsqu'on les redoute le plus, a fait que nous ne nous sommes pas rencontrés. N'ayant plus de moyen de pénétrer dans les salles du palais^ je me suis vu forcé de manquer au rendez-vous que vous aviez, eu l'extrême bonté de m'indiquer. Je supplie Votre Excellencede vouloir bien m'excuser et me permettre d'aller prendre de nouveau ses ordres.
J'ai l'honneur de saluer respectueusement votre Excellence.
Chatealbriand.
Paris, mercredi 9 ventôse.
Le Citoyen Chateaubriand, chargé d'affaires de la
République Française près la République du Valais y au Ministre des Relations Extérieures. *
/()/ [6 mars 1804.1
A ChênedoUé.
Paris, lo ventôse.
Je n'ai pas voulu, mon cher ChênedoUé, répondre à vôtrelettre que m transmise le petit Queneau, avant que mon sort fût entièrement décidé. Maintenant que j'ai accepté la place deministre dans le Valais et que je suis au moment démon départ^
1. Archives du Ministère des Affaires étrangères. Valais. Dossier?, folio
je vous propose de m'y suivre, si cela peut vous être agréable. Peut-être ne serez- vous pas très-tenté, vu la tristesse de la résidence que je vais occuper; j'espère, d'ailleurs, ne faire qu'un très-court séjour à Sion, et je ferai solliciter par mes amis quelque place obscure dans une bibliothèque, qui me fixe à Paris l'hiver prochain. — Si tout cela ne vous alarme pas, venez surle-champ me rejoindre à Paris, ou chez Joubert à Villeneuvesur- Yonne, en cas que j'eusse déjà quitté Paris. 11 ne vous faut que l'argent du voyage jusque là ; je me charge du reste. Venez ou répondez-moi sur-le-champ au Singe violet j rue Saint-Honoré, près la rue de l'Échelle, chez Joubert-Lafond. ^
Mon cher ami, nous sommes très-malheureux, et je crois connoître les nouveaux chagrins dont vous voulez me parler. Mon plus grand désir est de finir ma vie avec vous, et, si nous en avons la ferme volonté, j'espère que nous nous réunirons un jour et que nous achèverons ensemble cette triste vie qui ne mène à rien et qui n'est bonne à rien. Je vous embrasse mille fois du fond de mon cœur .
Gh. '^
i08 [14 mars 1804.]
A ChênedoUé.
Mercredi, 23 ventôse.
Migneret, mon très cher ami, vient de m'envoyer votre billet. Vous devez avoir à présent entre les mains une lettre de moi. Je vous disois que je partois pour le Valais, que j'espérois n'y faire qu'une courte résidence, et que j'attendois de la bonté du Consul la permission de revenir cet automne à Paris ; que, si pour-
1. Joubert le cadet, depuis conseiller à la Cour de cassation.
2. Sainte-Beuve ChênedoUé dans Chateaubriand et son groupe, t. II, p. 220.
tant le voyage vous tentoit, quoique vous connaissiez déjà les montagnes, vous pouviez venir sur-le-champ me rejoindre à Paris ou à Villeneuve- sur- Yonne, d'où je me chargeois ensuite de tous les frais de votre voyage. La chose n'est pas brillante ; mais le Diable ne peut offrir que son Enfer.
Être avec vous seroit un grand bonheur pour moi ; mon amitié pour vous est inaltérable ; malheureusement on ne me met guère à lieu de vous le prouver ; vous ne pouvez vous faire une idée de mes chagrins.
Je crois connoître tous les vôtres. Notre chère Lucile est trèsmalade ! . . . Mon ami, si nous ne nous voyons pas encore cet été sous les montagnes de Sion, les landes de la Bretagne et de la Basse Normandie nous réuniront cet hiver. Quelle triste chose que cette vie ! Je vous embrasse en pleurant : c'est maintenant mon habitude.
P. S. — Adressez votre réponse chez Joubert, au Singe Violet., rue Saint Honoré, près la rue de l'Echelle. *
109 [16 mars 1804.]
A Talleyrand.
Citoyen Ministre, J'ai reçu les lettres de créance, la copie de la constitution du Valais et celle de trois autres actes que vous m'avez fait l'honneur de m'adresser.
Je me confor merai aux instructions de votre Excellence et j'emploierai tout mon zèle pour mériter l'estime du Gouvernement. J'ai l'honneur de vous saluer respectueusement.
Chateaubriand.
Paris 25 ventôse an 12.
Le Citoyen Chateaubriand ^ chargé d'affaires de
la République française près la République du Valais. 2
1 . Sainte-Beuve Chênedollé dans Chateaubriand et son groupe^ t. II, p. 221 .
2. Archives du Ministère des Affaires étrangères. Valais. Dossier 7, folio
iiO [14 au 21 mars 1804.]
A Chênedollé.
Vous avez reçu, mon très-cher ami, ma seconde lettre où je vous parlois du peu d'agrément de la chose que je vous proposois, et surtout de sa courte durée. Dupuy, que j'avois appelé comme secrétaire, a été épouvanté, et il refuse de venir. Je tâcherai de prendre quelque enfant de seize ans, qui me coûte peu et qui sache remplir les blancs d'un passe-port.
Votre lettre a croisé la mienne ; je ne m'étonne pas des difficultés que fait votre père. Nonseulement la place de secrétaire de légation ne dépend pas de moi, comme vous le dites, mais je n'ai point de secrétaire de légation ; je suis tout seul, et on ne me passe pas même un secrétaire particulier. Il est vrai que je vais dans un trou horrible, et que je n y vais que quelques mois, du moins je l'espère.
Si tout cela ne vous décourage pas, voilà la lettre pour M. votre père; remettez-la-lui et venez. J'aurai un extrême bonheur à vous embrasser. Ma femme est ici. Elle va me chercher un logement pour moi et pour elle. Je cherche une cabane k acheter aux environs de Paris ; j'espère l'avoir pour cet automne ; alors, si vous ne venez pas à Sion, du moins promettez-moi de venir vivre dans ma chaumière. Lucile va venir dans une pension excellente que je lui ai arrêtée ici. Alors nous pourrions tous nous réunir, au mois d'octobre, à Paris. Mille tendres amitiés, mille souvenirs. A vous pour la vie, et à toute épreuve.
J'attends votre réponse : en me répondant sur-le-champ, je pourrai encore recevoir votre lettre, rue de Beaune, hôtel de France.
Si vous abandonnez le projet de venir à Sion, vous jetterez au feu la lettre pour votre père.
Je n'ai point encore vu le Premier Consul.^