‹ Correspondance générale publiée pour la première fois sur les autographes et les manuscritsChapitre 331 sur 420 · LETTRE CIX · texte numérisé non relu

LETTRE CIX

A M. LE COMTE D'AYENJ.

7 janTier 1701.

Que de réflexions à faire, mon cher comte! M. de Barbezieux meurt tout jeune dans une grande fortune et à la veille de la voir encore plus grande". Il n'a qu'un moment pour se préparer à paroître devant Dieu; et l'habitude de penser plutôt aux affaires qu'au salut fait partager ce moment entre le testament et la confession'.

On ne sait encore qui remplira sa place; mais

1 . A utographe du cabinet de M. de Cambacérès. — Le comte d'Ayen et les princes qu'il accompagnait étaient arrivés à Bordeaux.

2. M. de Barbezieux, fils de Louvoîs, secrétaire d'État de la guerre, mourut le 5 janvier, à l'âge de trente-trois ans. II n'aTaft été que quatre jours malade. (( 11 avoit, dit Saint-Simon, toat ce qu^il falloit pour faire un grand ministre : fort instruit, on ne peut plus d'esprit ni plus de grâce dans l'esprit, un travail net et facile... Il aimoit fous les plaisirs et s'y perdoit, et passoit les nuits à travailler, etc. »

3. La Beaumelle met : « L'iiabitude de penser plutôt au frivole qu'à resseiiticl le fait partager avec une scandaleuse inégalité, etc. »

A M. LE COMTE D'AYEN (1701). 367

VOUS le saurez en même temps que vous recevrez cette lettre'. .

Madame la comtesse d'Ayen a eu quelque accès de lièvre qui l'ont fait demeurer à Versailles, et un léger soupçon de grossesse. Madame la maréchale, contre mon avis, n'a pas voulu la quitter.

Si vous pensez à moi, vous voyez, d'où vous êtes, à peu près ce que je fais. Je vous écris dans un petit intervalle qu'on me laisse. Madame de Dangeau va dîner avec moi, et peut-être madame d'Heudicourt. Monsieur sera spectateur, qui nous rendra raison de tout ce que nous mangerons et de tout ce que nous ne mangerons pas. Je m'en impatienterai^. Les princesses, qui ne sont point à la chasse, viendront, suivies de leur cabale, attendre chez moi le retour du roi pour dîner. Je ne prendrai pas plus de part à ces

1, On sait que ce fut Cliamillart, déjà contrôleur général de» finances. Les affaires de la guerre étaient la partie du gouvernement que le roi aimait et entendait le mieux. Sous Louvois, il s'en occupait déjà, et pas assez suivant son gré; sous Darbezieux, il fut réellement so^ propre ministre de la guerre et le fils de Louvois ne fut que son élève et son commis ; en prenant Chamillart, il compta s'occuper complètement des affaires de la guerre et n'avoir qu'un minisire de nom. H le fut en effet. Le général Grimoard, qui a préparé l'édition des Œuvres de Louis XI V, dit dans la Préface : » Je possède des manuscrits qui constatent que toutes les lettres un peu importantes furent minutées de sa maio ou dictées par lui à MM. de Barbezienx, de Ciiamlay, de Ciiamillart, à MM. La Cossière et Pinsonneau, chefs de la secrétairerie particulière du roi, qui fréquemment prenait la plume et achevait lui-même ce qu'il avait fait commencer par eux. De 1691 à 1707 il a été son propre ministre de la guerre : alors Voysin le soulagea. » . -

2. La Beaumelle ajoute : « Et madame d'Heudicourt rough-a de mon impatience, et j'en rougirai par imitation et par orgueil. »

368 CORBESPONDANGE GÉifÉRALE.

visiles que j'y en ai. Les chasseurs rcviendronl en foule et diront tous à la fois les moindres circonstances de la chasse. On s'en ira dtner. Madame de Dangeau ira quérir un trictrac. Mais nous n'avons pas à tout cela le comte d'Âyen, qui fait des tentatives de mêler quelque esprit dans notre conversation, sans pouvoir en venir à bout*.

La comtesse d'Estrées devient une très-jolie femme. Elle fait de très-bonne grâce tout ce qu'elle fait ; elle a plus d'esprit qu'il n'en paroissoit d'abord^; elle est très-naturelle, très-gaie, très-sage, devient très-polie ; plut à Dieu que ma nièce fût comme elle^!

La duchesse de Guiche se contente d'être belle. Elle ne met pas assez dans le commerce : je ne sais si c'est prudence ou paresse*.

Adieu, monsieur le comte, mes très-humbles et respectueux compliments à nos princes sur la nouvelle année. Il faut bien se ranger à la coutume, quoique j'avoue que je ne sente point cette tendresse qui transporte tout le monde le premier jour de Tan.

1. La Bcaumelle met : « Ce charmant comte d'Ayen, qui fait avec laut d'esprit tant d'efTorts inutiles pour nous en donner, •

2. La BeaumcUe ajoute : « Et de temps en temps, elle en Ciit voler jusqu'à nous des étincelles qui nous préparent k tout. •

3. Nous savons que la duchesse de Guiche et la comtetse d'Estrées élaient sœurs du comte d'Âyen.

4. La Beaumelle ajoule : « H seroit si aisé a cette paresseuse d'être quelque chose de plus, n

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LETTRE ex

A M. LE COMTE D'AYEN»

il jaiiTier 1701.

Je crois que vous serez bientôt en Espagne et que nous aurons de vos nouvelles rarement, car il me parott qu'elles sont longues à venir. Il faudra réparer cet inconvénient inévitable par écrire des volumes, et commencer depuis le moment que vous serez monté dans le carrosse, tratné par six mules. On m'a dit que vous occuperez un strapontin, s'il y a des strapontins en Espagne, où Ton dit que les car^ rosses sont très-différents des nôtres ; mais, quoi qu'il en soit, monsieur le comte, dites-nous, mot à mot, les moindres détails qui regardent le roi d'Espagne, et que le roi de France sera ravi de voir; et, pour moi, ce qui voUs touche ne m'est point indifférent'. M. le duc d'Harcourt fait une si grande figure,' et a par conséquent tant d'affaires, que je n'ose presque plus lui écrire, et encore moins espérer des lettres. Mais, pour M. le marquis de Sézanne', je le conjure de continuer comme il a commencé; ses lettres firent fort bien sa cour. Ne noiis oubliez pas assez pour vous contenter des choses importantes, nous voulons les moindres détails : comment le roi est vêtu; ce

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