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les hultrea avec le varech et il y avait, tout autour de la salle à manger, un espalier de jasmins en fleurs où s'ébattaient des bengalis.
Oh I les tours d'ivoire, montons-y donc par le rSve, puisque les clous de nos boites nous retiennent icibas.
Je n'ai jamais vu dans ma vie rien de luxueux, si ce n'est en Orient; on trouve là des gens couverts de poux et de haillons, et qui ont au bras des bracelets d'or. Voilà des gens pour qui le beau est plus utile que le bon, ils se couvrent avec des lambeaux et non avec de l'étoffe ; ils ont plus besoin de fumer que de manger. Belle prédominance de l'idée, quoi qu'on en dise.
Allons, adieu, il est bien tard, je t'embrasse ; à toi.
Croisset, janvier ISbi, dimanche soir.
Je m'attendais ce matin & avoir de toi une lettre qui me conterait l'importante visite du philosophe et j'ai été fort désappointé. Mais je réfléchis que le samedi est ton jour de rédaction et que tu n'as pas eu sans doute le temps de m'écrire. A propos de ton journal, sais-tu ce que j'ai lu ce matin, à mon réveil, dans le Journal de Rouen ? ton article de dimanche dernier. On m'apporte la dite feuille pliée de telle façon, que la première chose qui frappe ma vue est le nom de ce « bon Léonard ». Je jette les yeux sur le reste et je reconnais la chose. Tout y est, depuis M°" Récamier jusqu'aux fleurs d'eau, froides au toucher comme les nénuphars; est-ce singuUerï et combien les braves rédacteurs du Journal de Rouen pillant de droite et de gauche se doutent peu qu'ils m'envoient mes
00;ilc •
383 COBRSSPONDJLNCB DE G. FLAUBERT,
phrases. Cela m'a fait repasser devant moi tout dimanche dernier. Je me sentaisertcore écrivant au coin de ton feu gêné par mon pantalon, par mon rhume et mon habit, eu devisant avec cette estimable L..., qui a décidément une boule de vieille garce fort excitante.
En chemin de fer, je me suis trouvé avec trois gaillards qui allaient k la campagne, pécher, boire et s'a^ muser. J'ai envié ces drfiles, car je sens un grand besoin d'amusement. Me voilà devenu assez vieux pour envier la galté des autres. Harassé de styles et de combinaisons échouées, il me faudrait par moment des distractions violentes, mais celles qui me seraient bonnes sont trop chères et trop loin. C'est surtout dans les moments où je saigne par l'orgueil que je sens grouiller en moi comme une compagnie de crapauds, un tas de convoitises vivaces.
Je viens de passer. deux mois atroces et dont je garderai longtemps le souvenir. Avant-hier soir et hier toute l'après-midi jen'aifaitque dormir. Aujourd'hui, j'ai repris la besogne, il me semble que ça va marcher. J'aurai fait demain une page. Il faut que je change de manière d'écrire si je veux continuer à vivre et de façon de style si je veux rendre ce livre possible. Au mois de mai j'espère avoir fait im grand pas et de juillet en août, je me mettrai sans doute k cherdier un logement (grave affaire), afin que tout soit pr6t au mois d'octobre, il faudra bien trois mois pour meubler trois pièces, puisqu'on en a mis deux k m'en meubler " ici une seule.
Je tiens beaucoup k ces futilités indignes d'un homme; futilités soit, mais commodités et qui adoucissent l'amertume de la vie, comme dit monsieur de Voltaire : nous no vivons que par l'extérieur des choses ; il le
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CORRESPOMDAISCE DE G. FLAUBERT. 383
faut donc soigner. Je déclare quant à moi que le physique l'emporte sur le moral. Il n'y a pas de désUlusions qui fasse souffrir comme une dent gâtée, ni de propos inepte qui m'agace autant qu'une porte grinçante et c'est pour cela que la phrase de la meilleure intention rate son effet, dès qu'il s'y trouve une assonnance ou nn pli grammatical.
Adieu, je t'embrasse.
Croi?set, nuit de samedi, 1 heure.
Je crois que me voilà renfourché sur mon dada; fera-t-il encore des faux pas à me casser le nez?a-t-il des reins plus solides? est-ce pour longtemps? Dieu le veuillet mais il me semble que je suis remis. J'ai fait cette semaine trois pages, et qui à défaut d'autre mérite ont au moins de la rapidité; il faut que ça marche, que ça coure, que ça subjugue, ou que j'en crève, et je n'en crèverai pas. Mon rhume m'a peut^ être purgé le cerveau, car je me sens plus léger, et plus rajeuni, — j'ai pourtant tantôt perdu une partie de mon après-midi, ayant reçu la visite d'un oncle de Liline, qui m'a tenu trois heures ; il m'a, du reste, dit deux beaux mots de bourgeois que je n'oubUerai pas et que je n'eusse pas trouvés; ainsi béni soit-il ! Premier mot, à propos de poisson : « Le poisson est exorbitamment cher, on ne peut pas en approcher. 1) Approcher du poisson I énormelll Deuxième mot, à propos de la Suisse, que ce monsieur a vue. C'était à l'occasion d'une masse de glace se détachant d'un glacier; « C'était magnifique et notre guide nous àibait que nous étions bien heureux de nous trouver
384 CORRESPONDANCE DE G. FLAUDËaT.
là, et qu'un Anglais aurait payé 100 francs pour voir ça. Il L'éternel Anglais payant, encore plus énorme I Qui te fait penser que je me souciais peu de savoir l'issue de la visite du philosophe? parce que je n'avais pas pu venir mercredi soir, harassé que j'étais de courses et d'affaires? Ahl sais-tu que moi je ne t'ai jamais dit le quart des choses que tu m'écris, moi qui suis si dur, à ce que tu prétends et qui n'ai pas « l'ombre d'une apparence de tendresse pour toi », cela te navre profondément et moi aussi et plus que je ne dis et ne dirai jamais. Mais quand on écrit de pareilles choses, de deux choses l'une : ou on les pense ou on ne les pense pas; si on ne les pense pas, c'est atroce, et si l'oa ne fait qu'exprimer littéralement sa conviction, ne vaudrait-il pas mieux fermer sa porte aux gens tout net? Tu te plains tant de ma personnalité maladive (0 Du Camp, grand homme! et combien nous t'avons tous calomnié!) et de mon manque de dévouement que je unis par trouver cela d'un grotesque amer; mon égoïsme redouble à force de me l'étaler sans cesse sous les yeux. Qu'est-ce que cela veut dire égoïsme? Je voudrais bien savoir si tu ne l'es pas non plus toi (égoïste) et d'une belle manière encorelAumoingmon égoïsme à moi n'est même pas intelligent, de sorte que je suis non seulement un monstre, mais un iipbécile ! Charmants propos d'amourl Si, depuis un an, le cercle de notre affection, comme tu l'observes, se rétrécit, à qui la faute ? Je n'ai changé envers toi ni de conduite ni de langage. Jamais (repasse dans tajaaémoire mes autres voyages) je ne suis plus resté chez toi qu'à ces deux derniers ; autrefois, quand j'étais à Paris, j'allais encore dîner chez les autres de temps en temps ; mais au mois de novembre et il y a quinzii
jours, j'ai tout refusé pour être plus complètement ensemble, et dans toutes les courses que j'ai faites, il n'y en a pas eu une seule pour mon plaisir, etc.
Je crois que nous vieillissons, rancissons, nous aigrissons et confondons mutuellement nos vinaigres 1 Moi, quand je me sonde, voici ce que j'éprouve pour toi : un grand attrait physique d'abord, puis un attachement d'esprit, une affection virile et rassise, une estime émue. Je mets l'amour au-dessus de la vie possible et je n'en parle jamais à mon usage.. Tu as bafoué devant moi le dernier soir et bafoué comme une bourgeoise mon pauvre rêve de quinze ans en l'accusant encore une fois de n'élre pas intelligenl ! ' Ah! j'en suis sûr, va! n'as-tu donc jamais rien cornprisa tout ce que j'écris? n'as-tu pas vu que toute l'ironie dont j'assaille le sentiment dans mes œuvres n'était qu'un cri de vaincu, à moins que ce ne soit un chant de victoire? Tu demandes de l'amour, tu te plains de ce que je ne t'envoie pas de fleurs? Prends donc quelque boa garçon tout frais éclos, un homme à belles manières et h idées reçues. Moi, je suis comme les tigres qui ont des poils agglutinés avec quoi ils déchirent la femelle. L'extrémité de tous mes sentiments a une pointe aiguë qui blesse les autres, et moi-même aussi quelquefois. Je n'avais chargé Bouilhet de rien du tout : c'est une supposition de la part, il ne t'a dit au reste que la vérité, puisque tu la demandes. Je n'aime .pas à ce que nos sentiments soient connus du public et qu'on me jette ainsi à la tfite, dans les visites, mes passions en manière de conversation. J'ii été jusqu'à plus de vingt ans où je rougissais comme une carotte quand on ir.e disait : o N'écrivez-vous pas? » tu peu-f juger parU d« ma pudeur vis-à-vîs des autres sentiments. Je sens 11. ;ii
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que je t'aimerais d'une façon plus ardente si personne ne savait que je t'aimasse. Voilà comme je suis fait, et i'ai assez de besogne sur le chantier sans prendre celle de ma réformation sentimentale ; toi aussi tu com/^rendras, en vieillissant, que les bois les plus durs sont ceux qui pourrissent le moins vite. Il y a une chose que tu seras forcée de me garder à travers tout : à savoir, ton estime; or, j'y tiens beaucoup. Mais n'estce pas toi qui aimes moins ? Examine ton cœur et réponds-toi à toi-même ; quant à me le dire à moi, non, ces choses-là ne se disent pas parce qu'il faut toujours avoir du sentiment et du fort et du criard ! Mais le mien, qui est minime, imperceplible et muet, reste toujours le même aussi ! Ton sauvage de l'Aveyron t'embrasse.
Croisaet, mardi ioir.
Celle-<à ne compte pas ; c'est pour savoir seulement comment tu vas. Bouilhet, au reste, m'a donné de tes nouvelles, U m'a dit que tu étais très souffrante, mais que tu n'avais rien de sérieux. J'ai été depuis vendredi dans un état aflreux d'ennui et d'affaissement, résultat d'un passage dont je ne pouvais venir à bout ; il est. Dieu merci, passé depuis ce soir. Le livre m'éreinte, j'y use le reste de ma jeunesse; tant pis, il faut qu'il se fasse. La vocation, grotesque ou sublime, doit se sui\Te. Tu parles de ma quiétude; on n'a jamais parié de riende plus fantastique :moi de la quiétude 1 Hélas I noni personne n'est plus troublé, tourmenté, agité, ravagé. Je ne passe pas deux jours de suite dans le même état, je me ronge de projets, de chimères, sans
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compter la grande et incessante cMmôre de l'art qui bombe son dos et montre ses dents d'une façon de plus en plus formidable et impossible. D'ailleurs, ces premiers beaux jours me navrent, je suis malade de la maladie de l'Espagne; il me prend des mélancolies sanguines et physiques de m'en aller, botté et éperonné, par de bonnes vieilles routes toutes pleines de soleil et de senteurs marines. Quand est-ce que j'entendrai mon cheval marcher sur des blocs de marbre blanc comme autrefoisîQuandrevérrai-je de grandesétoilesl Quand est-ce que je monterai sur des éléphants après avoir monté sur des chameaux?
L'inaction musculaire où je vis me pousse & des besoins d'action furibonde. Il en est toujours ainsi. La privation radicale d'une chose en crée l'excès, et il n'y a de soleil pour les gens comme nous que dans Tezcës. Ce ne sont pas les Napolitains qui entendent la couleur, mais les Hollandais et les Vénitiens : comme ils étaient toujours dans le brouillard, Us ont aimé le soleil.
As-tu un Plutarque? Lis la vie d'Aristomène ; c'est ce que je Us maintenant; c'est bienbeau.
Adieu, écris-moi pour me donner des nouvelles de ta santé et du concours.
Croieset, vendredi kAi, mlniiit.
Je viens de recopier au net tout ce que j'ai fait depuis ie jour de l'an, ou poux mieux dire depuis le milieu de février jusqu'à mon retour de Paris; j'ai tout brûlé, cela fait treize pages ni plus ni moins, treize pages en sept semaines. Enfin elles sont faites, je crois.
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et aussi parfaites qu'il m'est possible. Je n'ai plus que tieux ou trois répétitions du môme mot à enlever et deux coupes trop pareilles à casser. Voilà enfin quelque chose de fini; c'était un dur passage, il falbit amener insensiblement le lecteur de la psychologie à l'action sanequ'il s'en aperçoive. Je vais entrer maintenant dans la partie dramatique et mouvementée; encore deux ou trois grands mouvements et j'apercevrai la fin. Au mois de juillet ou- d'août j'espère entamer le dénouement. Que de mal j'aurai eu, mon Dieu! que de mail que d'éreintements et de découragements! j'ai hier passé toute ma soirée àme livrera une chirurgie furieuse ; j'étudie la théorie des pieds bots. J'ai dévoré en trois heures tout un volume de cette intéressante littérature et pris des notes, il y avait là de bien belles phrases : « Le sein de la mère est an sanctuaire impénétrable et mystérieux où, » etc. Belle étude du reste! Que ne suis-je jeune! comme je travaillerais! Il faudrait tout connaître pour écrire; tons lant que nous sommes, écrivassiera, nous avons une ignorance monstrueuse, et pourtant comme tout cela fournirait des idées, des comparaisons! La moelle nous manque généralement! les livres d'od ont découlé les littératures entières, comme Homère, Rabelais, sont des encyclopédies de leur époque; ils savaient tout ces bonnes gcns-là, et nous nous ne savons rien. Il y a dans la Poétique de Ronsard un curieux précepte ; il recommande au poète de s'instruire dans ]es arts et métiers, forgerons, orfèvres, serruriers, etc., pour y puiser les métaphores ; c'est là ce qui vous fait, en effet, une langue riche, variée ; il faut que les phrases s'agitent dans un livre comme les feuilles dans une forêt, toutes dissemblables en leur ressemblance.
COHRESPONItANCE DE G. FLAUDERT. 389
J'ai reçu la lettre où tu me disais que de Vigny t'avait lue (et assez mal) à rAcadémie. Ainsi rassuretoi, elle n'a pas été perdue; ça m'a l'air d'un excellent homme, ce bon de Vigny, c'est du reste une des rares honnêtes plumes de l'époque : grand éloge I Je lui suis reconnaissant de l'enthousiasme que j'ai eu autrefois en lisartt Ckatlei-lon. Dans Slello et dans Cinq-Mars il y a aussi de jolies pages; enfin c'est un talent plaisant et distingué, et puis il était de la honne époque, il avait la foi ! il traduisait du Shakespeare, engueulait le bourgeois, faisait de l'historique; on a e.u beau se moquer de tous ces gens-là, ils domineront pour longtemps encore tout ce qui les suivra, et tous finissent par être académiciens, ô ironie! Le dédain pour la Poésie que l'on a en ce lieu m'a remis en tête aujour- " d'hui que voilà de ces choses qu'il faut expliquer, et ce sera moi- qui les expliquerai. Le besoin se fait sentir de deux livres moraux, un sur la littérature et un autre sur la sociabilité. J'ai des prurits de m'y mettre. Je tû réponds bien' que si quelque chose peut casser les vitres, ce sera cela. Les honnêtes gens respireront ; je veux donner un peu d'air à la conscience humaine qui en manque; je sens que c'est le moment; un tas d'idées critiques m'encombrent. 11 faut que je m'en débarrasse quelque part et sous la forme la plus artiste possible, pour me mettre ensuite commodément et longuement k deux ou trois grandes œuvres que je porte depuis longtemps dans le ventre.
Adieu, pauvre chère Muse; rétablis-toi donc! je t'embrasse. Ton MONSTRE.
Je relis de l'histoire grecque pour le cours que je fais à ma nièce. Hier, le combat des Thermopyles
dans Hérodote m'a transporté comme à douze ans, ce
qui prouve la candeur de mon âme quoi qu'on en dise.
A la. méiua,
Croisiet, Dnit de Hciedl, 1 heure.
La tûte me tourne et la gorge me brûle d'avoir cherché, bûché, creusé, retourné, farfouillé et hurlé de cent mille façons différentes, une phrase qui vient enfin de se finir. Elle est bonne, j'en réponds, mais ça n'a pas été sans mail
Ce brave Bouilhet vient de passer quinze tristes jours ù corriger son homme futur ; mais enfm c'est fini et bien fini; j'ai été enchanté de ce qu'il m'a envoyé avant-hier; il me tarde, comme à lui, de voir la chose imprimée, quoique l'impression pour moi ne change rien ordinairement. Ainsi la lecture de itfe/œni's dans la Revue ne m'a pas fait changer d'opinion sur une seule ■ virgule. C'est une œuvre, les Fossiles, mMSConibien y ' a-t-U de gens, en France, capables de la comprendre ? tristel tristel Eh non, pourtant, carc'est là ce qui nous console au tond ; et puis qui sait, chaque voix trouve son écho ! Je pense souvent avec attendrissement aux êtres inconnus, à naître, étrangers, etc., qui s'émeuvent ou s'émouveront des mêmes choses que moi. Un livre, cela vous crée une famille éternelle dans l'humanité. Tous ceux qui vivrontde vos pensées, ce sont comme des enfants attablés à votre foyer. Aussi quellereconnaissance j'ai, moi, pour ces pauvres vieux braves dont on se bourre à si large gueule, qu'il semble qu'on a connus et auxquels on rêve comme b des amis morts.
n m'est impossible de retrouver cette bande de
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journal où il y avait, je crois, un discours de socialiste, elle est perdue probablement î mon domestique (un nouveau) dit qull ne sait pas s'il ne l'a pas jetée par hasard dans le seau aux eaux sales et de là aux 4ieux. démocratie, où serais-tu allée ï ce papier était probablement tombé de mon lit sur le tapis, et il l'aura chassé avec les ordures. Curieux symbolisme, mais ça m'embête.
L'autre au moins, qui nous volait comme dans une forôt de Bondy, ne m'a jamais fait de ces bêtises; taut il est vrai qu'on n'est bien servi que par des canailles. Ce brave garçon s'est déjà fait chasser de chez trois bourgeois un peu plus regardants (c'est le mot) que nous, à ce qu'il par^t, et l'un d'eux a trouvé dans sa chambre quantité de mouchoirs de batiste à ton honorable concitoyen, comme dit le père Hugo, et douze paires de gants neufs dérobés furtivement et avec quoi j'eusse fait belle patte, car je les avais pris sur mesure, mais mon serviteur avait une maltresse. J'ai su depuis qu'il payait sa toilette. les jeunesses! exemple de moralité à citer aux enfants. Pourquoi la découverte d'un méfait quelconque excite-t-elle toujours ma gaieté?
A la mem«.
Croisset, nuit de jeudi.
Oui, tu as raison, bonne Muse, cessons donc nos querelles, embrassons-nous, passons l'éponge sur tout cela. Aimons-nous chacun à notre manière, selon notre nature. Tâchons de ne pas nous faire souffrir réciproquement. Une affection quelconque est toujours un fardeau qu'on porte à deux. Que celui qui est plus petit se hausse pour que tout le poids ne lui
tombe pas sur le nez; quo celui qui est plus grand se baisse poui' ne pas écraser son compagnon. Je ne te dis plus rien que cela ! Tu m'apprécieras plus tard ; quant à toi, c'est tout apprécié, aussi je te garde. J'ai reçu ce matin tes trois catalogues; il y avait sur celui de Perrotin quelque cliose d'écrit par toi qui a été enlevé. Qu'était-ce? Je ferai ces trois articles simultanément afin qu'Us ne se ressemblent pas. Quel est celui qu'il faut le plus faire moussef? (0 critique, voiiti tout ton but maintenant : faire mousser.) Dis-moi aussi quand est-ce qu'U faut que ces articles soient faits au plus tôt et au plus tard. As-tu admiré dans le catalogue de la Librairie nouvelle les réclames qui suivent les titres des ouvrages? C'est énocme! estce Jacoltot qui a rédigé ces belles choses? L&Jtevue de Paris a une tière page. Quelle phalange! Quels lurons ! Tout cela est à vomir. La littérature maintenant ressemble à une vaste entreprise d'inodores. C'est à qui empestera le plus le public I Je suis toujours tenté de m'écrier comme saint Polycarpe : « Ah ! mon Dieu I mon Dieu, dans quel siècle m'avez-vous fait naître? » et de m'enfulr en me bouchant les oreilles ainsi que faisait le saint homme lorsqu'on tenait devant lui quelque proposition malséante.
La besogne remarche;j'aifait depuis quatorze jours juste autant de pages que j'en avais fait en six semaines; elles sont, je crois, meilleures ou du moins plus rapides. Je recommence à m'amnser, mais quel sujet! quel sujet! Voilà bien la dernière fois de ma vie que je me frotte aux bourgeois ; plutôt peindre des crocodiles, l'affaire est plus aisée !
A propos de crocodile, point de nouvelles du grand alligator. Pourquoi?Jen'en sms rien. Tu me parles de la mine triste de de Lisle et de la mine triomphante, de
Bouilhet, effet différent de causes pareilles, à savoir : l'amour, le tendre amour, etc., commeditPang-loss.Side Lisle prenait la vie(ou pouvait; la prendre)par le même bout que l'autre, il aurait ce teint frais et cet aimable aspect qui t'ébahit; mais j'e lui crois l'esprit empêtré de graisse. Il est gêné par des auporfluités sentimentales bonnes ou mauvaises, inutiles h son métier. Je l'ai TU s'indigner contre des œuvres fi, cause des mœurs de l'auteur ; il en est encore à rêver l'amour, la vertu, etc., ou tout au moins la vengeance. Une chose lui manque : le sens comique. Je défie ce garçon de me faire rire, et c'est quelque chose le rire, le dédain et la compréhension méléa, c'est eu somme la plus haute manière de voir la vie, « le propre de l'homme, » comme dit Rabelais; car les chiens, les loups, les cbats et généralement toutes les bêtes à poils pleurent. Je suis de l'avis de Montaigne, mon père nourricier. Il me semble que nous ne pouvons jamais être assez méprisés selon notre mérite. J'aime à voir l'humanité et tout ce qu'elle respecte, ravalé, bafoué, honni, sifflé ; c'est par là que j'ai quelque tendresse pour les ascétiques. La torpeur moderne vient du respect illimité que l'homme a pour lui-même ; quand je dis respect... non, culte, fétichisme. Le rêve du socialisme, n'est-ce pas de pouvoir faire asseoir l'humanité monstrueuse d'obésité, dans une niche toute
■ peinte de jaune comme les gares de chemin de fer, et qu'elle soit là à se dandiner sur son siège, ivre, béate, les yeux clos, digérant son déjeuner, attendant
: le dîner et faisant sous elle. Ahl je ne crèverai pas sans lui avoir craché à la figure de toute la force de mon gosier. Je remercie Badinguet. Béni soit-illil m'a ramené au mépris de la nature et à la haine du populaire; c'est une sauvegarde contre la bassesse par ce
temps de canaillerïe qui court. Qui saiti ce sera peutêtre là ce que j'écrirai de plus net et de plus tranchant et peut-être la seule protestation morale de moik époque. Quelleparenthèsel
Graisset, nuit de aamedi, 1 heure.
Je viens de rêvasser pendant une heure à ton article de la Librairie nouvelle ou plutôt sur la Librairie nouvelle. Je crois qu'il y a moyen d'en faire un, tel quel; je te b&clerai ça ces jours-ci pendant que Bouilhet sera là; il te l'apportera ou je te l'apporterai peu de jours après, le principal et la seule chosd difficile c'est d'avoir un plan quelconque et que ces bêtes de lignes ue se bornent pas à être une sèche nomenclature ; je suis toujours empêtré dans les pieds bots. Mon cher frère m'a manqué cette semaine deux rendez-vous, et s'il ne vient pas demain, je serai encore forcé d'aller à Rouen. N'importe, cela avance. J'ai eu beaucoup de mal ces jours-ci relativement à un discours religieux; ce que j'ai écrit est d'une piété rare : ce que c'est que la différence d'époque I Si j'eusse vécu cent ans plus tôt, quelle déclamation j'aurais miselàl Au lieu que je n'ai écrit qu'une exposition pure et presque littérale de ce qui a dû être. Nous sommes avant tout dans un siècle historique ; aussi faut-il raconter tout bonnement, mais raconter dans l'àme. On ne dira jamais de moi ce qu'on dit de toi dans le sublime prospectus de la Librairie nouvelle : H Tous ses travaux concourent à un but élevé d (l'aspiration d'un meilleur avenir) ; non, il ne faut chanter que pour chanter. Pourquoi l'Océan remue-
t-il? Quel est îe but delà Dature? eh bien! je crois le but de l'humanité exactement le même, cela est parce que cela est et T0U3 n'y ferez rien, braves gens ; nous tournons toujours dans le même cercle, nous roulons toujours le même rocher! On n'était pas plus libre et plus intelligent du temps de Périclês que du temps de Napoléon III, Où as-ta vu que je prends « le sens de
■ certains sentiments que je n'éprouve pasî « Et d'abord Je te feraiobserver que je les éprouve, j'ai le cœur humain et si je ne veux pas d'enfant à moi, c'est que je sens que je l'aurais trop paternel. J'aime ma petite nièce comme si elle était ma fille, et je m'en occupe assez activement pour prouver que ce ne sont point des phrases. Mais que je sois écorcbé vif plutôt que d'exploiter cela en style. Je ne veux pas considérer l'art comme un déversoir à passion, comme un pot de chambre un peu plus propre, une simple causerie, une confidence; non! non! la Poésie ne
' doit pas être l'écume du cœur, cela n'est ni sérieux ni bien; ton enfant mérite mieux que d'être montré en vers «OUÏ sa couverture, que d'être appelé ange, etc. Tout cela est de la littérature de roman plus ou moins bien écrite, mais qui pèche par la même base faible. Quand on a fait la Paysanne et quelques pièces de ton recueil, on ne peut plus se permettre ces fantaisies-là même pour rire. La personnalité sentimentale sera ce qui plus tard fera passer pour puérile et un peu niaise une bonne partie de la littérature contemporaine. Que de sentiment, que de sentiment, que de tendresses, que de larmes! il n'y aura jamais eu de si braves gens. Il faut avoir avant tout du sang dans les phrases et non de la lympbe, et quand je dis du sang, c'est du cœur; il faut que cela batte, que cela palpite que cela émeuve. Il faut faire s'aimer les
;i'-^fl CORRESPONDANCE DE G. FLAUBERT,
srbres et tressaillir les granits ; on peut mettre un immense amour dans l'histoire d'un brin d'herbe ; la table des deux pigeons m'a toujours plus ému que tout Lamartine et ce n'est pas le sujet; mais si Lafontaine avait dépensé d'abord sa faculté aimante dans l'exposition de ses sentimente personnels, lui en serait-il resté suffisamment pour peindre l'amitié de deux oiseauxî Prenons garde de dépenser en petite ■ monuaie nos pièces d'or.
Ton reproche est d'autant plus singulier que je fais un livre uniquement consacré à la peinture de ces sentiments que tu m'accuses de ne pas comprendre, et j'ai lu ta pièce devers trois jours après avoir achevé un petit tableau où je représentais une mère caressant son enfant ; mais je ne démords pas de l'idée qui me les a dictés. Il me semble que la prix s'annonce bien ; j'ai bon espoir.
Je n'ai eu aucune nouvelle de Bouilhet depuis qu'il est parti, je l'attends mardi ou mercredi. Peuxtu m'envoyer cette pièce de Leconte, ces chiens au clair de lune. J'ai grande envie de la connaître.
Puisque tu es décidée à publier la Servante de suite, je n'en dis pluerien; mais j'attendrais. Quelle rage \ ous avez tous là-bas à Paris de vous faire connaître, lie vous hâter d'appeler les locataires avant que le toit ne soit achevé d'être bâti ! Où sont les gens qui suivant le précepte d'Horace qu'il faut tenir pendant neufansâon œuvre secrète avantde se décider à la montrer. On n'est en rien assez magistral par le temps qui courl.
K la mëma.
Croisaet, avril 185i, mercredi soir, minuit.
Mets un peu la tête dans tes mains, ne pense pas à toi, mîiis à moi, tel que je suis, ayant trente-trois ans bientôt, usé par quinze à dix-huit ans de travailacharné, plus plein d'expérience que toutes les académies morales du monde quant à tout ce qui touche les passions, btci, goudronné enSn à rencontre des sentiments pour y avoir beaucoup navigué, et demande-toi s'il est possible qu'un tel être ait ce quis'appèlleder^dmotir; et J)uis qu'est-ceque ça veut dire, je m'y perds. Si je ne t'aimais- pas, pourquoi t'écrirais-je d'abord, et pourquoi te verrais-je? Qui donc m'y force? quel est l'attrait qui me pousse et me ramène vers toi, ou plutôt qui m'y laisse î Ce n'est pas l'habitude, car nous ne nous voyons pas assez souvent pour que le plaisir de la veille excite à celui du lendemain. Pourquoi, quand je suis à Paris, est-ce que je passe tout mon temps chez toi? si bien que j'ai cessé h cause de cela de voir bien du monde ? Je pourrais trouver d'autres maisons qui me recevraient, et d'autres femmes. D'où vient que je te préfère à elles t Ne sens-tu pas qn'U y a dans la vie quelque ' chose de plus élevé que le bonheur, que l'amour et que la religion, parce qu'il prend sa source dans un ordre plus impersonnel î quelque chose qui chante à travers tout, soit qu'on se bouche les oreilles ou qu'on se délecte à l'entendre? à qui les contingents ne font 'rien et qui est de la nature des anges, lesquels ne mangent pas : je veux dire l'idée. C'est par là qu'on s'aime quand on vit par là. J'ai toujours essayé de faire de toi un hermaphrodite sublime. II y a en toi II. 34 ,
agS CORRESPONDANCE «E G. FLAUBERT.
deux principes plus nets l'un de l'autre et plus opposés que le sont Ormuz el Arimane dans la cosmogonie persane. Repasse ta vie, tes aventures intérieures et les événements externes. Relis même tes œuvres, et tu t'apercevras que tu as en toi un ennemi, un je ne sais quoi qui, en dépit des plus excellentes qualités, du meilleur sentiment et de la plus parfaite conception, t'a rendue ou (ait paraître le contraire . juste de ce qu'il fallait.
L,e bon Dieu t'avait destinée à égaler si ce n'est à surpasser ce qu'il y a de plus fort maintenant. — Personne n'est né comme toi, et il t'arrive avec la meilleure bonne foi du inonde de pondre quelquefois des vers détestables. Même histoire dans l'ordre sentimental. Tu ne vois pas, et tu as des injustices sur lesquelles on se tait, mais qui font mal.
Ce ne sont pas des reproches tout cela, pauvre chère Muse, non, et si tu pleures, que mes lèvres essuient tes larmes. Je voudrais qu'elles te balayent le cœur pour en chasser toutes les vieilles poussières.
J'ai voulu t'aimer et je t'aime d'une façon qui n'est pas celle des amants ; nous eussions mis tout sexe, toute décence,toute jalousie, toute politesseànos pieds, bien en bas pour nous faire un socle et, montés sur cette base, nous eussions ensemble plané au dessus de nous-mêmes. Les grandes passions, je ne dis pas les turbulentes, mais les hautes, leslarges sont ceUes à qui rie» ne peut nuire et dans lesquelles plusieurs autres peuvent se mouvoir. Aucun accident ne peut déranger une harmonie qui comprend en soi tous les cas particuliers ; dans un tel amour d'autres amours même auraient pu venir: il eût été tout le cœur!
Voilà ce qui rend dans la jeunesse les attachements d'hommes si féconds, ce qui fait qu'ils sont si poé-
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tiques en même temps, et que les anciens avaient rangé l'amitié presque à la hauteur d'une vertu. Avec le culte de la Vierge, l'adoration des larmes est arrivée dans le monde. Voilà di;f-huit siècles que l'humanité poursuit un idéal rococo; mais l'homme ^'insurge encore une fois, et il quitte les genoux amoureux qui l' ont bercé dans sa tristesse; une réaction terrible se fait dans la conscience moderne contré ce qu'on appelle l'Amour. Cela a commencé par des rugissements d'ironie {Byron, etc.), elle siècle tout entier regarde à la loupe et dissèque sur sa table la petite fleur du sentiment qui sentait si bon... jadis I
n faut, je ne dis pas avoir les idées de son temps, mais les comprendre. Eh bien, je maintiens qu'on ne peut rien passablement qu'en se refusant le plus possible h l'élément qui se trouve être le plus faible. — La civilisation oJi nous sonimes est un triomphe opéré sur tous Ie3 instincts dits primordiaux. — Si TOUS voulez vous livrera la colère, à la vengeance, à la cruauté, au plaisir effréné ou à l'amour lunatique, le désert est là-bas et les plumes du sauvage un peu plus loin; allez-y! voilà pourquoi je regarde un homme qui n'a pas cent mille livres de rente et qui se marie, comme vn misérable, comme ungredin à bàtonner. Le fils du Hottentot n'a rien à demander à son père que son père ne lui puisse donner. Mais ici chaque fils de portier peut vouloir un palais, et il a raison 1 c'estlo mariage qui a tort et la misère 1 ou plutôt la vie ellemême ; doncil ne fallait pas vivre, et c'est là ce qu'il fallait démontrer, comme on dit en géométrie. Adiev, je t'embrasse.