GUSTAVE FLAUBERT
De la QuaranUine de Rtodes. Dimauclie 6 octobre ISSO.
Vous avez bien tort, mon vieux solide, de ne pas m'écrire plus souvent, car je vous assure que vos lettres sont pour moi de vraies parties de plaisir. La dernière m'a fait bien rire, et ce que vous me dites de toutes vos connaissances ne m'a pas médiocrement amusé. Il y au l'ait là-dessus de quoi causer longuement au coin du feu, le nez sous le manteau de la cheminée et les pieds dans nos pantoufles. C'est ce que je me promets bien ie faire à mon retour. Quelle bosse de soufflet noua nous donnerons! U faudra lui faire jouter un ressort.
Il parait que le jeune fiouilhet se livre un peu â. l'immoralité en mon absence. Vous le voyez trop souvent. C'est vous qui démoralisez ce Jeune homme. Si j'étais sa mère, je lui interdirais votre société. U n'y a rien de pire pour la jeunesse que la fréquenta- 11. 1
tiOQ de3 vieillards débauchés. Néanmoins, continuez, mes bons vieux, à boire le petit verre à ma aanlé quaad vous vous trouvez ensemble, Pochardez-vous même en mon honneur. Je vous excuse d'avance. Quant à rHôtel-Dieu,j;a ne va pas fort, dit-on, avec le nouveau ménage, n n'y a là-dedans' rien qui m'étonne. 'Quel bonheur ce sera pour moi de voir de mes yeux ce jeune homme établi et père de famillel La maison ne périra donc pas, il y aura un rejeton qui fleurira dans le comptoir. Les Imnes s'en réjouiront et lesregistres auront un maître. Avez-vouB
r réfléchi quelquefois, cher »deus compagnon, à toute la sérénité des irnbécilesL? La bêtise est quelque chose , d'inébranlable, rien ne^Vttaque sans se briser contre ■ elle. Elle ■ est de la ^ture du granit, dure et résis- \ \^^Jante. A Alexandrie, un certain Thompson, de Sunder- ■^ land, a, sur la colonne de Pompée, écrit son nom en \ lettres de sis pieds de haut. Cela se ht à un quart de \ lieue de distance. Il n'y a pas moyen de voir la colonne sans voir le nom de Thompson, et par conséquent sans penser h Thompson. Ce crétin s'est incorporé au monument et le perpétue avec lui. Que dis-je? Il l'écrase par la splendeur de ses lettres gigantesques. N'est-ce pas très fort de forcer les voyageurs futurs à penser à soi et à se souvenir de vous ? Tous les imbéciles sont plus ou moins des Thompson de Sunderlànd. Combien dans la vie n'en rencontre- t-on pas il ses plus belles places et sur ses angles les plus pursî Et puis c'est qu'ils nous enfoncent toujours; ils sont si nombreux, ils sont si heureux, ils reviennent si souvent, ils ont si bonne santé! En voyage' on en rencontre beaucoup, et déjà nous en avons dans notre souvenir une johe collection, mais comme ils passent vite, ils amusent. Ce n'est pas comme dans la vie
ordinaire où ils finissent par vous rendre féroce.
Nous sommes venus ici de Beyrouth sur le bateau à vapeur autrichien avec Hartim-Bey, ex-premier ministre d'Abbas-Pacha. C'est une de nos anciennes connaissances d'Egypte que nous avons renouée dimanche dernier, au diner du Consul général. Il a fui à temps d'Alexandrie; on venait pour l'empoigner de force de la part du Pacha, qui probablement allait lui faire prendre quelque funeste tasse de café. II s'est réfugié à bord du paquebot français pour Beyrouth, et de Beyrouth il gagne Constantin ople, où il va aller dénoncer son maître et tâcher de le faire sauter, ce qui eat possible. Pendant troisjours passés ensemble à- bord, nous avons beaucoup causé, ou plutôt il nous a beaucoup parlé, nous flairant gens de plume, et que par la suite nous pourrions lui être utiles, et puis peut-Ctre aussi parce que nous sommes des particuliers très aimables. Rien n'est plus respecté en Orient que l'homme maniant la plume. Effendi [homme qui sait lire) est un titre d'honneur. Maxime en ce moment rédige sur cette affaire un bout de note pour Paris,; c'est une nouvelle poUtique assez grave. Quant à moi, je deviens paresseux comme un curé. Je ne suis bon qu'à cheval ou en bateau. Tout travail maintenant m'assomme, je deviens là-dessus très oriental; il faut espérer que je changerai au- retour. A propos de curé, puisque ce mot m'est venu au bec (de ma plume), j'en ai diablement vu en Syrie et en Palestine. Nous avons vu des capucins, des carmélites, etc. Nous avons étudié de près cette fameuse question des Druses et des Maronites dont on a fait tant de bruit en France, et qui est bien une des plus belles blagues du monde.
Nous avions le cœur gros quand nous sommes
i C0RRESPONDA.NCE DE G. FLAUBERT.
partis de Beyrouth. Nous avons vécu là d'une balle
vie de vagabond pendant deux mois.
Il faut vous dire que nous ne portons plus de chaussettes dans nos bottes. Nous avons reconnu que fî'était une économie de blancbissage et que ça nous fusait plus frais aux pieds. La saison poiu-tant se refroidit. Nous couchons encore à la belle étoile, mais avec des vêtements de drap. Depuis le mois de janvier dernier, nous n'avo'ns pas reçu une goutte de pluie, mais nous allons en avoir à Conetantinople.
Je vous ai bien regretté il y a aujourd'hui quinze jours, c'était à Eiden, au beau miheù du Liban, & trois heures des cèdres. Nous avons dlué chez le sheik du pays. Pour aller dans la salle où nous avons été reçus, nous avons traversé une foule (le mot est littéral) de quarante à cinquante domestiques. Aussitôt que nous avons été assis sur les divans, on nous a parfumés avec de l'encens, après quoi on nous a aspergés avec de l'eau de fleur d'oranger. Un domestique suivait, portant une longue serviette à franges pour vous essuyer les mains. Le maître de la maison, jeune homme de 21 ans environ, portait sur les épaules un manteau brodé d'or, et tout autour de la tête un turban de soie rouge k petites étoiles d'or serrées tes unes près de» autres, n y avait bien une trentaine de plais à table, pour quatre personnes que nous étions. Afin 'de faire honneur à tant d'honneurs, j'ai mangé de telle sorte que si je n'ai pas eu d'indigestion le soir, c'est que j'ai un rude estomac. C'est du reste une grande impolitesse à ces gens-là que de refuser. A Kosseir, sur les bords de la mer Rouge, dans une circonstance semblable, Maxime a manqué crever d'indigestion.
Adieu, mon bon vieux père Parain, ne faites pas
trop de- polissonneries avec Bouilhet. Écrivez-moi souvent, et recevez de ma part la meilleure embrassade que jamais neveu ait donnée à son oncle, ou ami à son ami. A vous du fond du cœur.
A aa mire.
ConaUnliuople, 14 novembrâ I8S0
11 y a beaucoup de choses du monde que, dans ta candeur, tu ignores, pauvre vieille. Hoi qui deviens un très grand moraliste et qui, d'ailleurs, me suis toujours plongé h. corps perdu dans ce genre d'études, j'ai soulevé pas mal de coins de rideau qui cachaient des turpitudes sans nomire. Ou apprend aux femmes h mentir d'une façoù infâme. L'apprentissage dure toute leur vie depuis la première femme de chambre qu'on leur donne jusqu'au dernier amant qui leur survient, chacim s'ingère à les rondi'e canailles et après on crie contre elles ; le puritanisme) la bégueulerie, la bigotterie, le système du renfermé, de l'étroit, a dénaturé et perd dans sa fleur les plus charmantes crdà-. tiens du bon Dieu. J'ai peur du corset moral, voilà tout. Les premières impressions ne s'effacent pas, tu le sais. Nous portons en nous notre passé; pendant toute notre vie, nous nous sentons de la nourrice. Quand je m'analyse, je trouve en moi encore fraîche et avec toutes leurs influences (modifiées il est vrai par les combinaisons de leur rencontre) la place du père Langlois, celle du père Mignot, celle de don Quichotte et de mes songeries d'enfant dans le jardin h. côté de la fenêtre de l'amplii théâtre. Je me résume :
prends quelqu'un pour lui apprendre l'anglais et les premiers éléments généraux. Mêle-toi de tout cela le plus que tu pourras toi-même, et surveille le caractère et le bon sens (je domie au mot l'acception la plua large) de la personne.
Je te parlais tout à l'heure d'observation morale, je n'aurais jamais soupçonné combien ce cûté est abondant en voyage. On s'y frotte à tant d'hommes différents que véritablement on finit par connaître un peu le monde (à force de le parcourir). La terre est couverte de balles splendides. Le voyage a des mines de comique inomenses et inexploitées. Je ne sais pourquoi personne jusqu'à présent n'a fait cette remarque qui me parait bien naturelle. Et puis, c'est qu'on se déboutonne si vite, on vous fait des confidences si étranges! Un homme voyage depuis un an et ne trouve personne à qui parler; il vous rencontre un soir dans un hâtel ou sous une tente ; on parle d'abord politique, puis on cause de Paris, puis le bouchon sort tout doucement, le vin s'épanche et en deux heures voilà qu'on vide le reste jusqu'au fond ou à peu prés. Le lendemain, on se sépare, et l'on ne reverra jamais son ami intime de la veille au soir; U y a même à cela souvent des mélancolies singulières.
Nous avons visité le vieux sérail et les mosquées Le sérail ne signifie pas grand'chose . Ce sont d'ad mirables appartements dans le plus beau point de vue du monde peut-être, mais ornés et meublés dans un goût déplorable. Toutes les vieilles rocamboles d'Europe dont on ne veut plus on les repasse aux Turcs qui donnent là-dedans avec la naïveté du barbare. A part la salle du Trûne, merveilleuse c'est le mot, tout le reste est de la petite musique.
J'ai vu les derviches hurleurs. J'y .étais très préparé
i,<„,,,." ,,Goo<^lc
CORRESPONDANGK DE G. FLAUBERT. 7
par tout ce que j'avais déjà vu au Caire, aussi n'eu ai-je été nullement étonné. Jeudi prochain nous y ■ retournerons. H se passera des choses gentilles, on se passera dans le corps un tas d'instruments de supplice <jue nous avons vus accrochés aux murs. Mais je trouve que l'on ne vante pas assez les tourneurs. Rien n'est plus gracieux que de voir valser tous ces hommes avec leurs grands jupons plissés et leur figure extatique levée au ciel. Ils tournent sans s'arrêterpendântune heureenvirou.Un d'euxnous a affirmé que, s'il ne fallait pas tenir ses bras au-dessus da 63 tête, il est capable de tourner pendant six heures de suite. Celui-là nous fait de temps à autre des visites. Nous lui donnons one bouteille d'ean-de-vie qu'il boit très bien en sa qualité de musulman.
A. Xionls Bonilhflt.
CkiOstantiDople, 14 novembre iSSa
Si je pouvais t'écrire tout ce que je réfléchis à propos de mon voyage, c'est-à-dire que si je retrouvais quand je prends la plume les choses qui me passent dans la tète et qui me font dire, à part moi, je lui -Scrirai ça, tu aurais vraiment peut-être des lettres amusantes. Mais, cela s'en va aussitôt que j'ouvre • mon carton. N'importe, au hasard de la fourchette, comme ça viendra.
D'abord de Constantînople, où je suis arrivé hier matin, je ne te dirai rien aujourd'hui, à savoir seulement que j'ai été frappé de cette idée de Fourier : qu'elle serait plus tard la capitale de la terre. C'est réellement énorme comme Awnanilc. Ce sentiment d'écrasement que tu as iSprouvé à ton entrée à Paris,
e'est ici qu'il vous pénètre en coudoyant tant d'hommes inconnus depuis le Persan et l'Indien jusqu'à l'Américain et l'Anglais, tant d'individualités séparées dont l'addition fonnidable aplatit la vôtre. Et puis, c'est Immense. On est perdu dans les rues, on ne voit ni le commencement ni la fin. Les cimetières sont des forêts au milieu de la ville. Du haut de la tour de Galata, on voit toutes les inaisons et toutes les mosquées (à côté et parmi le Bosphore et la Come-d'Or pleins de vaisseaux], les maisons peuvent être comparées aussi à des navires ; ce qui fait une flotte immobile dont lee minarets seraient les m&ts des vaisseaux de haut bord (phrase un peu entortillée, passons).
J'aurai demain ton nom Loue Bouilhette (pronondation turque) écrit sur papier bleu en lettres d'or. C'est un cadeau que Je destine à orner ta chambre. Cela te rappellera, quand tu le regarderas tout seul, que je t'ai beaucoup mêlé à mon voyage. En sortant de chez les « malins » (écrivains) où nous avions discuté le papier, l' ornementation et le prix de ladite pancarte, nons avons été donner à manger aux pigeons de la mosquée de Bajazet. Ils vivent dans la cour de la mosquée, par centaines. C'est une œuvre pie que de leur jeter du grain. Quand on arrive, ils s'abattent sur les dalles de tous les cétôs de la mosquée, des corniches, des toits, des chapiteaux des colonnes. La port a aussi ses oiseaux familiers. Au milieu des navires et des calques on voit les cormorans voler ou qui se reposent sur les flots. Sur les toits desmaisons il y a des nids de cigognes, abandonnés l'hiver. Dans les cimetières les chèvres et les ânes broutent tranquillement, et la nuit les femmes turques y donnent des rendez-vous aux soldats.
Le cimetière est une des belles choses de l'Orient.
CORRESPONDAHGE DE 6. FLAUBERT- »
11 n'a pas ce caractère profondément agaçant que je trouve chez nous à ce genre d!étal)lissement; point de mur, point defossé, point de séparation ni de cli^ture quelconque. Ça se trouve à propos de rien dans la campagne ou dans une ville, tout h coup et partout, comme la mort elle-même, à côté de la vie et sansqu'ony prenne garde. On traverse un cimeUère comme on traverse un bazar. Toutes lestombessontpareillea, elles ne diffèrent que par l'ancienneté. Seulement à mesnre qu'elles vieillissent, elles s'enfouissent et disparaissent, comme fait le souvenir qu'on a des morts. Les cyprès plantés en ces lieux sont gigantesques. Ça donne au site un jour vert plein de tranquillité. A propos de sites c'est à Gonstantinople véritablement que l'on peut dire :Un site! ahl quel tableau I
Où en es-tu avec la muse? je m'attendais ici k trouver une lettre de toi et quelque chose en vers y inclus. Que devient la Chine ? que lis-tu ? Comme j'ai envie de te voir!
Quant à moi, littérairement parlant, je ne sais oii j'en suis. Je me sens quelquefois anéanti (le mot est faible), d'autres fois le style « limbique » (à l'état de limbe et de fluide impondérable] passe et circule en. moi avec des chaleurs enivrantes. Puis ça retombe. Je médite très peu, je rêvasse occasionnellement. Mon genre d'observation est surtout moral. Je n'aurais jamais soupçonné ce côté au voyage. Le côté psychologique, humain, comique y est abondant. On ren* contre des balles splendides, des existences gorgepigeon très chatoyantes à l'œil, fort variées comme loques et broderies, riches de saletés, de déchirures et de galons. Et au fond toujours cette vieille canaillerie immuable et inébranlable. C'est 1^ la base. Ahl icomme il vous en passe sous les yeux 1
i,<„ ,,,.■■ ,,Goo<^lc
De temps à autre dans les villes j'ouvre un journal, n me semble que nous allons rondement. Nous dansons non pas sur un volcan, mais sur la planche d'une latrine qui m'a l'air passablement pourrie. L'idée d'«5tudier la question me préoccupe. A mon retour j'ai envie de m'enfoncer dans les socialistes et de faire sous la forme théâtrale quelque chose de très brutal, de très farce, et d'impartial bien entendu. J'ai le mot sur le bout de ma lan^e et la couleur au bout des doigts. Beaucoup de sujets plus nets comme plan n'ont pas tant d'empressement à venir que celui-là.
A propos de sujets j'en ai trois qui ne sont peutêtre que le même et ça m'embête considérablement. i" Une nuit de Don Juan à laquelle j'ai pensé au lazaret de Rhodes. 2* L'histoire d'Anubis, la femme qui veut se faire aimer par le Dieu. C'est la plus haute, mais elle a des difficultés atroces. 3' Mon roman flamand de la jeune Mie qui meurt vierge et mystique entre sou père et sa mère, dans une petite ville de province, au fond d'un jardin planté de choux et de quenouilles, au bord d'une rivière grande comme l'eau de Robec. Ce qui me turlupine c'est la parenté d'idées entre ces trois plans : Dans le premier, l'amour inassouvissable sous les deui formes de Tamour terrestre et de l'amour mystique. Dans le second, même histoire, mais on se donne et l'amour terrestre est moins élevé en ce qu'il est plus précis. Dans le troisième ils sont réunis dans la même personne, et l'un mène k l'autre, seulement mon héroïne crève d'exaltation religieuse après avoir connu l'exaltation des sens. Hélas I il me semble que lorsqu'on dissèque si bien les enfants à naître on n'est pas assez monté pour les créer. Ma netteté métaphysique me donne des terreurs. Il faut pourtant que j'en revienne. J'ai besoin
correspondance: de g. klaubert. u
de me doiiner ma luesure à mol -même. Je veux pour vivre tranquille avoir mon opinion sur mon compte, opinion arrêtée et qui me réglera dans l'emploi de mes forces. Q me faut conuaitre la qualité da mon terrain et ses Umltes avant de me mettre au labourage. J'éprouve, par rapport à mon état littéraire intérieur, ce que tout le monde, à notre ûge, éprouve un peu pai- rapport à la vie sociale : « Je sens le besoin de m'établii". » •
A Sinyrne, par un temps de pluie qui nous empêchait de sortir, j'ai pris au cabinet de lecture « Arthur » d'Eugène Sue. Il y a de quoi en vomir, ça n'a pas de nom. il faut lire ça pour prendre en pitié l'argent, le Buccèset le public. La littérature a mal k la poitrine. Elle crache, elle bavache, elle a des vésicaloires qu'elle couvre de taffetas pommadés, et elle s'est tant brossé la tête qu'elle en a perdu tous ses cheveux. II faudrait des Christs de l'Art pour guérir ce lépreux.
. En revenir h l'antique, c'est déjà fait, au moyen âge, c'est déjà fait. Reste le présent. Mais la base tremble, où donc appuyer les fondements 7 La vitalité et partant la durée est à ce prix pourtant. Tout cela m'inquiète tellement que j'en suis venu à ne plus aimer qu'on m'en parle ; j'en suis irrité parfois comme un galérien libér6 qui entend causer système pénitentiaire, avec Maxime surtout, qui n'y va pas de main morte et qui n'est pas un gaillard encourageant; et j'ai rudement besoin d'être encouragé. D'un autre côté ma vanité n'est pas encore résignée à n'avoir que des prix d'encouragement.
Je m'en vais relire toute l'Iliade. Dans une quiniaine noue ferons un petit voyage en Troade. Au mois de janvier nous serons en Grèce. Je bisque d'Être si
tZ CORRESPONDANCE DE G. f LAUbKRT.
ignorant. Ah ! si je savais le grec au moius et j'y a perdu tant de temps !
La sévénitâ m'obondoimel
Celui qui, voyageant, conserve de soi la même estime qull avait dans son cabinet en se regardant tous les jours dans sa glace, est un bien grand homme ou un bien robuste ùnbécile. Je ne sais pourquoi, mais je deviens très humble.
En 'passant devant Abydôs j'ai beaucoup pensé à Byron. C'est là son Orient, l'Orient turc, l'Orient du sabre recourbé, du costume albanais et de la fenêtre grillée donnant sur des flots bleus. J'aime mieux l'Orient cuit du Bédouin et du désert, les profondeurs vermeilles de l'Afrique, le crocodile, le chameau, la girafe.
Je regrette de ne pas aller en Perse {l'argent ! l'argent 1), je rêve des voyages d'Asie, aller eu Chine par torre, des impossibilités, les Indes ou la" Californie qui m'excite toujours sous le rapport humain. D'autres fois je me prends de tendresses à en pleurer en songeant à mon cabinet de Croisset, h. nos dimanches. Ah ! comme je regretterai mon voyage et comme je le referai et comme je me redirai l'éternel monologue : fl Imbécile, tu n'as pas assez joui. »
Pourquoi la mort de Balzac ra'a-t-elle vivement affecté î Quand meurt un homme que l'on admire on est toujours triste. On espérait le connaître plus tard et s'en faire aimer. Oui, c'était un hommefort et qui avait crânement compris son temps. Lui qui avait si bien étudié les femmes, il est mort dès qu'il a été marié et quand la société qu'il savait a commencé son dénouement. Avec Louis-Philippe s'est on allé quelque chose
i.,<„,,,." ,,Goo<^lc
CORRESPONDANCE DE G. FLAUGEItT. 13
qui ne reviondrâ pas. Il faut mainteuant d'autres musettes.
Pourquoi ai-je une envie mélancolique de retourner en Egypte et de remonter le Nû et de revoir RuchoukHanem?.,. C'est égal, j'ai passé là une soirée comme on en passe peu dans la vie. Du reste je l'ai bien sentie. T'ai-je regretté 1 pauvre vieux !
Il me semble que je ne te dis rien de bien intéressant. Je vais me coucher et demain je te paiierrâ un peu de mon voyage, ça sera plus amusant pour toi que mon étemel moi don', je suis bougrement las.
Si noTeinLrc 1850.
En attendant que je reçoive la lettre annoncée par ma mère et dans, laquelle vous devez me raconter une anecdote curieuse s>ir îe jeune Bezet, je réponds bien vite, cher oncle, à la vôtre que j'ai reçue par le dernier courrier.
Que voulez-vous que je vous dise, cher vieux compagnon ? Quand je serai revenu à Croisset comme nous arrangerons ensemble toutes les babioles que je rapporte. Échignerons- nous la muraille, hein? Quel abus de la vrille !
Ahl vieux polisson de père Parain, si voua étiez i(à vous ouvririez de grands yeux à voir dans les rues les femmes. Elles se font voiturer dans des espèces de vieux carrosses suspendus et dorés à l'extérieur comme des tabatières. Là-dedans, couchées sur des divans comme dans leur maison (la voiture quelquefois est close par des rideaux de soie}, on peut lei contempler tout à son aise. Elles ont sur la figure u| 11. 3
voile transparent à travers lequel on voit le roiigc de leurs lèvres peintes et l'arc de leurs sourcils noirs. Dans l'intervalle du voile, entre le front et les joues, paraissent leurs yeux qui brûlent à regarder, et qui dardent sur vous d'aplomb leurs prunelles fixes. De loin, ce voile que l'on ne distingue pas leur donne une pâleur étrange, qui vous arrête sur les talons saisi d'étonnement et d'admiration. Elles ont l'air 'do fantômes. A travers les voiles qui retombent sur leurs mains brilknt leurs bagues de diamants, et songer, miséricorde, que dans dix ans elles seront en chapeau et en corset ! qu'elles imiteront leurs maris qui se font babiller à l'européenne, portent des bottes et des redingotes I
Souvent en vous promenant en canot avec moi vous preniez instinctivement la chaîne. Si vous alliez en caîque sur le Bosphore je ne sais à quoi vous vous accrocheriez. Figurez-vous des barques de vingt-cinq à trente-cinq pieds de long sur deux et demi tout au plus de large, pointues comme des aiguilles à l'avant et à l'arrière. On y peut tenir deux dedans. On s'accroupit au fond et il faut rester complètement immobile de peur de chavirer. Les deux rameurs, en chemise de soie, se servent de rames dont la partie comprise entrele tollet et la poignée a un renflement énorme pour faire contre-poids. Quand on est dans une semblable embarcation, que la mer est calme et que les caidjis sont bons, on vole sur l'eau.
Le port de Constantinople est plein d'oiseaux. Vous savez que les Musulmans ne les tuent jamais. Il y a des bandes de goélands qui nagent entre les navires. Les pigeons perchent sur les cordages des navires et de là s'envolent pour aller se poser sur les minarets.
Vous ne sauriez croire, mon \ieux, combien nous '
pensons à vous et combien noas vous regrettons, îd pitrtîculiérement. Vous seriez capable d'y passer le reste de votre vie. Une fois entra dans les bazars vous n'en sortiriez plus. Toutes les boutiques sont ouvertes, on s'asseoit sur le bord, on prend la pipe du marchand et on cause avec lui. On peut y revenir vingt jours de suite sans rien acheter. Quand un marchand n'a pas ce que vous désirez il se lève (le dessus son tapis et vous mène chez un voisin. Mais quand il s'afrit du prix il faut, règle générale, commencer par rabattre les deux tiers. On se dispute pendant une heure, il jure par sa tète, par sa barbe, par tous les prophètes et enfin vous iînissez par avoir votre marchandise avec 50, 60 ou 75 p. 100 de rabais. Les Persans particulièrement sont d'infâmes gueux. Avec leur bonnet pointu et leur grand nez ils ont des balles de gredin très amusantes. Stephany, notre drogman, a une rage de Perse et de Persans incroyable ; partout où il en rencontre il s'arrête à causer avec eux.
X sa mère.
Constautinople, 4 décembre ISâO.
Sais-tu que tu finirais, chère vieille, par me donner une vanité démesurée, moi qui assiste à la décroissance successive de cette qualité qu'on ne me refuse généralement point. Tu me fais tant de compliments sur mes lettres que je crois que l'amour maternel t'aveugle tout à f^t.
Je suis curieux de voir ce que tu auras décidé relativement k ton voyage dltahe et si tu emmèneras la petite. Écris-moi à Athènes. Nous ne savons au juste quand nous partons de Constantinople, mais ce sera
00;ilc
16 COflRESPOKDANCH DE G. FLAUBERT.
probablement d'ici à une quinzaiae. Nous nous rainons dans les villes, tout notre voyage de Rhodes et d' Asie-Mineure nous a moins coûté que douze jours passés à Smyrne où nous n'avons pourtant rien acheté. Mais la vie européenne est exorbitante. Deus piastres, Madame! deux piastres I (dix sols!) pour laver un col de chemise, ainsi du rest«. D'Athènes nous filerons probablement sur Patras après avoir vu de la Grèce ce que nos moyens nous permettront et ils ne nous permettront pas grand'chose, et à Patras nous nous embarquerons pour Brindisi d'oii nous irons par terre jusqu'à Naples, Tel est notre plan. Sinon il faudrait retourner à Malte, y faire cinq Jours de quarantaine et quatre de libre pratique, et de Halte se rembarquer pour Naples, ce qui serait peu amusant, surtout pour Maxime qui redoute la mer. Quant à moi j'y suis crâne. C'est avec l'équitation un talent que j'ai acquis en voyage, car je suis maintenant « aussi , bon homme do cheval que de pied » comme M. de Montluc. Autre talent : j'entends très bien l'italien, il y a du moins peu de choses qui m'échappent quand on ne le parle pas trop vite; pour ce qui est de le parler, je baragouine quelques mots. Mais ce qui me désole, c'est le grec; leur s. n. d. D. do prononciation est telle, que je reconnais à peine un mot sur mille. Le grec moderne est tellement mêlé de slave, de turc et d'italien que l'ancien s'y noie et ajoutez à cela leurs polissonnes de lettres sitïlées et avalées I A Athènes je serai moins ébouriffé, on y parle plus littérairement.
En fait de haute littérature, nous avons rencontré ici M. de Saulcy, membre de l'Institut et directeur du Musée d'artillerie, qui voyage avec Ëdoilard Delessert, le fils de l'ancien préfet de police, et toute une bande
eORHESPONDANCE: DE G. FLAUBERT. 17
qui les accompagne. Dès le début, grande familiarité, OE retranche le monsieur, questions de la plus franche obscénité, plaisanteries, bons mots, esprit français dans toute sa grâce. Nous leur avons conseillé de ne pas aller dans le Hauran où infailliblement ils se seraient fait casser leurs gueules. Je crois que c'est un service que nous leur avons rendu là. Dès le lendemain nous étions devenus tellement amis que M. de Saulcy me tapait sur le ventre en me disant : « Ahl mon vieox Flaubert. » M, de Saulcy est celui qui a trouvé le moyen de lire le cunéiforme.
Nous dînons après-demain à l'ambassade chez le général. Ce brave général néglige la tenue diplomatique, dans l'intimité il donne de grands coups de poing dans le dos de Maxime en l'appelant sacré farceur.
Je viens de mé promener à cheval tout seul avec Stephany pendant trois heures. 11 faisait très froid. Le ciel est pâle comme en France. Nous avons galopé sur des landes àtravers champs. J'ai rejoint les eaux douces d'Europe où dans l'été les belles dames d'ici viennent marcher sur l'herbe avec leurs bottes de maroquin jaune. Il y avait à la place de promeneurs un troupeau de moutons qui broutait et les feuilles jaunies des sycomores tombaient au pied des arbres dans le palais d'été du grand sultan. Je suis revenu par Eyerb. Une mosquée est enfermée dans un jardin qui est plein de tombes drapées et enguirlandées de feuillage et de lierres. J'ai traversé l'interminable quartier juif et le Phanar, quartier des descendants des anciens empereurs Grecs. Puis par le grand pont de bois et le petit champ des morts de Pera je suis rentré à l'hôtel.
Je ne sais que rapporter au père Parain et mon embarras est tel que je ne lui ranportc rien. Il choi-
16 CORRESPOROANCB DE 6. FUUBEHT.
sira dans mes afTaires à moi ce qui lui plaira le mieux. Pour le commun des amis nous avons des pantoufles, des pipes, des chapelets, toutes choses qui font beaucoup d'effet et qui ne coûtent pas cher. Devenonsnous canailles, hein? Les voyages Jnstniisent la jea-
Coastautinople, 15 décambre 1850.
\ quand ma noce? me demandes-tu à propos du mariage de E..., à quand? à. jamais, je l'espère. Autant qu'un homme peut répondre de ce qu'il fera, je réponds ici de la négative. Le contact du monde auquel je me suis énormément frotté depuis quatorze mois me fait de plus en plus rentrer dans ma coquille. Le père Parain, qui prétend que les voyages changent, se trompe; quant à moi, tel je suis parti, tel je reviendrai, seulement avec quelques cheveux de moins sur la tète et beaucoup de paysages de plus dedans. Voilà tout. Pour ce qui est de mes dispositions morales, je garde les mêmes jusqu'à nouvel ordre; et puis s'il fallait dire là-dessus le fond de ma pensée et que le mot n'eût pas l'air trop présomptueux, je dirais je suis trop vieux pour changer. J'ai passé l'âge, quand on a vécu comme moi d'une vie toute intime pleine d'analyses turbulentes et de fougues contenues, quand on s'est tant excité soi-même et calmé tour à tour, et qu'on a employé toute sa jeunesse à sef aire manœuvrer l'âme comme un cavalier fait de son cheval, qu'il force à galoper à travers champs, à coups d'éperon, à marcher à petits pas, à sauter les fossés, à courir au trot et à l'amble, le tout rien que pour s'amuser et en savoir plus; eh bien, veux-je dire, si on ne s'est pas
cassé le cou dès le début il y a de grandes chances pour qu'on ne se le casse pas plus lard. Moi aussi, je suis établi, en ce sens que j'ai trouvé mon assiette, comme centre de gravité. Jene présume pas qu'aucune secousse intérieure puisse me faire changer de place et tomber par terre. Le mariage serait pour moi une apostasie qui m'épouvante. La mort d'Alfred n'a pas effacé le souvenir de l'irritation quo cela m'a causée. C'a été comme pour les gens dévots la nouvelle d'un grand scandale donné par un évêque. Quand on veut, petit ou grand, se mêler des œuvres du bon Dieu, il faut commencer, rien que sous le rapport de l'hygiène, par se mettre daus une position à n'eu être pas la dupe. Tu peindras le vin, l'amour, les femmes, la gloire, à condition, mon bonhomme, que -tu ne seras ni ivrogne, ni amant, ni mari, ni tourlourou. Mêlé à la vie, on la voit mal, on en soulTi-e ou on en jouit trop. L'artiste selon moi est une monstruosité, quelque chose hors nature, tous les malheurs dont la Providence l'accable M viennent de l'entêtement qu'il a & nier cet axiome ; il en souffre et en fait souffrir. Qu'on interroge là-dessus les femmes qui ont aimé des poètes et les hommes qui ont aimé des actrices. Or (c'est la conclusion) je suis résigné à vivre comme j'ai vécu, seul, avec une foule de grands hommes qui me tiennent lieu de cercle, avec ma peau d'ours, étant un ours moi-même, etc. Je me fiche du monde, de l'avenir, du qu'en dira-t-on, d'un étabhssement quelconque, et même de la renommée littéraire, qui m'a jadis fait passer tant de nuits blanches à la rêver Voilà comme je suis, tel est mon caractère.
Si je sais par exemple à propos de quoi me vient cette tartine de deux pages, que le diable m'emporte, pauvre chère vieille. Non, non, quand je pense A la
20 CORRESPONOANCB DE G. FLAUBERT.
lionne mine si triste et si aimante, au plaisir que j'ai de vivre avec toi, si pleine de sérénité et d'un diarme si sérieux, je sens bien que je n'en aimerai jamais une autre comme toi, va, tu n'auras pas de rivaTe, n'aie pas p«ur. Les sens ou la fantaisie d'un moment ne prendront pas la place de ce qui reste enfermé au fond d'un triple sanctuaire. On ira peut-être sur le seuil du temple, mais on n'entrera pas dedans.
Ce brave E... I Le voilà donc marié, établi et tonjours magistrat par-dessu's le marchél Quelle balle de bourgeois et de monsieur! Comme il va bien plus que jamais défendre l'ordre, la famille et la propriété I H a ' du reste suivi la marche normale. Lui aussi, il a été artiste, il portait un couteau-poignard et rêvait des plans de drames, puis c'a été un étudiant folàlre du quartier latin ; il appelait « sa maîtresse » une grisette du lieu que je scandalisais par mes discours quand j'allais le voir dans son fétide ménage. H pinçait le cancan à la Chaumière et buvait des blschops de vin ■ blanc à l'estaminet Voltaire. Puis il a été reçu docteur. Là le comique du sérieux a commencé pour faire suite au sérieux du comique qui avait précédé. Il est devenu grave, s'est caché pour faire de minces fredaines, s'est acheté définitivement une montre et a renoncé à l'imagination (testuel) ; comme la séparation a dû Être pénible! C'est atroce quand j'y pense! Maintenant je suis sûr qu'il tonne là-bas contre les doctrines socialistes; il parle de l'édifice, de la base, du timon, de l'hydre de l'anarchie. Magistrat, il est réactionnaire, marié il sera cocu, et passant ainsi sa vie entre sa femelle, ses enfants et les turpitudes de son' métier, voilà un gaillard qui aura accompli en lui toutes les conditions de l'humanité. Bref! parlons' d'autre chose.
CORBESPONDANCE DE G. FLAUBERT. 2t
C'est jeudi en revenant d'Aae, jeudi anniversaire de ma naissance, qae j'ai trouvé en rentrant tes deux bonnes lettres. C'a été une fête. Pendant que Maxime était resté à la maison pour s'occuper des préparatifs du départ (douane, argent, envois de caisse, etc.), j'étais parti dès le matin avec notre J(mi le comt^ Kosielski pour la ferme polonaise qpii est de l'auire côté du Bosphore en Asie. Nous avons fait en notre journée 15 lieues ventre à terre, galopant sur la neige qui couvrait-la campagne déserte. C'était de grands mouvements de terrain qui ondulaient comme des vagues monstrueuses dont la blancheur monotone était déchirée de place en place par de petits chênes rabougris ou des bruyères. Un pâle soleil brillait sur cette étendue froide. Nous nous sommes égarés. Des pâtres bulgares couverts de peaux de bêtes et qui ressemblaient plutôt à des ours qu'à des hommes nous ont remis sut notre route. Quant à un chemin frayé, nous ne voyions sur la neige que la trace des Uèvres et dûs chacals qui avaient conru pendant la nuit. Dans les montées et descentes notre guide chantait à tuetéte une chanson sur im air aigu que le vent aussitôt arrachait de sa bouche et emportait dans la solitude. n faisait très froid, le mouvement du cheval cependant nous faisait suer. Kosielski me disait : o Oh ! il me sembleque c'est la Pologne. » Et moi je pensais aux grands voyages par terre de l'Asie centrale, à la Tartarie, au Thibet, à tout le vague pays des fourrures et des cités à dômes d'étain.
Tu me demanderas peut-être ce que c'est que le comte Kosielski : c'est un grand seigneur polonais, avec nous au même hôtel, aux trois quarts ruiné par suite des guerres de son pays, couvert de blessures et de horions, homme charmant et de bonne compas
22 COBRESPONDANCE DE G. FLAUBERT.
gide. n est chef de l'émigration polonaise el hongroise accueillie parla Sublime Porte sur les terres de l'empire. C'est Un qui leur distribue de l'argent et assigne à chacun le lieu où ils doivent résider. J'ai vu k cette ferme quelquea-ans de ces pauvres diables. L'amour de la patrie mène loin (soit dit sans calembour); Kosielski est encore une des nombreuses connaissances que nous avons faites en voyage, et des meilleures! C'est (étonnant du reste comme on s'accroche vite, n'importe, cela a son petit moment d'amertume de quitter ainsi des sympathies toutes fraîches.
Quand Je saurai l'époque de ton départ, je t'enverrai une liste d'objets que tu m'apporteras. Emmène une femme de chambre si tu le juges nécessaire ou même commode. L'argent est bon, mais l'aise meilleure. Et l'aise en voyage, c'est tout. C'est la santé et la vie bien souvent. J'attribue notre bon état permanent au bon régime que nous avons suivi, à notre sobriété, et pour lâcher le mot au confortable dont nous nous privions quand il était absent, mais que nous saisissions avec la même philosophie quand il se présentait.
Iioals Bonilhat.
Athènes, 19 décembre 1850. Au lazaret du Plrèe.
J'y suis depuis hier. Nous voilà casernes au lazaret jusqu'à dimanche... Je lis de l'Hérodote et du. Thiriwall. La pluie tombe & verse, mais du moins il fait plus chaud qu'à Constantînople, où ces jours derniers la neige couvrait les maisons. J'ai été joyeux tout de bon, hier, en apercevant l'Acropole qui brillait en blanc au soleil, sous nneiel chargé de nuages. Nous passions devant Colone, nous avions Égine à