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COBRESPONDANCE DE G. FLAUBERT. 23
gauche, Salamine en face. Maxime, gôné du mal de mer, râlait dans sa cabine. Le temps était rude. A l'avant avec mon lor^on sur le nez h cûté de la cage aux poulets, debout et regardant devant moi, je me laissais aller à de « grandes pensées ». Sans blaguo aucune, j'ai été ému, plus qu'à Jérusalem je ne crains pas de le dire ou du moins d'une façon plus vraie, où le parti pris avait moins de part. Ici c'était plus près de moi, plus de ma famille. C'est peut-être aussi que je m'y attendais moins. Voilà l'éternel monologue hébété et admiratif (jue je me disais en considérant ce petit coin de terre au milieu des hautes montagnes qui le dominent : « C'est égal, il est sorti de là de crânes bougres et de crânes choses. »
Nous allons la semaine prochaine commencer nos courses aux Thermopyles, Sparte, Argos, Mycènes, Corinthe, etc. Ce né sera guère qu'un voyage de touriste (oh!!) : il ne nous reste ni temps ni argent. Il a fallu par le môme motif passer par-dessus ta Troade ; Constantinople nous a dévorés. J'aurais bien voulu voir aussi la Thessalie, mais il faut quitter Golconde, c'est fini. J'ai été triste à crever en disant adieu à Constantinople. Encore une porte fermée derrière moi. Encore une bouteille d'avalée. J'éprouve depuis six semaines des appétits féroces de voyage justement parce que mon voyage finit. Je me désespère d'avoir manqué la Perse. N'y pensons plus; l'homme n'est jamais satisfait de rien, maxime qui, pour n'être pas ueuve, n'en est pas plus consolante.
Comment un homme sensé comme toi a-t-il pu se méprendre à ce propos sur mon voyage d'itaheî Ne Tois-tupasqu'unefois rentré, je ne sortirai plus et que d'ici à.... la saison de mes pérégrinations est close? Comment et avec quoi, auimal,irais-je jamais en Italie
si je n'y vais pas cette année? Mon voyage d'Orient a rudement entamé mon mince capital. Le soleil l'a fait maigrir. Crois-tti que comme toi je ne sente pas bien la fétidité d'un voyage exécuté sans préparations et qui durera peut-Stre six mois tout au plus ? N'importe, j'en prendrai ce que je pourrai, Quoiqu'à suivre mon penchant je voudrais rester en Italie le temps dy travailler sur place et de m'infiltrer goutte à goutte ce que je vais avaler à grandes gorgées. C'est comme pour la Grèce, je hausse les épaules de pitié, en songeant que j'y vais rester quelques semaines et non quelques mois. Espérons, malgré tes prédictions, que le voyage d'Italie ne me poussera pas à l'hyménée. Vois-tu la famille où s'élève dans une tiède atmosphère la jeune personne qui doit Ctre mon épouse ? Madame Gustave Flaubert 1 Est-ce que c'est possible? Non, je ne suis pas encore assez canaille.
G'enestdoncfiniderOrient. Adieu, mosquées; adieu, femmes voilées. Adieu, bons Turcs dans les cafés, qui tout en fumant vos chibouks, vous curez les ongles des pieds avec les doigts de vos mainsi Quand reve> rai-je les négresses suivant leur mattress,e au bain? Dans un grand mouchoir de couleur elles portent le linge pour changer, elles marchent en remuant leurs grosses hanches et font traîner sur les pavés leurs babouches jaunes, qui claquent sous la semelle à chaque mouvement du pied. Quand reverrai-je un palmier? quand remonterai-je à dromadaire ?
Plumet fils I qui avez inventé la désinfection de la m...., donnez-moi un acide quelconque pour désembêter l'âme humaine.
Nous avons passé cinq semaines à Constantinople ; ily faudrait passer six mois. Malgré le mauvais temps, nous nous sommes beaucoup promenés dans les ba-
zars, dans les rues, en calque, à cheval. Nous avons vu Je sultan. Nous avons été au théâtre, où l'on jouait un ballet: (^ triomphe de f Amour. Un dieu Pan y dansait un pas de caraclère, engainé dans une culotte de velours à bretelles et les danseuses exécutaient h la barbe des Arméniens, des Grecs et Turcs, un cancan des plus effrénés. Le public prenait la chose au sérieux et se pâmait d'aise.
Jn jour nous sommes sortis à cheval et nous avons tait le tour des murailles de Gonstantinople. Les trois enceintes se voient encore. Les murs sont couverts de lierre. Derrière eus grouOle la ville turque avec ses maisons de bois noir et ses vêtements de couleur. En dehors il n'y avait rien qu'un immense cimetière planté de stèles funéraires et de cyprès. Le vent soufflait dans les arbres, il faisait froid. En siùvanl toujours l'enceinte, nous sommes arrivés au bord de la mer (de Marmara). En cet endroit il y a des boucheries. Des tripailles d'animaux jonchaientle sol, des chiens fauves rôdaient là tout autour, les oiseaux de proie avec de grands cris voltigeaient dans le ciel, au-dessus des flots qui se brisaient contre les tours et rebondissaient à grand bruit. Le vent levait en l'air la queue et la crinière de nos chevaux. Nous sommes revenus à travers les tombes, galopant et sautant entre elles, allant au pas quand c'était plus serré, trottant lestement sur les pelouses quand elles se présentaient entre les tombeaux et les arbres.
TJn autre jour, c'était un dimanche, je suis sorti tout seul, à pied, et je me suis enfoncé dans le quartier (le Dimitri) auhasard, car je me suis perdu. Dans les cafés des hommes accroupis autour des mangals (réchauds) fumaient leur pipe. Dans une rue où une sorte de torrent coulait de la boue, une négresse, accroupie, de- - 11. ■ 3
26 CORRESPONDANCE DE G. FLAIJOEflT.
mandait l'aumône en turc, Qiielques femmes revenaient des vêpres. Des enfants jouaient sur les portes. Auxfcnôlres deux ou trois figures de Grecques qui me regardaient curieusement ; je me suis trouvé dans la campagne sur une hauteur ayant Conslantinople à mes pieds qui se développait avec une prodigieuse ampleur. Je ne savais plus guère oii j'étais. Il y avait à c6té de moi une caserne turque, plus loin quantité de petites colonnes élevées dans les champs. C'est là que les sultans autrefois venaient s'exercer à l'arc. Chaque fois qu'ils avaient touché le but, on élevait une colonne. Puis je me suis dirigé tant bien que mal vers la mer, et me suis trouvé devant l'arsenal. Beaucoup de matelots de toutes nations; rues tortueuses et noires, sentant le goudron, et je suis rentré chez moi brisé, étourdi.
Il y a aujourd'hui huit jours, j'ai fait 15 lieues k cheval, en Asie, d'un train d'enfer sur la neige. J'allais k la colonie polonaise. Pauvres diables! En courant sur ces solitudes blanches où se voyaient seulement des traces de lions et de chacals, je pensais aux voyages d'Asie, au Thibet, à la Tartane, à la muraille de la Chine, aux grands caravansérails en bois, où le marchand de fourrures arrive le soir, par un crépuscule vert, avec ses chameaux velus, dont les poils sont raides de givre, La neige assourdissait ta bruit des pieds de nos chevaux. Dans les fondrières, leurs sabots cassaient la glace. Quand nous les laissions souffler un moment, ils mordillonnaient du bout des dents les petits arbres rabougris qui apparaissaient sous la neige. Des bergers bulgares couverts de peaux de mouton nous ont remis dans notre route, ou plutôt sur notre voie, car nous allions sans chemin fr^é. A la porte de la ferme il y avait un grand chevreuil sus-
sommes revenus à la nuit à Scutari. Mon compagnon avec un grand fouet de poste frappait les chiens, dans les villages où nous passions. Toute la meute vagabonde hurlait effroyahlement. Nos chevaux continuaient leur train insensé. La mer était grosse pour passer le Bosphore et si nous ne nous sommes pas noyés en caïque, c'est que Dieu ne l'a pas voulu. Du reste c'a été une bonne journée et comme on en passe peu dans la vie, même en voyage. Jamais je n'oublierai ces \ieilles montagnes de Bithynie toutes blanches, et la lumière qui les éclairait si froide et si immobile qu'elle semblait factice; ni tous ces villages qui se suivaient, rendus bruyants tout à coup par nos quatre chevaux passant à fond de train sur le pavé comme un éclair. Puis au heu du pavé, nous sentions de nouveau la terre sous nos pieds. Au détour de la route, le comte Kosielski, mon compagnon, dirigeant sa béte comme un lancier et se couchant tout entier sur son col, fondait sur les cliiens et leur lançait de grands coups de fouet, puis, faisant une volte, continuait sa route sans s'arrêter.
J'ai vu les mosquées, le sérail, Sainte-Sophie ; au séiail un uam, le nain du sultan jouant avec les eunuques blancs à côté de la salle du trône ; le nain habillé d'une manière cossue, à l'européenne, sous-pieds, paletot, chaîne de montre, était hideux. Quant aux eunuques, les noirs, les seuls que j'eusse vus jusqu'à présent, ne m'avaient fait aucun effet, mais les blancs ! je ne m'y attendais guère. Ils ressemblent à de vieilles femmes méchantes. Cela vous irrite les nerfs et vous tourmente l'esprit, on se sent pris de curiosités dévorantes, en même temps qu'un sentiment bourgeois vous les fait haïr. Il y a ii quelque chose de tellement
28 CORRt:SPONDANCE DE G. FLAUBERT-
antinormal, plastiquoment parlant, que votre virilité en est choquée. Explique-moi ça. N'importe, ce produit est une des plus drôles de choses qui soient sorties de la main humaine. Que n'aurais-je pas donné en Orient pour me faire l'ami d'un eunuque ! mais ils sont inabordables. — A propos du nain, cher seigneur, il va sans dire qu'il m'a remis en mémoire le gentil Caracoïdès.
L'Orient ne sera bientôt plus que dans le soleil. A Constantinople la plupart des hommes sont habillés à l'européenne, on y joae l'opéra, il y a des cabinets de lecture, des modistes, etc. Dans cent ans d'ici, le harem, envahi graduellement parla fréquentation des dames franqnes, croulera de lui seul, sous le feuilleton et le vaudeville... Bientôt le voile, déjà de plus en plus mince, s'en ira de la figure des femmes, et le musulraanisme avec lui s'envolera tout à fait. Le nombre des pèlerins de la Mecque diminue de jour en jour; les ulémas se grisent comme des Suisses, on parle de Voltairel Tout craque ici comme chez nous. Qui viyra, s'amusera !
La loi sur la correspondance des particuliers par voie électrique m'a étrangement frappé. C'est pour moi le signe le plus clair d'une débâcle imminente. Voilà que par suite du progrès, comme on dit, tout gouvernement devient impossible. Gela est d'un haut grotesque que de voir ainsi la loi se torturer comme elle peut et se casser les reins à force de fatigue, à vouloir retenir l'immense nouveau qui déborde de partout. Le temps approche où toute nationalité va disparaître. La « patrie « sera alors un archéologisme comme la n tribu ». Le mariage lui-même me semble vigoureusement attaqué par toutes les lois que l'on fait contreradultère.Onle réduit à la proportion d'un délit.
CORRESPONDANCB DE G. FLAUBERT.- 29
■ Ne rÔTCSftupaB souvent aux ballons? L'homme de l'avenir aura péut-etro des joies immenses. Il voyagera dans les étoiles, avec des pilules d'air dans sa poche. Noua sommes venus, nous autres, ou trop tôt ou trop tard. Nous aurons fait ce qu'il y a de pitis difficile et de lODins glorieux: la transition. Pour établir quelque chose de durable, il faut une base fixe; l'avenir nous tourmente et le passé nous retient. Voilà pourquoi le présent jious échappe.
J'ai ri comme un fol ■ aux « fumiers considérés comme eo^pais », la^alle de Caudron que j'ai revue là m'a fait plaisir; les couplets que j'aime le mieux sont ceux de
Caudron suivant les doctrines De aou illustre aeigneur,
etsurtout celui-ci qui estinfect de lourdeur bourgeoise:
Quant aux vers sur un bracelet, je n'aime pas la rejet
La lemme d'un agent De cbauge.
Agent de change est un seul mot, et d'ailleurs il y a là un peu trop d'intention et de chic, ça me semble trop espagnol et cavalcadour.
Ce que j'aime le mieux, c'est le second quatrain et ce vers :
Donae Ion poignet mince, A ma jeune maîtresse, qui est svelte, vigoureiix et bien cambré. Mais l'idée
30 CORRESPONDANCE DE G. FLAUDEltT.
finale a-t-elle assez de relief? N'aurait-il pas falln
frapper plus fort dans le dernier vers ?
Eflvoie-m'en des vers, écris-moi de longues lettres, cher vieux compagnon; parle-moi de la muse d'abord, puis de toi ensuite. Je ne suis plus du tout au courant de tes amours. Aurais-tu le cœur occupé? coate-moi donc tout cela.
Que j'aurai de bonheur à revoir ton incomparable balle, f> pauvre vieux! Comme nous reprendrons avec plaisir nos bons dimanchesl Mais que vais-je faire, vjxe fois rentré? je n'en sais rien, je ne- m'en doute pas. J'ai tant pensé à l'avenir que je ne m'en occupe plus, C'est trop fatigant et trop creux. Vois-tu la façon formidable dont je gueulerai Melœnis d'un bout à l'autrelSerai-je rouge à la fln! Je crois n'avoir rien perdu de cette belle voix qui me caractérise. En revanche j'ai bougrement perdu de cheveux. Le voyage m'a culotté la figure. Je n'embelhs pas, tant s'en faut; le jeune homme s'en va. Je ne voudrais pas vieilbr davantage.
Je deviens maintenant comme le père Chateaubriand, qui pleurait à tous les enterrements: le moindre fait me plonge dans des rêveries sans fln. Je m'en vais de pensées en pensées, comme une herbe desséchée sur un fleuve, et qui descend le courant de flot en flot.
Non, ne te moque pas de moi de vouloir voir l'Italie. Que les épiciers s'y amusent aussi, tant mieux pour eux. 11 y a là-bas de vieux pans dé murs, le long desquels je veux aller. -J'ai besoin de voir Capri et de regarder couler l'eau du Tibre.
Parle-moi de la Chine longuement et beaucoup. Je suis bien curieux de voir l'enfant. Nous fermerons les rideaux, nous ferons un grand feu, et seuls, les lu-
mières flambant et les vers ronflant, npus fumerons des nargitilés, tandis que l'hippogrifTe intérieur nous fera voyager sur ses ailes.
Adieu, cher bon \ieux; je t'embrasse. Au printemps prochain, tu me reverras avec les roses, nous reprerdrons nos clairs de lune.
Athènes, Î6 décembre 1850.
Nous casse-pétons de satisfaction d'être. à Athènes, Et d'abord il nous semble être au printemps, comparativement à Constantinople, qui dans l'hiver est une véritable Sibérie. Les vents de la Russie rafraîchis par la mer Noire vous y arrivent de première main. Ici nous retrouvons les myrtes et les oliviers, qui nous rappellent notre bonne Syrie. Et puis les ruinesl les mines! Quelles ruines! Quels hommes que ces Grecs! quels artistes! Nous lisons, nous prenons des notes!
Quant à moi, je suis dans un état olympien, j'aspire l'antique h plein cerveau. La vue du. Parthénon est une des choses qui m'ont le plus profondément pénétré de ma vie. On a beau dire, l'art n'est pas un mensonge. Que les bourgeois soient heureux, je ne leur envie pas leur lourde félicité.
Nous sommes restés cinq jours au lazaret du Pirée. Sous prétexte de lazaret, on vous y écorche vif. Nous avons été rincés d'importance sous le rapport de la bourse. Quel infâme brigandage que ces quarantainesl Comme on est complètement en prison, on vous vend tout au poids de l'or, et comme il n'y a jamais rien de prêt, il faut l'aller chercher h la ville, et les com-
CtHI'^lc
missionnaires ne sont pas à bon marché. IHaut payer pour avoir une- aerviette, un couteau, une table, etc.
J'ai vu Mer Canaris, 11 avait un chapeau de soie comme un simple mortel, était habillé à l'européenne et couvert d'un manteau noir. C'est un petit booime trapu, griBonnant, le nez un peu écraBé. Hne sait ni lire ni écrire. Quand il était ministre de la marine, il ne pouvait s^:ner son nom. Il ne connaît rien de tout ce qu'on a écrit en Europe sur M. Quel renfoncement pour Hugo s'il savait cela, lui qui l'a tant chanté et si bien! Canaris sait et dit seulement ceci : a n y a des livres qui parlent de moi en France, b Un de ces jours nous devons aller lui faire une visite.
Nous sommes ici pilotés et servis par un très brave homme, le colonel Touret, commandant-de la place, ancien Philhellène qui a fait la guerre de l'indépendance avec le général Fabvier.
Nous avons eu l'honneur d'exciter l'hilarité et la curiosité de S. M. AméUe, reine de Grèce. Nous nous sommes trouvés le jour de notre arrivée sur son passage comme elle sortait en voiture pour se promener. Tout le monde la saluait soit en ôtant son chapeau ou son bonnet. Nous, avecnos tarbouches, nousiuiavons fait le salut turc, ce qui lui a semblé si étrange {il n'y a pas du tout de Turcs ici)' qu'elle s'est retournée vers sa dame d'honneur en se mettant à rire. Nous lui avons fait dire par le colonel Touret que nous eussions été fort embarrassés de la saluer autrement à cause de nos tètes. Elle a rdpondu qu'elle s'était pourtant aperçue que nous étions Français. Les Français doivent lui sembler de drôles de corps. N'importe, j'aime mieux être plus drôle encore et ne pas habiter l'ignoble palais oîi elle loge! Est-ce laid!
Que dis-tu en fait d'architecture de celle du palais
de l'ambassade à Gonstautinople où l'architecte, db sachant quel, ordre inventer, a inventé celui de la croix de la légion d'honneur! 11 a décoré des chapiteaux avec de grandes étoiles des braves.
Demain matin, nous'partons pour KIeusi9, nous passerons sur le pont de Céphise, où jadis les femmes d'Athènes étaient engueulées, aux mystères, d'une façon si gaillarde!
AthèneB, 36 Janvier IS5I
Voici ma dernière lettre d'Athènes probablement; nous partons dans quelques jours pour le Péloponnèse. Je ne sais maintenant comment t'écrire d'ici à mon arrivée à Naples. Ainsi, pauvre mère, attends-toi à un retard de plusieurs courriers pendant au moins un bon mois. Après quoi tu en recevras régulièrement de Naples jusqu'à ce que toute correspondance cesse, ce sera l'époque de nos embrassements. Je t'attends à Rome vers la fin de mars. Oh! viens plus tôt situ veux, pauvre vieille, tu seras bien reçue. Quant au départ de Maxime, je te répète qu'il est complètement subordonné h. ton arrivée.
Tu parles de souvenirs et de choses passées; siùs-tu aujourd'hui à quoi j'ai pensé? Au long après-midi d'ét^ que nous avons passé tous les trois dans l'auberge de la mère LeblondàPont-Audemer; comme il faisait chaud! commeily avait des mouches! J'entends encore les grelots des chevaux de roulier qui étaient dans l'arrière-cour pleine de poussière. Je suis comme loi, je n'oublie rien, je rêve souvent de Déville. Le souvenir de ma pauvre sœiur ne me quitte pas. J'ai
toujours & SOB endroit une place vide au cœur et que rien ne comble; charmante et bonne créature I
On a beau voyager, voir des paysages et dea tronçons de colonnes, cela n'égayé pas. On vit dans une torpeur parfumée, dans une sorte d'état somnolent, où il TOUS passe sous les yeux des changements de décors, et à l'oreille des mélodies subites : bruits du vent, roulement des torrents, clochettes des troupeaux. Hais on n'est pas gai, on rêvasse trop pour cela. Rien ne dispose plus au silence et à la paresse; nous passons quelquefois des jours entiers, Maxime et moi, sans éprouver le besoin d'ouvrir la bouche. Après qnoi nous faisons le sheik. A cheval, votre esprit trottine d'un pas égal par tous les sentiers de ■ la pensée ; il va remontant dans les souvenirs, s'arrêtant aux carrefours et aux embranchements, foulant les feuilles mortes, passant le nez par-dessus les clôtures ; tout cela mûrit et vieillit, sans parler du physique; car attends-toi à me relrouver aux trois quarts chauve, avec une mine culottée, beaucoup de barbe et de ventre. Décidément j'enlaidis, j'en suis affligé. Ah! je ne suis plus ce magnifique jouvencel d'il y a dix ans. Dans onze mois, j'aurai trente ans, c'est l'ige de raison. Je n'en ai guère pourtant.
L'autre journous avons eu àcôtéde nous à table une bande de petits élèves de la marine anglaise de neuf à quatorze ans, qui venaient tranquillement et comme
des hommes se f une bosse à l'hûtel; avec leurs
uniformes trop grands pour eux, il n'y avait rien d'amusant et de gentil comme cela. Le plus petit, placé à c6té de Maxime, et qui n'était pas plus haut que la table, perdait son long nez dans son assiette. Ces messieurs se portaient des toasts avec un sangfroid de Lord. Ils fumaient des cigares et buvaient du
Harsala. Ma figure les intriguait beaucoup; ils me prenaient pour on turc (ce qui est à peu près générai partout). Ils ont dit au maître de l'hâtel qu'ils étaient ïiien fâchés de partir le lendemain, que sans cela ils seraient venus me faire une visite pour causer avec moi.
' Nous avons fait la connaissance de Mouraddi, celui qui a dernièrement soutenu le siège de Venise avec Maain. 11 a été enfermé dans les plombs et s'en est échappé. Ancien philhellène, il a beaucoup :;onnu Lord Byron, et nous a donné quelques détails intéressants sur lui. C'est un homme curieux à connaître et un crâne citoyen.
Patras, 9 février ISâl
Nous voilà arrivés au terme de notre voyage, chère vieillemère, dans quatre jours nous nous embarquons pour Brindisi ; là nous rentrons dans les conditions du touriste ordinaire. C'est fini quant au vrai voyage. Nous nous ennuyons ici à crever, Patras est un exécrable séjour. La gargote où nous sommes (les antres qui, dit-on, ne valent pas mieux sont pleines) est atroce. Arrivant jeudi dernier à 10 heures, nous avons eu bien du mal k avoir de quoi manger, et François, notre drogman, a couché, tout trempé qu'il était, SUT les marches de l'escalier oix sans mon paletot il serait crevé de froid. Du reste nous allons bien sous le rapport sanitaire, et le voyage du Péloponnèse, qui en cette saison est assez pénible, ne nous a pas fatigués. Il est vrai de dire que je nous croîs solides. « Je sons capables », comme disait Joseph, de faire .
36 CORRESPONDANCE DE ti. FLAUBERT.
30 lieues au trot et de recommencer le leudemain.
C'est donc à la lin du mois prochain, pauvre mère tant aimée, <iue nous nous reverrons. Nous allons compter non plus maintenant par mois, mais par semaines et jours. J'ai peur que tu n'aies froid dans ton voyage. Prends-y bien garde : crois en mon expérience et ne te fie nullement à la chaleur des pays chauds. Fais-moi le plaisir, je te le demande en grâce, de te faire faire des ceintures de flanelle ; emporte une chancelière pour tes pieds, tu gèleras dans la dibgence de Paris à Marseille, c'est certain. Munis-toi bien de vfitements chauds, manchon, manteau, etc. Si tu étais raisonnable, tu te ferais cadeau d'une petite pelisse en fourrure. Songe qu'à bord des bateaux & viipeur U n'y a pas de feu. A la fin de mars la saison sera encore fraîche. Crois-moi, bonne vieille mère, je n'exagère rien. Suis mes conseils, la santâ en voyage n'est qu'au prix de tous ces soins.
Tout ce que tu me dis sur l'oubli des absents ne fi 'étonne nullement. — Tel est le commun des âmes. La banalité de la vie est à faire vomir de tristesse quand on la considère de près. — Les serments, les larmes, les désespoirs, tout cela coule comme une poignée de sable dans la main. Attendez, serrez un peu, il n'y aura tout à l'heure plus rien du tout. Et puis c'est si ennuyeux de jouer toujours le même rôle, et le public nous en tient si peu de compte ; il est si lassant de porter toujours le même sentimenti On a besoin de changement, de distractions. C'est Ik le grand mal. Le cœur, comme l'estomac, veut des nourritures variées. Et d'ailleurs, le commun, le chétif, le bote, le mesquin, n'ont-ils pas des attractions irrésistibles 1 Pourquoi tant de maris couchent-ils avec leur cuisinière 1 Pourquoi la France a-t-elle voulu
DKjiiiiPrt b, Gcjo^lc
Louis XVIII après Napoléon? Ce qu'il y a de plus iriste là-dedans c'est de s'apercevoir unjour de l'écroulement d'une ancienne amitié. Grâce à de vieilles sympathies, on avait foi en une communauté sentimentale quin'existe plus. On se disait : Quand j'en aurai besoin, elle me viendra en aide. On l'appelle; l'oreille amie n'entend même plus votre langue. D'un homme & un autre homme, d'une femme à une autre femme, d'un cœur à un autre cœur, quels abîmes ! La distance d'un continent à l'autre n'est rien à côté.
Est-ce que j'ai besoia que vous vous jetiez à l'eau si j'y tombe ? ou que vous me défendiez contre des assassins 7 Je sais nager, et l'on n'assassine plus. Ce n'est pas de sacrifices que le cœur a faim, mais de conûdences. Je vous demande à aimer comme j'aime, & pleurer comme je pleure et pour les mêmes choses, h sentir comme je sens, voilà tout. Il n'y a rien de plus inutile que ces amitiés héroïques qui demandent des circonstances pour se prouver. Le difficile, c'est de trouver quelqu'un qui ne vous agace pas les nerfs dans toutes les occurrences de la vie.
Ne trouves-tu pas, chère vieille, que je deviens diablement moraliste en voyage? J'ai beaucoup pratiqué l'humanité depuis dis-huit mois ; voyager développe le mépris qu'on a pour elle. Depuis celui qui TOUS demande du poison pour expédier son papa, jusqu'à la mère qui tous vend sa Ûlle, on en voit de toutes couleurs. Je n'auraisjamais soupçonné ce côté au voyage. On se dérange pour voir des ruines et des arbres, maïs entre la ruine et l'arbre c'est tout autre chose que l'on rencontre, et de tout cela paysage et canailleries, résuite en vous une pitié tranquille et indifférente. Sérénité rêveuse qui promène son regard sans l'attacher sur rien (parce que tout vous est égal 11. 4
et qu'on se sent aimer autantles bétes que les hommes, et les galels de la mer autant que les maisons dea villes). Pleine de couchers de soleil, de bruits de flots et de feuillages et de senteurs, de bois et de troupeaux avec des souvenirs de figures humaines dans toutes les postures et les grimaces du monde, l'&me recueillie sur elle-même sourit silencieusement en sa digestion, comme une bayadère engourdie d'opium.
L'égoistne aussi se développe raide, à force de Toir tant de gens qui vous sont aussi étrangers que le bouquet de lentiaques du bord de la route, on ne pense qu'à soi, on ne s'intéresse qu'à soi et l'on donnerait la vie d'un régiment pour s'épargner un rhume. Il y a un proverbe oriental qui dit : « Méfie-toi du Hadji (pèlerin). H Ce proverbe est bon. A force d'être hadji, on devient un gredin, à ce que je crois du moins.
Une des plus joUes choses que j'aie vues en Grèce, ce sont les musiciens ambulants. Souvent vous rencontrez dans les villages deux hommes qui vont ensemble. Ils sont couverts de grands manteaux de grosse laine blanche. Les chiens hurlent après eux d'une façon formidable et les poursuivent jusqu'à ce qu'ils se soient réfugiés sous le hangar d'une maison. Coiffés d'une sorte de petit turban noir très large, dont les deux bouts leur pendent sur les oreilles (l'un d'eux repasse sous le menton comme dans les chaperons du moyen âge], vêtus de guenilles, chaussés de sandales de toile, le plus grand souffle dans une vessie et le plus Jeune porte au flanc un grand bissac. Après qu'ils ont fait leur collecte, ils s'en vont, et les chiens se remettent à aboyer. J'en ai vu qui étaient noirs de boue et de crasse, et là-dessous des figures charmantes avec des airs de prince ou de galérien.
D'Athènes à Sparte nous avons eu de la pluie, de
Sparte ici des torrents et des rivières à passer. Nous les passions à cheval, - quelquefois le fleuve n'ayant plus de gué, notre cheval y nageait et nous avions de l'eau jusqu'au haut des cuisses. Quant au bagage, on le déchargent complètement, nos hommes se mettaient à l'eau elle transbordaient sur leur dos. Le soir nous couchions dans des écuries avec les Sues et les chevaux, enveloppés de nos pelisses autourd'un grand feu dont la fumée vernissait en noir les poutres du plafond. D'autres fois c'était dans une maison chez quelque pappas grec. La pièce commune où couchait toute la famille et nous-mêmes était pleine d'outrés de vin, de tas de blé, de fromages secs, d'oignons enfilés à des cordes, etc. Dans un coin une femme berçait un enfant dans un tronc d'arbre creusé; ces sortes d'auges servent à la fois de berceau, de pétrin et de vase à faire la lessive. Juge de la quantité de puces qu'il devait y avoir dans de semblables gîtes!
Nous avons eu du beau temps à partir de Sparte. La Messénie est une belle chose, mais rien n'égale la routede Mégare à Corinthe, Le paysage de Sparte est des plus étranges et ne s'efface pas de la tête une fois qu'on l'a vu. 11 n'y a pas une seule route en Grèce, pays bien plus sauvage et mille fois plus inconfortable que toutes les Turquies et toutes les Syries. Mais ce qui vaudrait à lui seul tout le voyage, c'est l'Acropole d'Athènes.
François, notre drogman, est un ancien renégat fait prisonnier par les Turcs dans la guerre d'Indépendance. Chemin faisant il nous comptait de bonnes histoires de guerre et d'évasion. Nous avons été contents de ce garçon. Je pioche maintenant îi faire le derviche hurleur. François, h cheval, me donne des leçons.
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Maxime en est assommé ; je ne continue pas moins. UnBoir littéralement j'en avais la poitrine défoncée ei dans la maison où nous couchions tout le monde était venu à la porte pour voir ce qu'il y avait. Le sheik continue toujours, c'est une forte création quele temps n'entame pas.
Les kiques d'ici sont à côté, ou mieux au milieu d'un poulailler qui occupe une chambre ; on est obligé de se battre avec les dindes pour arriver jusqu'à la lunette. Quelle lunette! Je crois que le maître de l'hôtel engraisse les volailles avec de la m...., la cuisine semble l'indiquer.
Nous avons été hier pour prendre un bain turc. On nous a dit qu'on ne chauffait les bùns qu'après le carnaval. Gela te donne la mesure de Fatras. Tout est à l'avenant. Comme douceur orientale le bain turc est une chose que je regretterai. Rien i ne nettoie comme ça.
A IiOuIb Bonllhet.
Fatras, 10 février 1351.
Merci, bon vicuxsolide, des deuxpiècesgrecques. Il y avait longtemps que je n'avais reçu quelque chose d'aussi cràûo de ta seigneurie. Celle du « Vesper » nous a enthousiasmés avec toutes sortes de « th ». Je la trouve irréprochable, si ce n'est peut-être « pâtre nocturne ». La coupe :
Toi tu eouris d'espoir dcrnère les caleaux, Vespor,
est bien heureuse, la seconde strophe surtout. L'idylle est bonne aussi, quoique d'une qualité infé-
rieure comme nature essentielle. J'aime ces vers :
L'atelier dea sculpteurs est plein de cette hlEtoîre Sa gorge humide eacor do l'écume des eaux Phehé qui hait l'hymen et qu'on croit vierge encore Ses pieds nus en silence effleuraient la bruyère.
Le jeune Endymion qui a surpris le soleil
me parait très profondément grec. En résumé voilà deux bonnes places, la première surtout. Ta pièce au Vesper est peut-être une des choses les plus profondément poétiques que tu aies faites. C'est là la poésie comme je l'aime, tranquille et brute comme la nature, sans une seule idée forte et où chaque vers vous ouvre des horizons à faire rêver tout un jour, comme ;
Les grands bœurs sont couchés sur les larges pelouses.
Oui, viens, je ne sais trop t'exprimer ma satisfaction.
Au lieu des tartines que tu m'as envoyées à propos des splendides vignettes de tes pages, j'aurais autant aimé que tu me parlasses de toi. Que deviens-tuï Que fais-tu? matériellement, s'entend. Quid de Venere? Il y a longtemps que tu ne m'as conté tes fredaines de jeune homme. Quant à moi, mes cheveux s'en vont. Tu me reverras avec la calotte; j'aurai la calvitie de l'homme de bureau, celle du notaire usé, tout ce qu'il ■ y a de plus bête en fait de sénihté précoce. J'en suis attristé {sic). Maxime se moque de moi, il peut avoir raison. C'est un sentiment féminin, indigne d'un homme et d'un républicain, je le sais; mais j'éprouve par ïk le premier symptôme d'une décadence qui m'humilie et que je sens bien. Je grossis, je deviens
42 CORRESPONDANCE DE G. FLAL'QEHT.
bedaine et commence à faire vomir. Peut-être que bientôt je vais regretter ma jeunesse et, comme la grand'mère de Béranger, le temps perdu. Où es-tu. chevelure plantureuse de mes dix-huit ans qui me tombais sur les épaules avec tant d'espérances et d'orgueU I
Même après l'Orient, la Grèce est belle. J'ai profondément joui au Parthénon. Ça vaut le gothique, on a beau dire, et je crois surtout que c'est plus difficile à comprendre.
Nous avons eu généralement mauvais temps depuis Athènes jusqu'ici. Nous passions les rivières à gué; souvent nous avions de l'eau jusqu'au derrière et nos chevaux nageaient sous nous. Le soir nous coucbions dans des écuries, autour d'un feu de branches humides, pêle-mêle avec les chevaux et les hommes. Le jour nous ne rencontrions que des troupeaux de moutons et de chèvres, et les bergers, qui les gardaient, avaient à la main de grands bâtons recourbés comme des crosses d'évêque ; des chiens au museau noir se ruaient sur nous en aboyant et venaient mordre nos chevaux au jarret, puis au bout de quelque temps s'en retournaient. La Grèce est plus sauvage que le désert; la misère, la saleté et l'abandon la recouvrent en entier. J'ai passé trois fois par Eleusis. Au bord du golfe de Corinthe, j'ai songé avec mélancolie aux créatures antiques qui ont baigné dans ces flots bleus leur corps et leur chevelure. Le port de Phalère a la forme d'un cirque. C'est bien là qu'arrivaient les galères à proue chargées de choses merveilleuses, vases et courtisanes. La nature avait tout fait pour ces gens-là, langue, paysage, anatomies et soleils ; jusqu'à la forme des montagnes qui est comme sculptée et a des lignes architecturales plus que partout ailleurs.
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J'ai vu l'antre de Trophonius où descendit ce bon Apollonius de Tyane qu'autrefois j'ai chanté.
Avoir choisi Delphes pour y mettre la Pythie est un coup de génie. C'est un paysage à terreurs religieuses, vallée étroite entre deux montagnes presque à pic, le fond plein d'oliviers noirs, les montagnes rouges et vertes, le tout garni de précipices, avec la mer au fond et un horizon de montagnes couvertes de neige.
Nous nous sommes perdus dans les montagnes du Cithéron et avons faUIi y passer la nuit.
En contemplant le Parnasse nous avons pensé à l'exaspération que sa vu,e aurait inspirée à un poète romantique de 1832 et quelle gueulade il lui aurait envoyée.
La route de Mégare à Corinthe est incomparable; le sentier taillé h même la montagne, à peine assez large pour que votre cheval y tienne et à pic sur la mer, serpente, monte, descend, grimpe et se tord aux flancs de la roche couverte de sapins et de lentisques. D'en bas vous monte aux narines l'odeur de la mer; elle est sous vous, elle berce ses varechs et bruit à peine ; il y a sur elle de place en place de grandes plaques livides comme des morceaux allongés de marbre vert, et derrière le golfe s'en vont à l'inRni miUe découpures des montagnes oblongues à tournures nonchalantes. En passant devant les roches scirronniennes où se tenait Scirron, brigand tué par Thésée, je me suis rappelé le vers du doux Racine :
Béate impur des brigands dont j'ai purgé la terre.
Était-ce couenne l'antiquité de tous ces braves genslà 1 En a-t-on fait, en dépit de tout, quelque chose de froid et intolérablement nu! Il n'v a qu'à voir au
ti CORRESPONDANCE DE G. FLAUBERT.
Parihénon pourtant les restes de ce qu'on appelle le type du beau. S'il y a jamais eu au monde quelque chose de plus vigoureux et de plus « nature », que je sois pendu. Dans les tablettes de Phidias, les veines des chevauz sont indiquées jusqu'au sabot et saillantes comme des cordes. Quant aux ornements étpangers, peintures, colliers en métal, pierres précieuses, etc., c'était prodigué. Ça pouvait être simple, mais en tous cas c'était riche.
Le Parthénon est couleur de brique. Dans certains endroits ce sont des tons de bitume et d'encre. Le soleil donne dessus presque constamment, quelque temps qu'il fasse, ça casse-brille. Sur la corniche démantelÉe viennent se poser des oiseaux, faucons, corbeaux. Le vent souffle entre les colonnes, les chèvres broutent l'herbe entre les morceaux de marbre blanc cassés et qui roulent sous le pied. Çà et là, dans des trous.des tas d'ossements humains, restes de la guerre. De petites ruines turques parmi la grande ruine grecque, et puis au loin et toujours, la mer.
Parmi les morceaux de sculpture que l'on a trouvés dans l'Acropole, j'ai surtout remarqué un petit basrelief représentant une femme qui rattache sa diaussure et un tronçon de torse. Il ne reste plus que les deux seins depuis la naissance du cou, jusqu'au-dessus du nombril. L'un des seins est voilé, l'autre découvert. Quels tétons I n. d. D. I quel tetoni il est rond-pomme, plein, abondant, détaché de l'autre et pesant dans la main. 11 y a là des maternités fécondes et des douceurs d'amour à faire mourir. La pluie et le soleil ont rendu jaune blond ce marbre blanc. C'est d'un ton fauve qui le fait ressembler presque à de la chair. C'est si tranquille et si noble ! On dirait qu'il va se gonfler et que les poumons qu'il y a dessous
CORRESPONDANCE DE G. FLAUBERT. i9
vont s'emplir et respirer. Comme il portait bien sa draperie âne à plis serrés, comme on se serait roulé là-d663us en pleurant! Comme on serait tombé devant à genoux en croisant les mains I J'ai senti là-devant la beauté de l'expression « Stupet acris », un peu plus j'aurais prié.
A Athènes nous avons fait une visite i. Canaris. C'est un gros petit homme trapu, le nez de côté, à cheveux blancs rares, sans crâne. Je lui ai promis de lui envoyer les pièces d'Hugo qoi le concernent. 11 ne le connaissait pas même de- nom I vanité de la gloire !
J'ai relu Eschyle. J'en reviens à ma première impression, ce que j'aime le mieux c'est Agamemnon.
En fait de souvenirs de la Grèce, nous rapportons deux morceaux de marbre de l'Acropole d'Athènes et un du temple d'Apollon Epicureus. J'ai acheté dans vu village, sur les bords de l'Alphée, un monchoir brodé & une paysanne-
L'Eurotas est bordé de lauriers-roses et de peupliers. lie paysan de Sparte est unique et demande quatre pages de description, ce sera pour plus tard. L'Ëlide est couverte de chênes. Nous l'avons traversée pour venir id dans notre dernière journée, où. nous avons fait en ligne droite sur la carte 22 lieues (15 heures de trot).
Nous avons des balles ravagées, culottées et déguenillées qui sont hautes comme chic. De chocolat, que j'étais en Syrie, je suis devenu brique. J'ai les sourcils presque roux comme un vieux matelot. Je ne m'excite pas à me considérer.
Adien, vieux.
4l3 CORRESPONDANCE DE G. FLAUBERT.
A sa mère.
Naples, Oman 1851.
Quoiqu'il n'y ait pas de lettre de toi à la poste (peut être y en a-t-il : c'est une infâme pétaudière, un chenil de gredins), je m'en vais t'écrire comme s'il y en avait, pauvre vieille chérie. Car une de mes
■. lettres n'a qu'à manquer et voilà une bonne femme, j'imagine, qui se figure que je suis tombé malade. -
, Bientôt, cependant, va cesser notre correspondance, car j'espère que dans un mois tu ne seras pas loin de t'embarquer. Tâche de partir de Marseille par le bateau du 9, Par ce moyen, tu seras à Rome pour la semaine sainte; ça en vaut la peine.
Naplos est vraiment un séjour délicieux, quoique jusqu'à présent nous n'ayons guère joui de ses beautés. Tout notre temps est employé au musée des antiques, qui est inépuisable. La nuit dernière je n'ai pas dormi, tant j'avais la tête pleine de bustes d'impératrices et de bas-reliefs votifs, Nons allons là à 9 heures du matin, nous en sortons à 3 heures. Le soir se passe à mettre au net nos notes ou au théâtre. En noua dépêchant bien, nous en avons encore pour une quinzaine de jours. Restera ensuite le Vésuve, Pompéi et les environs.
Aujourd'hui nous devions aller à Capoue, mais nous nous sommes trompés sur l'heure de départ du chemin de fer (quelle autre baraque!); il eût été trop tard, nous n'aurions pu rien voir et nous sommes rentrés tranquillement chez nou,s. Dans quelques jours nous irons à Pœstum, ce qui est un petit voyage de trois jours.
Mercredi dernier, mercredi des cendres, le musée était fermé, (D'abord tout est fermé à Naples.) C'est fermé à c^tuse du Carême, à cause du dimanche, parce que la reine est malade, parce qu'elle n'est pas malade, parce que le prince de Salerne se meurt; bientôt ce sera parce qu'il est mort (car le bonhomme, dit-on, crève en ce moment). Nous avons été à Baja, nous avons vu le lac Lucrin, l'Aveme, les éluves de Néron, etc., et la place des villas où tous ces vieux menèrent leur crâne vie. Quels hommes! Nous avons bu du Falerne dans un cabaret, en vue de la mer, sous une treille desséchée, à cflté du temple de Vénus, dans lequel il y avait une barque à sec.
Depuis que nous sommes ici il a fait assez laid (relativement, bien entendu), si ce n'est le jour où nous avons été à Baja. Aujourd'hui pourtant il fait beau soleil. Les femmes sortent nil-tôte en voiture, avec des fleurs dans les cheveux, et elles ont toutes l'air très garces. 11 n'y a pas que l'air. A la Chlaia les marchandes de violettes vous mettent presque de force leurs bouquets à la boutonnière. Il fant les rudoyer pour qu'elles vous laissent tranquille. Du reste, belle abondance de monacaille et de curés; un carillon de cloches aux quatre cents églises de la ville, et des mendiants à tous les pavés.
Que le voyageur est un être sotl J'étudie tous ceux gui viennent au musée. Sur cinq cents il n'y en a pas un que cela amuse, certainement. Ils y viennent parce que les autres y viennent. Le lorgnon sur l'œil, on fait le tour des galeries au petit trot, après quoi on ferme le catalogue et tout est dit.
COBHESPONDANCE DE G. FLAUBERT.
Rome, S avril 1S5I-
Rien de nouveau à l'apprendre ; nous ne sortons pas des musées. Le Vatican et le Capitole nous occupent entièrement, le Vatican surtout, où il y a vrEÙment des petites choses assez coquettes. La quantité de chefsd'œuvre qu'il y a à Rome est quelque chose d'effrayant et d'écrasant. On s'y sent plus petit encore que dans le désert. Tout le monde afflue pour la semaine sainte. Les maisons sont pleines et les derniers venus ont du mal à trouver où se caser.
Je vais écrire à Bouilhet, dont je n'entends pas plus parler que s'il était mort, ce qui m'ennuie. Pauvre garçon, comme il s'amuserait ici I Comme il humerait les ruines et la campagne I Car la campagne de Rome est ce qu'il y a de plus antique à Rome. Quant à la ville elle-même , malgré la quantité de choses antiques, le cachet antique n'y est plus, il a disparu sous la robe du jésuite. 11 faut prendre Rome comme un Taste musée et ne pas lui demander autre chose que du XVI' siècle. J'ai vu l'autre jour une vierge de Murillo dont il y a de quoi devenir fou, comme diraitle père Parain, et avant d'arriver à en faire une semblable on attraperait bien des fluxions de poitrine.
Une réflexion m'est venue hier àpropos du Jugement dernier do Michel-Ange. Cette réflexion est celle-ci, c'est qu'il n'y a rien de plus vil sur la terre qu'un mauvais artiste, qu'un gredin qui côtoie toute sa vie le beau sans y jamais débarqueret y planter son drapeau. Faire de l'art pour gagner de l'argent, flatter le public, débiter des bouffonneries joviales ou lugubres en vue du bruit ou des monacos, c'est là la plus ignoble
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des professions, par la même raison que l'artiste me semble le maître homme des hommes. J'aimerais mieux -avoir peint la chapelle Sixtine que ga^në bien des batailles, même celle de Marengo. Ça durera plus longtemps et c'était peut-être plus difficile. Et je me suis consolé de ma misère en songeant du moins k ma bonne foi. Tout le monde ne peut pas être pape. Le dernier franciscain qui court le monde pieds nus, qui a l'esprit borné et qui ne comprend pas les prières qu'il récite est aussi respectable peut-être qu'un cardinal, s'il prie avec conviction, s'il accomplit son œuvre avec ardeur. Il est vrai, le pauvre homme, qu'il n'a pas pour le réconforter dans ses découragements le spectacle de sa pourpre.
A Ernest Chevalier.
Roine, Savrit I8S1.
Je savais, cher Ernest, que tu devais te marier ; ma mère me l'avait écrit, mais j'ignorais que la chose fût faite. Sois heureux, c'est tout ce que je te souhaite, et tout ce qu'on peut souhaiter, il me semble bien. Pauvre vieux, nous sommes loin l'un de l'autre, nous qui vécûmes jadis comme des frères siamois. Nos conditions différentes, toi d'homme marié et établi et moi de vagabond rêveur, nous séparent encore plus que les kilomètres qui se déroulent entre nous et nous distancent. Je crois que tu as pris le bon chemin, entre nous soit dit et sans te faire de compliments, et que j'ai pris moi, je ne dis pas le mauvais, mais que le mauvais m'a pris (mes doctrines philosophiques, comme, dirait le garçon^ ne me permettant pas de reconnaître qu'il y ait eu en cela liberté et libre arbitre).
Je ne cache pas que j'ai en vie de connaître ta femme et d'embrasser tes moutards à naitre. Ce que je te chargede faire aux uns et àl'autre, si toutefois, mon cher Monsieur, cela n'a rien qui vous déplaise,
Âhloui, quand nous hurlions sur ce pauvre billard de l'Hôtel-Dieu, converti en théâtre dont tu étais le décorateur, qui nous eût dit qu'aujourd'hui je serais à Rome, que je sortirais de Saint-Pierre à i heures du soir et que je t'écrirais? qui nous eût dit encore que je serais chauve, car tu me reverras la tête h peu près dépouillée ? Je ressemble par là à Jules César et à une citrouille, car j'ai aussi énormément engraissé en Orient. Tu vas goûter, cher Ernest, tu goûtes déjîi des bonheurs qui me seront toujours interdits. Je crois, comme le paria de Bernardin de Saint-Pierre, que le bonheur se trouve avec une bonne femme. Le tout est de la rencontrer, et d'être soi-même un bonhomme, condition double et effrayante. Quoi qu'il t'advienne par la suite, souviens-toi, cher vieux, que tu as làbas, au bord de l'eau entre la côte et la rivière, une oreille toujours ouverte pour les confidences, une main amie qui ne te faillirait pas et un dévouement qui poTu- être vieux n'a pas vieilli. Si l'écorce parfois t'a pu sembler plus râpeuse que par le passé, c'est que j'ai subi des petites scènes d'intérieur (je parle de l'&me) qui ont dû me cristalliser un peu les manières. II faut faire comme à Herculanum, déblayer la lavé, et tu retrouveras les peintures encore fraiches.
Eh bien oui, j'ai vu l'Orient et je n'en suis pas plus avancé, car j'ai envie d'y retourner. J'ai envie d'aller aux Indes, de me perdre dans les pampas de l'Amérique et d'aller au Soudan voir la chasse aux nègres et aux éléphants. De toutes les débauches possibles
CORRESPONDANCE DE G. FUUBERT. 51
le voyage est la plus grande que je sache, c'est cellelà qu'on a Inventée quand on a été fatigué des autres. Je la crois plus pernicieuse à la tranquillité de l'esprit et à la bourse que ne peut l'être celle du vin ou du jetr. On s'embête parfois, c'est vrai, mais on jouit démesurément aussi. La vue du sphinx a été une des voluptés les plus vertigineuses de ma vie, et si je ne me suis pas tué là, c'est que mon cheval ou Dieu ne l'ont pas positivement voulu. La mer Morte m'a aussi fait plus de plaisir que je ne l'aurais supposé d'après son nom H mer Morte ou lac Asphaltite h, que je lisais sur les cartes depuis longtemps.
Nous n'avons pu aller eu Perse, hélas! les massacres d'Alep et le soulèvement de la province de Bagdad nous en ont empêchés. Nous a prudence de nous y engager, que nous y s tés; nous avons même traversé la Syrie le fusil au poing. Personne n'a voulu nous conduire sur le mont Thabor et nous avons eu deux ou trois fois des alertes qui auraient pu devenir chaudes. Dieu merci, tout s'est bien passé, quoique tout notre monde ait été malade. Notre domestique français que nous avions emmené a failli crever de la llè\Te, dans le Liban. Quant à nous deux, nous avons été inébranlables comme des rocs. Pendant huit mois consécutifs nous avons vécu de riz, d'œufs durs, de notre chasse, c'est-à-dire de tourterelles et d'eau claire. En Syrie, même régime, sauf que nous nous refaisions le tempérament dans les villes. Quant à l'Asie Mineure et à Rhodes, c'est plus confortable sous le rapport du bec. En Grèce nous avons souffert un peu du froid. Nous avons été bien rincés par les pluies et par tes neiges. Nous nous sommes perdus une nuit dans le Cithéron, ce qui nous a donné occasion d'engueuler Apollon et les
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sa CORRESPONDANCE DE G. FLAUBERT.
neuf Muses. Nous avons traversé le Péloponnèse dans un rude moment. Souvent poor passer les fleuves noua avions de l'eau jusqu'au nombril et nos chevaux nageaient sous nous. De Patraa nous nous sommes embarqués pour Brindisi, et de Brindisi nous avons gagné Naples à travers les Galabres. Voilà, cher vieux, ce que nous avons fait. Quant à l'Egypte, nous «ommes remontés au delà de la première cataracte, environ 80 lieues au-dessus du tropique du Cancer, et nous avons fait un détour pour gagner les bords de la mer Rouge, voyage de dix jours dans le désert par 50 degrés de chaleur Réaumur et par temps de Ramsin autrement dit Simoun, meurtrier en poésie. Nous avons vu partout par-là des choses. Monsieur, que l'on ne verrait pas à Paris, même en payant. le désert 1 le déserti
\ quelque jour quand tu viendras au coin du feu y rôtir la semelle de tes bottes, je pourrai te faire part ■de mes impressions de voyage, qui pour éfxe moins blagueuses que celles du sieur Dumas ne laisseront pas peut-être de t'amuser tout autant.
A Louis Bouilhet.
Rome, 9 ayril 1851.
Je t'ai écrit de Patras une longuissime lettre où je te parlais de tes deux pièces du Vesper et du Conjdon, aussi ai-jeété fort étonné, dans lepetit motque Maxime a reçu de toi à Naples, de voir que tu me demandais mon avis. Tu as dû pourtant recevoir cette lettre, je serais fâché qu'elle fût perdue.
De jour en jour à Naples et à Rome depuis que j'y suis, j'attendais et j'attends une lettre de ta seigneurie.
CORRESPONDANCE DE G. FLAUBERT. 5:t
Je n'en ai pas eu depuis Athènes, c'est-à-dire depuis janvier dernier. C'est long, cher Monsieur. Que deviens-tu donc ? Voilà l'été, pauvre vieux ; au mois de juillet prochain, dans deux mois et demi nous reprendrons nos dimanches, nos gueulades, nos chères et communes inquiétudes. Tu t'étendras sur mon tapis de voyage, plein encore de sable et de puces. Tu fumeras dans mes pipes longues et humeras si tu veux le cuir de ma selle.
Je deviens fou de désirs « effrénés » (j'écris le mot et je le souligne). Un livre que J'ai lu à Naples sur le Sahara m'a donné envie d'aller au Soudan avec les Touaregs qui ont toujours la figure voilée comme des femmes, pour voir la chasse ans nè^es et aux éléphants. Je rêve bayadères, danses frénétiques et tous les tintamarres de la couleur. Rentré à Croisset, il est probable que je vais me fourrer dans l'Inde et dans les grands voyages d'Asie. Je boucherai mes fenêtres et je vivrai aux lumières. J'ai des besoins d'orgies poétiques. Ce que j'ai vu m'a rendu exigeant.
Mais parlons de Rome, tu t'y attends, bien sûr. Eh bien, vieux, je suis fâché de l'avouer, ma première impression a été défavorable. J'ai eu, comme un bourgeois, une désillusion. Je cherchais la Rome de Néron et je n'ai trouvé que celle de Sixte-Quint. L'air prêtre emmiasme d'ennui la ville des Césars. La robe du jésuite a tout recouvert d'une teinte morne et séminariste. J'avais beau me fouetter et chercher, toujours des églises, des églises et des couvents, de longues rues ni assez peuplées ni assez vides, avec des grands murs unis qui les bordent et le christianisme tellement nombreux el envahissant, que l'antique qui subsiste au milieu est écrasé, noyé.
L'antique subsiste dans la campagne, inculte, vide,
S4 CORRESPOI^OANCË DE G. FLAUBERT.
maudite comme le désert, avec ses grands n d'aqueduc et ses troupeaux de bœufs à large envergure. Ça c'est vraiment beau et du beau antique rêvé. Quanta Rome elle-même, sous ce rapport, je n'en suis pas encore revenu; j'attends pour la reprendre par là que cette première impression ait un peu disparu. Ce qu'ils ont fait du Golysée, -les misérables 1 Ils ont mis une croix au milieu du cirque et tout autour de l'arène douze chapelles! Mais comme tableaux, comme statues, comme seizième siècle, Rome est le plus splendide musée qu'il y ait au monde. La quantité de chefsd'œuvre qu'il y a dans cette \"ille, c'est étourdissant 1 C'est bienla ville des artistes. On peuty passer l'existence dans une atmosphère complètement idéale, en dehors du monde, au-dessus. Je suis épouvanté du Jugement dernier de Michel-Ange. C'est du Gœthe, du Dante et du Shaliespeare îondus dans un art unique, ça n'a pas de nom et le mot sublime môme me parait mesquin, car il me semble qu'il comporte en soi quelque chose d'aigre et de trop simple.
J'ai vu une vierge de Murillo qui me poursuit comme une hallucination perpétuelle. Un enlèvement d'Europe de Véronèse, qui m'excite énormément, et encore deux ou trois autres choses à faire beaucoup causer. Il y a quinze jours que je suis à Rome. Je t'en parlerai plus longuement plus tard. Mais la Grèce m'a rendu difficile sur l'art antique. Le Parthénoo me gâte l'art romain, qui me parait à côté mastoc et trivial. Oui c'est beau, la Grèce,
Ahl pauvre vieux, commeje t'ai regretté à Pompéï! Je t'envoie des fleurs que j'y ai cueillies dans un lupanar sur la porte duquel se dressait un phallus. Il y avait dans cette maison plus de fleurs que dans aucune autre. Les semences antiques tombées à terre ont
CORRESPONDANCE DE G. FLJlUBEHT. S3
peuf-étre fécondé le sol. Le soleil cas&e-brîllaîl sur les murs gris .
J'ai vu Pouzzoles, le lac Lucrin, Baja. Ce sont des paradis terrestres; les empereurs avaient bon goût. ie me suis fondu en mélancolies par là.
Commeuntouristejesuis monté au haut du Vésuve, ce qui m'a même éreinté. Le cratère est curieux. Le soufre a poussé sur ses bords en formidables végétations jaunes et lie de vin. J'ai été à Pœstum. J'ai voulu aller à Caprée et ai failli y rester... dans les flots. Malgré ma (jualité de canotier, j 'ai bien cru que c'était mon dernier moment. J'avoue avoir été troublé et même avoir eu paour, grand paour. J'étais à deux doigts de ma perte, comme Rome ans pires temps des guerres Puniques.
Naples est charmant par la quantité de femmes qu'il y a. Tout un quartier est garni de p qui se tiennent sur leur porte, c'est antique et vrai Suburre, Lorsqu'on passe dans la rue, elles retroussent leur robe jusqu'aux aisselles et vous montrent leur c. pour avoir deux ou trois sols. EUes vous poiu^suivent dans cette posture. C'est encore ce que j'ai vu de plus raide comme prostitution et cynisme. Noua deux Maxime au bout de la rue avons laissé tomber notre tête sur notre poitrine et avons soupiré : « Ce pauvre Bouilhetni ).
C'est à Naples qu'il faut aller pour se retremper de jeunesse, pour aimer la vie. Le soleil même en est amoureux. Tout est gai et facile. Les chevaux portent des bouquets de plumes de paon aux oreilles. " La Chiaia est une grande promenade de chênes verts au bord de la mer, arbres en berceau et le murmure des flots derrière.
Tu verras Maxime dans un mois. Je lui em-ie la
tSe CORRESPONDANCE DE G. FLAUBERT,
bonne embrassade rju'il te donnera et cette fleur du retour que mon ëgoïsme aurait voulu t'ofl'rir. Fleur dn retour est bien Sainte-Beuve.
Je compte être à Venise vers le commencement de juin et m'en fais une fête. Je m'y donnerai une bosse de peinture vénitienne dont je suis amoureux. C'est définitivement celle qui m'est la plus sympathique. On dit que ce sont des matérialistes, soit. En tous cas ce sont des coloristes et de crânes poètes.
Adieu, cher vieux de mon cœur, je t'embrasse.
Après-demain je pars de Rome, et d'une encorel Je commençais à y bien vivre. On peut s'y faire une atmosphère complètement idéale et vivre, à part, dans les tableaux et les marbres. J'en ai dévoré le plus quej'aipu. Quanta l'antique, on est froissé d'abord de ne pas l'y rencontrer, et il est certain qu'il est considérablement étouffé. Comme ils ont gâté Romel Je comprends bien la haine que Gibbon s'est sentie pour le christianisme en voyant dans le Colysée une procession de moines I II faudrait du temps pour bien se reconstruire dans la tête la Rome antique, encrassée de l'encens de toutes les églises. 11 y a des quartiers pourtant, sur les bords du Tibre, de vieux coins pleins de fumier, oùTon respire un peu. Maislesbellesruesl Monsieur! Mais les étrangers! mais la semaine sainte et la via Condotti avec tous ses chapelets, tous ses faux camées, tousses Saint-Pierreenmosaïquellly apour les touristes des magasins pleins de pierres du Forum arrangées en presse-papierpourmettre sur les bureaux.
On a fait des porte-plames avec les marbres des temples. Tout cela agace bougrement les nerfs. Telle est la première impression que m'a produite Rome.
Quant,à la Rome du xvi" siède, elle est flambante. La quantité des chefs-d'œuvre est une chose aussi surprenante que lem' qualité. Quels tableaux! quels ~ tableaux! J'ai pris des notes sur quelques-uns. Oui, on y vivrait bien à Rome — mais dans quelque rue du Peuple. — A, force de solitude et de contemplation, on monterait haut comme mélancolie historique.
J'ai été hier soir à Tibur. J'ai passé devant la place de la villa d'Horace, il y avait quatorze messieurs et dames, montés sur des &nes.
La campagne estmagnifique, déserte et désolée, avec de grands aqueducs. Là on est bien.
J'en suis fâché, mais Saint-Pierre m'ennuie. Cela me semble un art dénué de but. C'est glacial d'ennui et de pompe. Quelque gigantesque que soit ce monument, il semble petit. Le vrai antique que j'ai vu fait da tort au faux. On a bâti ça pour le catholicisme qnand il commençait à crever, et rien n'est moins amusant qu'un tombeau neuf. J'aime mieux le grec, j'aime mieux le gothique, j'aime mieux la plus petite mosquée, avec son minaret lancé dans l'air comme un grand cri.
Quand on se promène dans le Vatican, on se sent en revanche pénétré de respect pour les papes. Quels messieurs! Comme ils se sont arrangé leur maison!
Si tu me demandes ce que j'ai vu de plus beau à Rome, d'abord la chapelle Sixtine de Michel-Ange. C'est un art immense, à la Gœthe, avec plus de passion. n me semble que Michel-Ange est quelque chose d'inouï, comme serait un Homère shakespearien, un
mélange d'antique et de moyen Âge, je ne sais quoi. Il y a encore le torse du Vatican, un torse d'homme penché en avant, un dos avec tous ses muscles I Douze bonnes toiles dans difl'ërentes galeries et tout le reste...
Je suis amoureux de la vierge de Hurillo, de la galerie Corsini. Sa tête me poursuit et ses yeux passent et repassent devant moi comme des lanternes dansantesl
Adieu, vieux. Si tu peux, envoie-moi le plus de papier écrit possible. Surtout maintenant que je suis seul, ça me fera du bien. Tes lettres en voyage font partie de mon hygiène.
Croiaaet, septembre 1851. Lundi lOir.
J'aurais dû déjà répondre à votre longue et douce lettre qui m'a ému, pauvre chère femme ; mais je suis moi-même si lassé, si aplati, si embêté, qu'il faut que je me secoue vertement pour vous dire merci d'avoir lu si vite MelcenU. J'ai embrassé de votre part l'auteur qui a été touché de cette sympathie, vous êtes la première du public qui l'applaudissiez; eh bien, qu'en dites-vousî n'est-ce pas que c'est crânement tourné, je ne puis juger de sang-froid cette œuvre qui a été faite sous mes yeux, à laquelle j'ai beaucoup contribué moi-même; j'y suis pour trop pour qu'elle me soit étrangère. Pendant trois ans c'a été travaillé au coin de ma cheminée, strophe à strophe, vers à vers; je crois qu'on peut dire que ça promet un poète de haute futaie. Nous étions, il y a quelques années, en province, un groupe de jeunes drôles qui vivions
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dans un étrange mondejevoosassure; nous tournions entre la foJie et le suicide; il y en a qui se sont tués, d'autres qui sont morts dans leur lit, un qui s'est étranglé avec sa cravate, plusieurs qui se sont fait crever de débauche pour chasser l'ennui — c'était beau! — Il n'en reste plus rien que nous deux Bouilhet qui sommes tant changés. Si jamais je sais écrire, je pourrai faire un livre sur cette jeunesse inconnue qui poussait à l'ombro dans la retraite, comme des champignons gonQés d'ennui.
Le secret de tout ce qui vous étonne en moi, chère amie, est dans ce passé de ma vie intime, que personne ne donnait; le seul conSdent qu'elle ait eu est enterré depuis quatre ans dans un cimetière de village h ilienes d'ici. C'est quand je suis sorti de cet état que je suis venu à Paris et que j'ai connu Maxime; j'avais vingt ans, j'étais un homme et tout à fait; il a pu lire le livre, mais non la préface, que je me rappelle bien, mais que je ne saurais nettement faire comprendre. Melœnis en résumé est le dernier écho de beaucoup de cris que nous avons poussés dans la soUtude, c'est l'assouvissance d'un tas d'appétits qui nous ravage le cœur. 'Vous avez raison de dire que je n'en ai pas. Je me le suis dévoré à moi-même. Aujourd'hui je me suis noyé dans des flots d'amertume, l^rrivée des exemplaires de Melœnis m'a fait un effet de tristesse nous avons passé hier toute notre après-midi sombres comme la plaque de la cheminée, ça nous causail une impression de prostration, d'abandon, d'adieu, comprenez-vous 7 Quand j'ai reçu, au contraire, il y a quatre ans le volume de Maxime, les mains me tremblaient de joie en coupant les pages.
D'où vient cette glace de maintenant, impression dilîérente de l'autre? Je vous assure que tout cela ne
m'excite nullement et que j'ai grande envie de devenir
phoque, comme vous dites.
Je me demande à quoi boa aller grossir le nombre des médiocres (ou des gens de talent, c'est synonyme) et me tourmenter dans un tas de petites affaires qui d'avance me font hausser les épaules de pitié ; il est beau d'être un grand écrivain, de tenir les hommes dans la poêle h. frire de sa phrase et de les y faire sauter comme des marrons, U. doit y avoir de déhrants orgueils à sentie qu'on pèse sur rhumanité de tout le poids de son idée, mais il faut pour cela avoir quelque . chose à dire. Or, je vous avouerai qu'il me semble que je n'ai rien que n'aient les autres, ou qui n'ait été aussi bien dit, ou qui ne puisse l'être mieux. Dans cette vie que vous me prêchez, j'y perdrais le peu que j'ai, je prendrais les passions de la foule pour lui plaire et je deviendrais à son niveau. Autant rester au coin de son feu à faire de l'art pour soi tout seul comme on joue aux quilles. L'art au bout du compte n'est peut-être pas plus sérieux que le jeu de quilles ; tout n'est peut-(itre qu'une immense blague, j'en ai peur, et quand nous serons de l'autre eûté de la page, nous serons peut-être fort étonnés d'apprendre que le mol du rébus était si simple.
J'ai revu la Manche et je l'ai traversée; la dernière fois que je l'avais vue c'était h Trouville en revenant de Bretagne, il y a quatre ans. Quoique j'aie passé les meilleurs moments de ma jeunesse ft humer son odeur et à dormir sur ses galets, je garde tout mon amour & la Méditerranée, j'aime la couleur avant tout et le calme, n'en déplaise auxgens poétiques qui préfèrent la tempête. Nous avons fait à Londres une promenade au cimetière de High-Gate. Quel abus d'architecture égyptienne et étrusque! Comme c'est propre «t rangé! ces
CORRESPONDANCE DE G. FLAUUEHT. «1
gens-là ont l'air d'être morts en gants blancs. Je déteste les jardinets autour des tombeaux avec des plates-bandes ratissées et des fleursépanouies. Cette antithèse m'a toujours semblé de basse littérature; en fait de cimetières j'aime ceux qui sont dégradés, ravagés, en ruines, pleins de ronces, avec des herbes haute» et quelque vache échappée du clos voisin qui vient brouter là, tranquillement. Avouez que ça vaut mieus qu'un policeman en uniforme 1 Est-ce bête l'ordre! c'est-à-dire le désordre, car c'est presque toujours. ainsi quil se nommt .
A la mAms.
Croisset, unit de jeudi, 1 beure^
Oui, je voudrais que vous ne m'aimiez pas et que vous ne m'eussiez jamais connu, et en cela je crois exprimer un regret touchant votre bonheur. Comme jevoudrais n'être pas aimé de ma mère, ne pas l'aimer ni elle ni personne au monde; je voudrais qu'Q n'y eût rien qui partit de mon cœur pour aller aux autres et rien qui partit du cœur des autres pour aller au mien: plus on vit, plus on souffre. Pour remédier à Texistence, n'a-t-on pas inventé, depuis que le monde existe, des mondes imaginaires et l'opium, elle tabac et les liqueurs fortes et l'éther? Béni celui qui a trouvé le chloroforme 1 les médecins objectent qu'on en peut mourir; c'est bien de cela qu'il s'agit! c'est que vous n'avez pas suffisamment la haine de la vie et de tout ce qui s'y rattache; vous me comprendriez mieux si vous Étiez dans ma peau et & la place d'une dureté gratuite, vous verriez une commisération émue, quelque chose d'attendri et de généreux, 11 me semble. Vous me croyez méchant ou égoïste pour le moins, ne U. 6
f.2 CORRESPONDANCE DE G, FLAUBERT,
songeant qu'à moi, n'aimant que moi. Pas plus que les autres, allez, moins peut-être, s'il était permis de faire son éloge. Vous m'accorderez toutefois le mérite d'être vrai. Je sens peut-être plus que je ne dis, car j'ai rel(!gué toute emphase de mon style.
Chacun ne peut faire que dans sa mesure ; ce n'est p^ un homme vieilli comme moi dans tous les excès de la soUtude.nei-veux à s'évanouir, troublé dépassions rentrées, plein de doute du dedans et du dehors, ce n'est pas celui-là qu'il fallait aimer. Je vous aime comme je peux, mal, pas assez, je le sais, je le sais, mon Dieu! à qui la faute? au hasard! à cette vieille fatalité ironique, qui accouple toujours les choses pour la plus grande harmonie de l'ensemble et le plus grand désagrément des parties ; on ne se rencontre qu'en se heurtant, et chacun, portant dans ses mains ses entrailles déchirées, accuse l'autre qui ramasse les siennes.
Prends la vie de plus haut, monte sur une tour (quand même la base craquerait, crois-la solide), alors tu ne verras plus rien que l'étherbleu tout autour de toi. Quand ce ne sera pas du bleu, ce sera du brouillard : qu'importe, si tout y disparaît noyé dans une vapeur calme. Il faut estimer une femme pour lui écrire des choses pareilles.
Je me tourmente, je me gratte; mon roman a du mal à se mettre en train, J'ai des accès de style et la phrase me démange sans aboutir. Quel lourd aviron qu'une plume et combien l'idée, quand il la faut creuser avec, est un dur courant! Je m'en désole tellement que ça m'amuse beaucoup. J'ai passé aujourd'hui ainsi une bonne journée, la fenêtre ouverte avec du soleil sur la rivière et la plus grande sérénité du monde; j'ai écrit une page, en ai esquissé trois autres,
j'espère dans une quinzaine être enragé, mais la couleur où je trempe est tellemeut neuve pour moi, que j'en ouvre des yeux ébahis.
Mon rhume touche à sa décadence, ça va bien. Au milieu du mois prochain, j'irai à Paris passer deux ou trois jours. TravaOle, pense à moi, pas trop en noir, et si mon image te revient, qu'elle t'amène des sou- . veuirs gais, il faut rire quand même. Vive la joie!
Paris, l"janvier 1S52. Slcrcredi, ! heures.
Je n'irai pas vous voir ce soir, je ne sais encore si j'irai chez Du Camp, je lui avais donné rendez-vous hier et j'y ai manqué. A quoi bon porter chez les amis les fosses Domange intérieures dont l'exhalaison vous asphyxie vous-même? Je vais mettre le bouchon dessus et vous ne sentirez plus rien. Pardon, excusezmoi, j'ai eu le tort de penser tout haut, seul, un instant, deux soirs de suite ; je vous jure par Dieu que ' vous n'aurez plus à me reprocher de telles incongruités. Je serai gentil, aimable, charmant et faux h.- faire vomir, mais je serai convenable, je veux devenir un homme tout à fait bien. La tête vous tournait donc quand je vous menais par la main au bord du balcon? J'y vis penché, moi, et sans balustrade, ou du moins à force d'avoir les coudes appuyés dessus, voilà qu'elle se descelle petit à petit et que je la sens trembler.
Quand je couchais sur la natte du Juif ou du fellah, j'étais dévoré de poux et de puces, mais je ne me plaignais pas à mon hôte de ce qu'il m'avait donné la vermine. N'avez-vous donc pas compris quelle immense amitié il fallait que j'eusse pour vous pour me
permettre de vous dire tout cela, pour me montrer h vous si EU, si déshabillii, si faible, vous qui m'accusez d'orgueilî ce n'était guère en avoir, avouez-le. Fermons là ce chapitre et n'en parlons plus. Le son de ces «oivres vous fait saigner les oreilles, j'y mettrai une sourdine, ou vous jouerai de la flûte. Un mot d'explication et ce sera touti J'aime à user les choses; or tout s'use, je n'ai pas eu un sentiment que je n'aie «ssayé d'en finir avec lui. Quand je suis quelipie part, je tâche d'être ailleurs; quand je vois un terme quelconqiiB,j'ycours tête baissée; arrivé au terme, je bâille. C'est pour cela que lors (pi 'il m 'arrive dem'embêter, je m'enfonce encore plus dans l'embêtement; quand quelque chose me démange je me gratte jusqu'au sang et je suce mes ongles rouges. Se distraire d'une chose c'est vouloir que la chose revienne, il faut que cette chose se distraie de nous, ou au contraire, qu'elle 9'écarte de notre être naturellement.
Je sais un rustre de me plaindre devant vous, mais est-ce que je me plains? Enfin, c'est fini, n,i,ni, n'en parlons plus.
Vous avez dû recevoir une petite lampe hier au soir. Je viendrai demain soit dans la journée ou le soir, mais plus probablement le soir, avec un visage gai, un esprit gai, un costume gai, tout à neuf, comme il convient pour la solennité du jour.
A vous qui m'aimez comme un arbre aimo le vent; à vous pour qui j'ai dans le cœur quelque chose de long et de doux, quelque chose d'ému et de reconnaissant qui ne périra pas; itoi, pauvre femme que je fais tant pleurer et que je voudrais tant faire sourire, bonne âme qui pansez le lépreux, quoique la lèpre n'ait pas besoin d'Être pansée et que le lépreux s'en fâche parfois. Je te souhaite tout ce que je n'ai pas, la
sérénité d'esprit, la joie en soi et tout ce qui fait qu'on est content de soi. Je te souhaite l'ébranchage de toutes les épines de la vie et des allées sablées à marcher, bordées de fleurs avec des bruits de ruisseau, des roucoulements de colombes dans les branches et de grands vols d'aigles dans les nuages. Il ne faut désespérer de rien ; il y a trois ans, l'an 1849, à minuit, je pensais à la Chine et l'an 1850, à minuit, j'étais sur le Nil. G'étEÙt sur la route. C'était un à peu près, c'était autre chose enfin, qui saitîN'espérons pas, mais attendons.
Adieu, h demain.
Croisset, janvier 1853.
Eh bien ! vieux père Paraîn , vous ne venez donc pas ? Savez-vouB que ma cheminée s'embête de ne pins vous avoir à cracher dans ses cendres? N'est-ce pas avant un mois que nous vous reverrons? Dépéchezvous, mon vieux compagnon, maman s'ennuie beaucoup de ne pas vous avoir. La société de miss Isabelle n'a pas pour elle remplacé la vôtre, et voilà aussi le moment venu de faire un tas de rangements pour lesquels vous lid serez fort utile; quant à moi, vous savez si votre présence m'est agréable, elle fait presque partie de mon existence. Depuis que nous sommes revenus de Paris, il fait ici un temps affreux. La maison est pleine dliumidîté au rez-de-chaussée. Les murs suent comme un homme qui a trop chaud ; on a été (Aligé de faire du feu partout. Maman s'est décidée h démeubler la maison de Rouen. Ce ne va pas Être uue petite affaire quand vous serez revenu.
ee CORRESPONDANCE DE G. FLAUBERT.
Tout le temps que nous avons été à Paris Liliae a été mauvaise comme le diable. J'avais conseillé de la renvoyer k Olympe pour la duire un peu, mais depuis que nous sommes ici, son humeur est redevenue plus sociable.
Vous trouverez chez Achille une nouvelle figure anglaise, je ne la connais pas encore.
Je me suis trouvé, comme tous savez, à Paris, lors du coup d'État. J'ai manqué d'être assommé plusieurs fols, sans préjudice des autres où j'ai manqué d'être sabré, fusillé ou canonné, car il y en avait pour tous les goûts et de tontes les, manières; mais aussi j'ai parfaitement vu : c'était le prix de la contre-marque. La Providence, qui me sait amateur de pittoresque, a toujours soin de m'envojer aux premières représentations quand elles en valent la peine. Cette fois-ci je n'ai pas été volé; c'était coquet.
Le poème du sieur BouUhet a bien mordu. Le voilà maintenant posé d'aplomb dans la gent de lettres. L'année prochaine il s'en ira à Paris, et me plantera là, ce dont Je l'approuve, mais ce qui ne m'égaye pas quand j'y pense.
Je me suis remis à travailler comme un rhinocéros, les beaux temps de Saint-Antoine sont revenus. Fasse le ciel que le résultat me satisfasse davantage I
CroUiet, samedi soir, 3 h. 15, janvier 1S53.
J'ai passé un commencement de semaine affreux, mais depuis jeudi je vais mieux; j'ai encore six à huit pages pour être arrivé à un point, après quoi je t'irai voir, je pense que ce sera dans une quinzaine. BouQhet,
jecrois,viendraavecmoi;s'ilnet'écrit pas plus souvent, c'est qu'il n'a rien h. te dire ou qu'il n'a pas le temps. Sais-tu, le pauvre diable, qu'il est occupé huit heures par jour à ses leçons?
J'ai été cinq jours à faire une ;7a^e la semaine dernière ■ et j'avais tout laissé pour cela, grec, anglais, je ne faisais que cela. Ce qui me tourmente dans mon livre, c'est l'élément amusant, qui y est médiocre. Les faits manquent, moi je soutiens que les iV^es sont des faits; il est plus difficile d'intéresser avec, je le sais, mais alors c'est la faute du style. J'ai" ainsi cinquante pages d'affilée où il n'y a pas un événement, c'est un tableau continu d'une vie bourgeoise et d'un amour inactif; amour d'autant plus difficile à peindre qu'il est à 1<l fois timide et profond, mais hélas ! sans échevellements internes, parce que mpn monsieur est d'une nature tempérée. J'ai déjà eu dans la première partie quelque chose d'analogue : mon mari aime sa femme un peu de la même manière que mon amant, ce sont deux médiocrités dans le même miheu et qu'il faut différencier pourtant; si c'est réussi, ce sera, je crois, très fort, car c'est peindre couleur sur couleur et sans tons tranchés; mais j'ai peur que toutes ces subtilités ennuient et que le lecteur aime autant voir plus de mouvement. Ënfln il faut faire comme on a conçu. Si je voulais mettre làdedans de l'action, j'agirais en vertu d'un système et gâterais tout, il faut chanter dans sa voi?c, or la mienne he sera jamais dramatique ni attachante. Je Buis convaincu d'ailleurs que tout est affaire de style ou plutôt de tournure d'aspect.
, Nouvelle : le jeune Du Camp est oflicier de la Légion d'honneur I Comme ça doit lui faire plaisir! quand il se compare à moi et considère le chemin qu'il a fait depuis qu'U m'a quitté, il est certain qu'il doit me
trouver bien loin de Ini en arrière et qu'il a fait de la route {extérieure). Tu le verras quelque jour attraper une place et laisser là cette bouue liltérature. Tout se <:onfoQd dans sa tête : femmes, croix, art, bottes, tout cela tourbillonne au même niveau et pourvu que fa le pousse, c'est l'importaut. Admirable époque (curieux symbolisme», comme dirait le père Hicbelet) que celle où l'on décore les photographes et où l'on «xile les poètes (vois-tu la quantité de bons tableaux qu'il faudrait avoir faits avant d'arriver h celte croix d'offlcier?). De tous les g;ens de lettres décorés, il n'y «n a qu'un seul de commandeur, c'est M. Scribe ! Quelle Immense ironie que tout cela! et comme les honneurs foisonnent quand l'honneur manque 1
H se pourrait que la lettre que j'ai écrite à miss Collier lors des événements de décembre ne hû fût pas parvenue, car je n'ai pas eu de réponse depuis. Faut-il que je lui dise de me renvoyer l'album si elle n'a pu s'en défaire avantageusement ou en partie?
La semaine prochaîne U faut que j'aille à Rouen, je mettrai au chemin de îei Saint- Antoine et un pressepapier qui m'a longtemps servi. Quant à la bague, voici le motif pourquoi je ne te l'ai pas donnée encore, elle me sert de cachet, je me fais monter un scarabée queje porterai à la place. Je t'enverrai donc bientôt cette bague.
Je suis étonné, chère amie, de l'enthousiasme excessif que tu me témoignes pour certaines parties der^(fuca;ton;ellesmesemblentbonnes,maispasàune aussi grande distance des autres que tu le dis; en tous cas je n'approuve point ton idée d'enlever du livra toute la partie de Jules pour en faire un ensemble; il faut se reporter à la façon dont le livre a été conçu. Le caiactère de Jules n'est lumineux qu'à cause du
coDtrasti) d'Henri ; ud des deux pei-sonnages isolé serait faible. Je n'avais d'abord eu l'idée que de celui d'Henri, la nécessité d'un repoussoir m'a fait concevoir celui de Jules. Les pages qui t'ont ' frappée (surl'art, etc.) ne me semblent pas difûciles k faire, je ne les referai pas, mais je crois que je les ferais mieux ; c'est ardent, mais ça poorrait être plus synthétique. J'ai fait depuis des progrés en esthétique ou du moins je me suis affermi dans l'assiette que j'ai prise de bonne heure. Je sais comment il faut faire. Oh mon Dieu! si j'écrivais le style dontj'ai Tidée, quel écrivain je serais I II y a dans mon- roman un chapitre qui me semble bon et dont tu ne me dis rien, c'est celui de leur voyage en Amérique «t toute la lassitude d'eux-mêmes suivie pas à pas. Tu as fait la même réflezioii que moi à propos du Voyage dltalie, c'est payer cher un triomphe de vanité qui m'a flatté, je l'avoue ; j'avais deviné, voilà tout. Pas si rêveur encore que l'on pense, je sais voir et voir comme voient les myopes, jusque dans les pores des choses, parce qu'ils se fourrent le nez dessus. Ç yaenjnaiJiltérai= r fiinftnt parlant deu x bonshommes disti^ts, nn qui est épris de gueulades,' ie lyrisme, de grands vols d'aigle, de toutes les sonorités de la phrase et des sommets de l'idée; un autre qui creuse et qui fouille le vrai tant qu'il peut, qui aime k accuser le petit fait aussi puissamment que le grand, qui voudrait vous faire sentir presque matériellement les choses qu'il reproduit. Celui-là aime à rire et se platt dans les animalités de l'homme. L'Édvcalion sentimentale a été, à mon insu, un efl'ort de fusion entre ces deux tendances de mon esprit (il eût été plus facile de faire de l'humain dans un li\Te et du lyrisme dans un autre). J'ai échoué ; quelques retouches que l'on donne