LETTRE CLIV
A 31ADAME L^ABBESSE DE FONTEVRAULT '
A Fontainebleau, ce 1*' octobre 1701.
J'ai à répondre à trois de vos lettres, madame, el je serois bien honteuse, si je n'avoisune très-bonne excuse. Je suis tombée malade aussitôt après l'extrémité où nous avions vu madame la duchesse de Bourgogne, et comme nos âges sont différents, nos ressources le sont aussi. Elle est parfaitement guérie et je suis encore abattue et dans l'usage du quinquina qui m'enivre deux fois par jour, ce qui n'est- pas
1. Tirée d'un Recueil manuscrit ayant appartenu aux Dames de Saint-Cyr. Voir t. 111, p. 37,
A MADAME L'ABBESSE DE FONTEYRAULT (1704). 453
propre aux têtes attaquées de migraine. Mais venons à vos lettres, madame, que j'ai devant les yeux.
Il est question dans la première de Tabbaye de Ronceray dont le roi n'a point encore la démission. Il n'y a guère d'aiïaires dont je me mêle moins que de celles des bénéfices, croyant très- dangereux d*eii charger ma conscience ' . J'ai lu, madame, tout ce que vous me dites de madame votre nièce; vous savez l'estime que le roi a pour vous ; il est fâcheux que l'évèque y fut contraire, car on les consulte en pareil cas. Je ne comprends point qu'en cela vos intérêts soient contraires à ceux de madame de Ronceray, puisque vous ne prétendez à l'abbaye que lorsqu'elle ne voudra plus ou ne pourra plus en jouir.
Votre seconde lettre, madame, est sur la maladie de madame la duchesse de Bourgogne qui est trèssensible à la part que vous y avez prise. Elle est tout à fait rétablie et me charge de vous remercier de .ce que vous ne Toubliez pas. Le roi a reçu avec plaisir, madame, les compliments que vous lui auriez faits là- dessus.
Venons ù la troisième lettre qui est sur le portrait de cette princesse. Votre extrême politesse ne vous permeltroit pas d'y trouver à redire, tel qu*il peut être, mais il nous a paru charmant. J'ai choisi cet habit parce qu'il me paroissoit avantageux, madame la duchesse de Bourgogne ayant le col
1 . On voit par là à quoi se bornait rinflueneo de madame de ^ Mainlenon : aux affaires d'Église, des évèques, des particullan. Quant aux affaires d*État, elle n'y prit de part que plus tard, dans les mallieurs de la guerre de la suoeession d'Espagne.
un peu plus long. On a pris sa mesure juste sur sa taille. Vous parlez trop bien, madame, sur la coiffure; il est très-vrai qu'on lui cache trop le front parce qu'elle Ta trop grand. Notre princesse est laide, mais si elle avoit des dents, elle seroitplus aimable que les plus belles femmes. Elle devient grande et donnera, s'il plaît à Dieu, de beaux enfants. Elle a bien été contente de se voir traiter par vous de mérite solide, et elle Test assez pour préférer cette louange à celle de sa personne. Elle n'a aucun ridicule là-dessus et devient très-raisonnable. Je voudrois qu'elle aimât un peu moins le jeu, mais il est difficile de s'en passer à la cour et encore plus de s'y modérer. Je vous quitte, madame, pour aller prendre un verre de vin qui me mettra hors d'état de continuer ma lettre et de vous faire des protestations que je vous espère qui ne sont point nécessaires pour vous persuader un véritable attachement pour vous.