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382 COflRESPONDANCE DE G. FLAUBERT.
Ah I gens d'esprit, qui voua moquez de Vart par amour dea petits bous, gagnez-en donc de l'aigcnl'. Quand je songe que (quantité de gens de lettres mmtenant jouent à la Bourse! Si cela n'est pas à faire vomiri quoique la Seine, à cette heure, soit froide, j'y prendrais de suite un bain pour avoir le plaisir de les voir crever de faim dans le ruisseau , -tous c«s mis6rables-là. Riea ne m'indigne plus, dans la vie réelle, que la confusion des genres. Comme tous ces poétes-là eussent été de bons épiciers il y a cenl ans, quand il était impossible de gagner de l'argent avec sa plumel quand ce n'était pas un métier (la tolère qui m'étouffe m'empêche de pouvoir écrire — li'téral). La mine de Badinguet, indigné de la pièce ou plutôt de l'accueil fait à la pièce! Bénaurme! spiendide : ce brave Badinguet I qui désire des chefs-d'œuvre en cinq actes encore, et pour relever les Français- Comme si ce n'était pas assez d'avoir relevé l'ordre,!* religion, la famille, la propriété, etc., sans vouloir r«-. lever les Français 1 Quelle nécessité, mais quelle rage de restauration! Laisse donc crever ce qui a envie An mourir. Un peu de ruines {c'est une des conditions du paysage historique et social). Ce pauvre Augiefi qui dîne si bien, quia tant d'esprit et qui me déclarait, à moi, n'avoir jamais fourré le nez dans ce bouquulà (en parlant de la Bible)!
As-tu jamais remarqué comme tout ce qui est?""' voir est stupide? En fait d'art, ces excellents gouve^ nements [rois ou républicains) s'imaginent qu'il dJ' a qu'à commander la besogne, et qu'on va leur fournit; ils instituent des pvix, des encouragements, des académies, et ils n'oublient qu'une seule chose, uiietouW petite chose sans laquelle rien ne vit, Xaimos'phère. H y a deux espÈcesdehttératures, celle que j'appellerais
CORRESPOPiDAKCE DE G. FLAUBERT. M3
la nationale (et la meilleure), puis la lettrée, l'individuelle. Pour la réalisation de la première, il faut dans la masse un fonds d'idées communes, une soll< darité (qui n'existe pas), un lien; et pour l'entière expansion de l'autre, il faut la liberté, mais quoi dire? et sur quoi parler maintenant? Cela ira en empirant, je le souhaite et je l'espère. J'aime mieux le néant que le mal et la poussière, que la pourriture ; et puis l'on se relèvera! l'aurore reviendrai nous n'y serons plusl qu'importe?
Je ne t'ai point parlé du Tigre de de Lislo, j'ai oublié l'autre jour. Eh bien, j'aime mieux le Bœuf, et de beaucoup; voici mes raisons. Je trouve la pièce inégale et faite comme en deux parties; toute la seconde, h partir de Lui, baigné par la flamme, est superbe. Mais il y a bien des choses dans ce qui précède, que je n'aime pas ; d'abord la position de la bote, qui s'endort le ventre en l'air, ne me semble pas naturelle, jamais un quadrupède ne s'endort le ventre en l'air.
La langue rude et rose va pendant.
Rude, et va pendant est exagéré de tournure. C3e vers :
Toute rumeur s'éteint autour de son ropoa
est disparate de ton avec tout ce qui précède et tout ce qui suit; ces detix mots rumeur et repos qui sont presque métaphysiques, qui sont non imagés, me semblent d'un effet mou et lâche. Ainsi intercalé dans une description très précise, je vois bien qu'il a voulu mettre un vere de transition très calme et simple: eh bien, alors, s'éteinl est chargé, car c'est une métaphore par soi-même. Ensuite, nous perdons trop le tigre de vue avec la panthère, les pythons, la cantharide (ou bien alors il .l'y en a pas assez, le plan secon-
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36i CORRESPONDANCE DE G. FLAUBERT,
daire n'étant pas assez long se mêle un peu au principal et l'encombre), Mmcuteux, à pythons, ne mo semble pas heureux; sur les serpents, voit-on saillir les muscles? le roi rayé, voilà un accolement de mots disparates, le roi (métaphore) rayé (technique), si c'est roi qui est l'idée principale, il faut une épithète dérivant de Cidée de roi. Si c'est rayé, au contraire, sur qui doive se porter l'attention, il faut un substantif en rapport avec rayé, et il faut appeler le tigre d'un nom qui, dans la nature, ait des raies^; or un roi n'est pas rayé. A partir de là, la pièce me parait fort belle,
Mais l'ombre en nappe noire à l'horizon descend' est bien ample, bien calme.
Le vent passe au sommet des bamboue, il e'envole Et
Superbe. Je n'aime pas à cette place, dans un milieu
si raide, les nociurnes gazelles, pour dire qui \'iennent pendant la nuit. C'est une expression latine ; n'importe, c'est trop poétique à côté d'un vers aussi vrai que celui-ci :
Le (risson de la faim fait palpiter son flanc.
Quant aux quatre derniers, ils sont sublimes.
Je te prie de ne point lui faire part de mes impressions; ce garçon est assez malheureux sans que mes critiques s'y joignent.
Enault doit être splendide, depuis qu'il est revenu d'Orient;nous allons avoir encore un voyage d'Orient! impressions de Jérusalem! Ah! mon Dieu, descriptions de pipes et de turbans; on va nous apprendre encore ce que c'est qu'un bain, etc.
Ce que tu me dis de la lecture des Fossiles h Pichat et
à Maxime ne m'a nullement surpris. Bouilhet ne m'en a pas parlé, il ne. m'écrit que de simples billets; ils sont tous, ces braves gens-là, dans un milieu tellement bruyant, qu'il leur est impossible de se recueillir pour écouter d'abord; puis, quand ipérae ils eussent (îcouté, c'est là une de ces œuvres originales qui ne sont pas faites pour tout le monde. L'observation de Du Camp : «Que! malheur que lesbétes ne soientpas nommées! u prouve qu'il a perdu toute notion de style, la « supériorité de l'idée sur la description » est de même archi-rare. On en est arrivé maintenant à une telle faiblesse de goût, par suite du régime débilitant que nous suivons, que la moindre boisson vous stupéfie et vous étourdit. Voilà deux cents ans que la littérature française n'a pris l'air, elle a fermé sa fenêtre à la nature- Aussi le vent des quelques horizons oppressetril d'étouffements les gens d'esprit! Il m'a été dit, il y a cinq ou six ans, un mot profond par un Polonais, à propos de la Russie : « Son esprit nous envahit déjà »; il entendait par là l'aiisolutisme, l'espionnage, l'hypocrisie religieuse , enfin , l'antilibéralisme sous toutes ses formes. Or, nous en sommes là en littérature aussi. Rien que du vernis, et puis le barbare en dessous, barbarie en gants blancs ! pattes de cosaques aux ongles décrassés; pommade à la rose, qui sent la chandelle. Oh ! nous sommes bas ! et il est triste de faire de la littérature au xix" siècle ! On n'a ni base ni écho, on se trouve plus seul qu'un Bédouin dans le désert, car le Bédouin au moins connaît les sources cachées sous le sable, il a l'immensité tout autour de lui, et les aigles volant au-dessus.
Mais nous! nous sommes comme un homme qui tomberait dans le chemin de Montfaucon, sans bottes foites, on est dévoré par les rais. C'est pour cela qu'il
faut avoir des bottes fortes! et à talons hauts, & clous pointus et à semelles de fer, pour pouvoir rien qu'on marchant écraser.
C'est au mois de février, tu sais, enfin à mon pro- ■ chain voyage, que je te ferai mon cadeau de jour de l'an. Je t'envoie mille baisers. Adieu, chère amie,àtoi.
A la même.
CroisseE, nuit de lundi, 1 heure.
J'espère bien, dans une quinzaine, que je te verrai, bonne chère amie! Quant à te diie le jour de mon arrivée précis, je n'en sais rien.
J'en reviens à mon idée, sur Leconte de Lisle : ce qui manque à son talent comme à son caractère, c'est le côté moderne. La couleur en mouvement. Avec son idéal de passions nobles, il ne s'aperçoit pas qu'il se dessèche pratiquement, qu'il se stérilise Uttérairement. L'idéal n'est fécond, que lorsqu'on y fait tout rentrer. C'est un travail d'amour et non d'exclusion. Voilà deux siècles que la France marche suffisamment dans cette voie de négation ascendante ; on a de plus en plus diminué des livres la nature, la franchise, le caprice, la personnalité, et même l'érudition comme étant grossière, immorale, bizarre, pédantesque, et dans les mœurs, on a pourchassé, honni et presque anéanti la gaillardise et l'aménité, les grandes manières, et les genres de vie libres, lesquels sont les féconds. On s'est guindé vers la décence ! Pour cacher des écrouelles, on a haussé sa cravate. L'idéal jacobin et l'idéal Marmontellien peuvent se donner la main. Notre délicieuse époque est encore encombrée par cette double poussière. Robespierre et H. de la
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CORRESPONDANCE DE G. FLAUUERT. 367
Harpe nous régentent du fond de leur tombe. Mais je crois qu'il y a quelque chose au-dessus de tout cela, à savoir : l'acceptation ironique de l'existence et sa refonte plastique et complète par l'art. Quant à nous, vivre ne notts regarde pas, ce qu'il faut chercher, c'est ne pas souffrir.
J'ai passé deux exécrables journées, samedi et hier. H m'a été impossible d'écrire une ligne ; ce que j'ai juré, gâché de papier et trépigné de rage, est impossible à savoir. J'avais à faire un passage psychologiconerveux des plus déliés, et je me perdais continuellement dans les métaphores, aulieu de préciser les faits. Ce livre, qui n'est qu'en style, a pour danger continuel le style même, la phrase me grise et je perds de vue l'idée. L'univers entier me sifflerait aux oreilles, que je ne serais pas plus abîmé de honte que je ne le suis quelquefois. Qui n'a senti de ces impuissances, où il semble que votre cervelle se dissout comme un paquet de linge pouiri? et puis le vent resouffle, la voile s'enfle. Ce soir, en une heure, j'ai écrit tout une demi-page. Je l'aurais peut-être achevée, si je n'eusse entendu sonner l'heure et pensé à toi.
Quant à ton journal, je n'ai nullement défendu à Bouilhet d'y collaborer. Mais je crois seulement que lui, inconnu, débutant, ayant sa réputation aménager, son nom à faire valoir et mouiser, U aurait tort de donner maintenant des vers à un petit journal; cela ne lui rapporterait ni honneur ni profit, et je ne vois pas en quoi cela te rendrait service, puisque vous avez le droit de prendre de droite et de gauche ce qui vous plait. Pour ce qui est de moi, tu comprends que }o n'écrirai pas plus dans celui-là que dans un autre ; à quoi bon? et en quoi cela m'avancerait-il7 S'il faut (quand je serai à Paris) t'expédier des articles pour
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368 COFtRESPONDANCE DE G. FLAIIBERT.
t'obliger, de grand cœur, mais quant à signer, non, Voilfi vingt ans que je garde mon pucelage. Le public l'aura tout entier et d'un seul coup, ou pas ; d"ici là, je le soigne. Je suis bien décidé d'abord à n'écrire par la suite dans aucun journal, fût-ce même la Renne des Deux-Mondes, si on me le proposait; je veux ne faire partie de rien, n'être membre d'ancune académie, d'aucune corporation ni association quelconque. Je hais le troupeau, la régie et le niveau. Bédouin tnnf qu'il vous plaira, citoyen jamais. J'aurai même grand eoin, dût-il m'en coûter cher, de mettre à la première page de mes livres, que la reproduction est permise, afin qu'on voie que je ne suis pas de la Société des gens de lettres, car j'en renie le titre d'avance, et je prendrais vis-à-vis de mon concierge, plutôt celui de négociant ou de chasublier. Ah ! ah ! je n'aurai pas tourné dans ma cage pendant un quart de siècle et avec plus d'aspiration h la liberté que les tigres du Jardin des plantes, pour m'atteler ensuite à un omnibus et trottiner d'un pas tranquille sur le macadam commun ; non, non. Je crèverai dans mon coin comme un ours galeux, ou bien l'on ae dérangera pour voir l'ours. Il y a une chose toute nouvelle et charmante à faire dans ton journal, une chose qui peut être presque une création littéraire, et à quoi tu ne penses pas, c'est l'article mode. Je t'expliquerai ce que je veux dire, dans ma prochaine.
A la même.
Croisset, lundi soir, 1 heure.
J'attends demain une leltre de toi, qui me dise- que tu as reçu le volumineux paquet du Crocodile, qui a da t'arriver hier matin
J'ai vu Bouilhet, vendredi soir, samedi et hier matin ; il reviendra mercredi pour jusqu'à la fin de la semaine; nous n'avons guère ju3<ju'à présent eu le temps de causer de nous; tout a presque été employé aux Fossiles et h la Bovary. II a été content de ma promenade à cheval. Mais avant le dit passage, j'en ai un de transition qui contient huit lignes qui m'a demandé trois jours, où il n'y a pas up mot de trop et qu'il faut pourtant raturer encore parce que c'est trop lent ; c'est un dialogue direct qu'il faut remettre à l'indirect, et où je n'ai pas la place nécessaire de dire ce qu'il faut dire ; tout cela doit Être rapide et lointain comme plan, tant il faut que ce soit perdu et non visible dans le livre I Après quoi j'ai encore trois ou quatre autres corrections infiniment minimes, mais qui me demanderont bien toute l'autre semaine I Quelle lenteur! quelle lenteuri N'importe, j'avance. J'ai fait un grand pas, et je sens en moi un allégement intérieur qui me rend tout gaillard, quoique ce soir j'aie littéralement sué de peine.
Quant aux Fossiles, je trouve cela fort beau et continue à soutenir qu'il fallait s'y prendre de cette façon. Tout le monde, après les Fossiles, eut fait une grande tartine lyrique sur l'homme, mais l'homme a changé," et pour le prendre complètement, il faut suivre son histoire, le monsieur en habit noir étant aussi naturel que le sauvage tatoué; il faut donc présenter les deux états et tout ce qu'U y a d'intermédiaire enti'e eux. Je crois que cette méthode était la plus forte, la plus difficile surtout; on eût pu sauter par-dessus l'homme complètement, mais cela eût été une ficelle, une pose, un moyen très commode de faire de l'effet et par une négation !
J'ai lu les -i ici/ 'es que tu m'as envoyées; c'est
raide, d'idées surtout, et je trouve les mouches de MontfaucoD splendides. Quant à l'Expiation, quel dommage que ce soit b&clél tout le Waterloo est stupide; mais la Retraite de Russie et Saînte-Héléoe (à part des taches nombreuses) m'ont plu extrêmement; on eût pu faire de cela quelque chose d'aussi beau que le Feu du ciel; n'Importe, ce bonhomme est un grand homme.
Je suis maintenant dans des lectures bien diverses : d'abord, je me gaudys avec Pétrus Borel qui est hénaurme; je trouve là mes vieilles frénésies de jeunesse! Cela valait mieux que la monnaie courante d'à présent. On était monté à un tel ton, que l'on rencontrait quelquefois un bon mot, une bonne impression. II y aurait, du reste, sur ce malheureux livre, une belle leçon à faire. Comme le sodalisme perçoit déjà, comme la préoccupation de la morale rend toute œuvre d'imagination fausse et embêtante! etc. Je tourne beaucoup à la critique; le roman que j'écris m'aiguise cette faculté, car c'est une œuvre surtout de critique ou plutôt d'anatomie. Le lecteur ne s'apercevra pas, je l'espère, de tout le travail psychologique caché sous la forme, mais il en ressentira l'effet, et d'une autre part je suis entraîné à écrire de grandes choses somptueuses, des batailles, des sièges, des descriptions du vieil Orient fabuleux. J'ai passé, jeudi soir, deux belles heures, la tête dans mes mains, songeant aux enceintes bariolées d'Ëcbatane. On n'a rien écrit sur tout cela. Que de choses flottent encore dans les Umbes de la pensée humaine ! Ce na sont pas les sujets qui manquent, mais les hommes
A propos des hommes, permets-moi de te citer de suite, de peur que je ne les oublie, deux petites uimablea anecdotes. Premier fait : on a exposé à la
CORRESPONDANCE DE G. FLAUBEHT. 37i
morgue, à Rouen, un homme qui s'est noyé avec ses deux enfants attachés à la ceinture, La misère ici est atroce, des bandes de pauvres commencent à courir la campagne; cette nuit, on a tué à Saint- Georges, h. uue lieue d'ici, un gendarme; les bons paysans commencent à trembler dans leuj peau ; s'ils sont un peu secoués, cela ne me fera pas pleurer, cette caste ne mérite aucune pitié ; tous les vices et toutes les férocités l'emplissent; mais passons. Deuxième fait, et qui démontre comme quoi les hommes sont frères. On a exécuté ces jours-ci, à Provins, un jeune homme qui avait assassiné un bourgeois et une bourgeoise, puis violé la servante sur place et bu toute la cave. Or, pour voir guillotiner cet excentrique, il est arrivé dans Provins, dès la veille, plus de dix mille gens de la campagne. Comme les auberges n'étaient pas sufûsantes, beaucoup ont passé la nuit dehors et ont couché dans la neige, l'af- Ûuence était telle que le pain a manqué. suffrage universel! sophistes! à charlatans! déclamez donc contre les gladiateurs et parlez-moi du progrès ! Moralisez, faites des lois, des plans! refourrez-moi la bète féroce. Quand même voua auriez arraché les canines du tigre, et qu'il ne pourrait plus manger que de la bouiUie, il lui restera toujours son cœur de carnassier ! et ainsi le cannibale perce sous le hourgeroa populaire comme le crâne du Caraïbe sous le bonnet de soie noire du bourgeois. Qu'est-ce que tout cela nom fait ? PaisoDS notre devoir nous autres; que la Providence fasse le sien.
Tu me dis que rien bientôt ne pourra plus t'arracher de larmes : tant mieux, car rien n'en mérite, si ce c'est des larmes de riio, « pour ce que rire est le l)ropre de l'homme. »
CORBESPONOANCE DE G. FLAUBERT.
Croîîsel, vendredi soir, I heare.
Tu ne me parles pas, dans ton petitmot de ce matin , de la résolution que tu as prise, relativement à la Semante. J'attendais pourtant ta réponse avec anxiété, voici pourquoi : c'est que, quoi qu'ayant bien réfléchi, avant de t'écrire une aussi dure lettre, j'ai encore réfléchi après, et j'ai presque balancé à te l'envoyer. Je me demandais : « Me suis-je trompé ? cela se peut ! » Non, non, pourtant. Je crois que mes notes et ma lettre ont été dictées parle bon sens le plus grossier qui ait jamais arrangé des mots, et au risque de te blesser (il y avait de quoi), j'ai cru faire mon devoir de toutes façons, en te déclarant ces choses. Si ton avis est autre que le mien, nous n'avons pas besoin d'y revenir, nous ne nous convaincrons pas. Dans le cas contraire, je ne pourrai que t'admirer du sacrifice; mais je voudrais que tu comprisses bien mes raisons. Elles sont bonnes, je crois ; en tous cas, s'il te reste quelque doute, d'une manière ou d'une autre, ne t'en rapporte ni à toi, ni & moi, ni à Bouilhet. Consulte Leconte, Babinet, Antony Deschamps, etc., et exposeleur mes motifs.
Tu me pries, dans le billet de ce matin, de répondre à ta lettre de vendredi dernier. Je viens de la relire, elle est là, tout ouverte, sur ma table. Gomment veux-tu que j'y réponde t tu dois me connaître aussi bien que moi-même, et tu me parles de choses que nous avons traitées cent fois, et qui n'en sont pas plus avancées pour cela. Tu me reproches, comme bizarres, jusqu'au - mots de tendresse que je t'envoie
CORHESPONDANCE DE G. PI.AlJItliUT. 373
dans mes lettres (il me semble pourtant que je ne fais pas grand abus de sentimentalités). Je m'en priverai donc encore davantage, puisque « cela te serre la gorge. » — Revenons, recommençons. Je vais être catégorique, explicite...
Eh bien, oui! c'est cela. Tu l'as deviné! c'est parce que j'ai la persuasion que, si elle te voyait, elle serait très froide avec toi, et peu convenable, comme tu dis, que je ne veux pas que vous vous voyiez. D'ailleurs je, n'aime pas cette confusion, cette alliance de deux affections, d'une source différente (quant à elle, tu peux t'imaginer la femme, d'après ce trait : elle n'irait pas, sons invitation, chez son fils aine); et puis, d'ailleurs, à quel titre irait-elle chez toiî Quand je t'avais dit qu'elle y viendrait, j'avais surmonté, pour te plaire, un grand obstacle et parlementé pendant plusieurs jours ; — tu n'en as pas tenu compte, et tu es .venue, sans propos, réentamer une chose irritante, une chose qui m'est antipathique, qui m'avait demandé de la peine, — c'est toi, la première, qui as rompu; — tant pis; — et puis, je t'en supplie encore une fois, ne te mêle pas de cela. Quand le temps et ropporlunité s.e présenteront, je saurai ce que j'aurai k faire. — Je trouve ta persist^ce, dans cette question, étrange. Me demander toujours k connaître ma mère, k te présenter chez elle, à ce qu'elle vienne chez toi, me parait aussi drôle que si celle-ci voulait, à son tour, que je n'allasse pas chez toi, que je cessassedetefrtîquenter, parce que, parce que, etc. Autre question, à savoir, la financière : Je ne boude pas du tout. — Je ne lalc pas. — Je ne cache nullement mes gros sous {quand j'en ai), et il est peu de gens aussi maigrement rentes que moi, qui aient l'air si riche- Tu semblés me considérer comme II. 32
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un ladre parce que je n'offre pas, qvand on ne me demande pas. Mais quand est-ce que j'ai refusé? (On ne sait pas, quelquefois, tous les embêtements que j'ai subis pour obliger les autres.) Je n'ai pas ces élans de générosité quoa aurait soi-môme, dis-tu ; eh bien, moi, je dis que ce n'est pas vrai, — et que j'en suis capable. — Mais je m'illusionne étrangement, sans doute.
Quant à la an de la Bovary, je me suis déjà fixé tant d'époques, et trompé tant de fois, que je renonce non seulement à en parler, mais à y penser. — A la grâce de Dieu 1 je n'y comprends plus rien I cela se finira quand cela voudra ; aussi je puis mourir dessus d'ennui et d'impatience, ce qui m'arriverait peut-être, sans la rage qui me soutient. D'ici là, j'irai te voir tous les deux mois, comme je te l'ai promis.
Enfin, pauvre chère amie, veux-tu que je t'onvre le fond de ma pensée, ou plutôt que j'ouvre la fond de ton cœurî Je crois que ton amour chancelle. Les mécontentements, les souffrances que je te donne n'ont point d'autre cause, car tel je suis, tel j'ai été toujoursl Mais maintenant, tu m'aperçois mieuœ, et tu me juges raisonnablement, peut-être. Je n'en sais rien; cependant quand on aime complètement, on aime ce que l'on aime tel qu'il est, avec ses défauts et ses monstruosités, on adore jusqu'à la gale, on chérit la bosse, et L'on aspire avec délices l'haleine qui nous empoisonne. Il en est de même au moral; or je suis difforme, infâme, égoïste, etc. Sais-tu qu'on finira par me rendre insupportable d'oi^ueil, à toitjours me blâmer comme on le fait? Je crois qu'il n'y a pas un mortel sur la terre qui soit moins approuvé que moi, mais je ne changerai pas. — Je ne me reformerai pas. — J'ai déjà tant gratté, corrigé, amélioré ou
bÂillonné de choses en moi que j'en suis las. Tout un terme, et je me trouve assez grand garçon maintenant pour me considérer comme éduqué. Il faul songer à autre chose. J'étais né avec tous les vices j'en ai supprimé radicalement plusieurs, et je n'ai donné aux autres qu'une pâture légère. — Les martyres qne j'ai subis dans ce manège psychologique. Dieu seul le sait, mais actuellement j'y renonce. C'esl le chemin delà mort, et je veux vivre encore pendani trois ou quatre livres; ainsi je suis cristallisé, immobile. — Tu m'appelles granit; mes sentiments de granit, — et si j'ai le cœur dur, il est solide au moins, et n'enfonce sous rien; les abandons et les injustices n'allèrent pas ce qui est gravé dessus, tout y reste, et ta pensée, quoi que tu fasses et que je fasse, ne s'en effacera pas.
Adieu, un long baiser sur ton frçnt que j'aime !
A la mAm«.
Croisset, dimanche soir.
J^espère bien qu'au milieu de la semaine prochaine, bonne chère amie, nous nous verrons enûnl!! J'ai bon pressentiment de ce voyage ; je serai logé plus près de toi ; j'aurai peu de courses, et d'ailleurs, afin de n'être pas tiraillé par les heures, je prendrai deux ou trois jours pleins, afin d'être le reste du temps plus complètement à toi et à Bouilhet. Je crois que je vais définitivement envoyer promener à un autre voyage l'excursion à Nogent. Cela me demanderait deux jours pleins, et c'est de l'argent dépensé sans profit ni plaisirl Sais-tu combien j'ai fait de pages cette semaine ? une, et encore, je ne vois pas qu'elle soit
bonne I il fallait un passage rapide, léger. Or j'étais dans des dispositions de lourdeur et de développement' Quel mal j'ai ! C'est donc ijuelque chose de bien atrocement délicieux que d'écrire, pour qu'on reste à s'acharner ainsi, en des tortures pareilles, et qu'on n'en veuille pas d'autres. Il y a. là-dessous un mystère qui m'échappe! la vocation est peut-être comme l'amour du pays natal (que j'ai peu, du reste), un certain hen fatal des hommes aus choses , Le Sibérien dans ses neiges, et le Hottentot dans sa hutte, vivent contants, sans rôver soleil ni palais. Quelque chose de plus fort qu'eux les attache à leur misère, et nous nous débattons dans les formes. Poètes, sculpteurs, peintres et musiciens, nous respirons l'existence à travers la phrase, le contour, la couleur ou l'harmonie, et nous trouvons tout cela le plus beau du monde 1 Et puis j'ai été écrasé pendant deux jours, par une scène de Shakespeare {la 1" de l'acte 111 du Roi Lear). Ce bonhomme-là me rendra fou. Plus que jamais tous les autres me semblent des enfants à côté. Dans cette scène, tout le monde, à bout de misère et dans un paroxysme de l'être, perd la tête et déraisonne; il y a là trois folies différentes qui hurlent à la fois, tandis que le bouffon fait des plaisanteries, que la pluie tombe et le tonnerre brille. Un jeune seigneur que l'on a vu riche et beau au commencement dit ceci ; « — Ah! j'ai connu les femmes, etc., j'ai été ruiné par elles, méfiez-vous du bruit léger de leur robe et du craquement de leurs souhers de satin, etc. » — Ah! Poésie françoyse, quelle eau claire tu fais en comparaison I Quand je pense qu'on s'en tient encore aux bustes ! à Racine ! à Corneille ! et autres gens d'esprit embêtants à crever: cela me fait rugir! je voudrais (encore une citation du vieux) les .broyer dans un
pilon, pour peindre ensuite avec ces résidus les murailles des latrines. Oui, cela m'a bouleversé, je ne faisais que penser à cette scène dans la forêt, où l'on entend les loups hurler, et où le vieux Lear pleure BOUS la pluie, et s'arrache la barbe dans le vent. Ces*, quand on contemple ces sommet9-là, qu'on se sent petit, « nés pour la médiocrité, nous sommes écrasés par les esprits sublimes. » Mais causons d'autre chose que de Shakespeare; parlons de ton journal. — Eh bien, je crois que partout, et à propos de toui, on peut faire de l'art. Qui s'est jusqu'à présent môle des articles modes? Les couturières et les tailleurs n'entendent rien au costume, de même que les tapissiers rien à Tameublement, les cuisiniers peu de chose à la cuisine. La raison est la môme qui fait que les peintres de portraits font de mauvais portraits (les bons sont peints par des penseurs, par des créateurs, les seuls qui sachent reproduire). L'étroite spécialité dans laquelle ils vivent leur enlève le sens même de cette spécialité, et ils confondent toujours l'accessoire etlepriKCipal, le galon avec la coupe. Un grand tailleur serait un artiste comme au xvi° siècle les orfèvres étaient artistes; mais la médiocrité s'iniîllre partout, les pierres mêmes deriennent bêtes, et les grandes routes sont stupides. Dussions-nous y périr (et noua y périrons, n'importe), il faut par tous les moyens possibles faire barre au flot de m.... qui nous envahit. — Élançons-nous dans l'idéal, puisque noua n'avons pas le moyen de loger dans le marbre et dans la poijrpre, d'avoir des divans en plumes de colibris, des tapis en peaux de cygne, des fauteuils d'ébène, des parquets d'écaillé, des candélabres d'or massil, ou bien des lampes creusées dans l'émeraude; gueulons donc contre les gants de bourre de soie, contre :I3.
378 CORRESPONDANCE DE G. FUUBERT.
les fauteuils de bureau, contre les caléfacteurs économiques, contre les fausses étoffes, contre le faux luxe, contre le faux orgueil. L'industrialisme 8 développé le laid dans des proportions gigantesques I combien de braves gens qui, il y a un siècle, eussent parfaitement vécu sans beaux-arts, et à qui il faat maintenant de petites statuettes, de petite musique et de petite littérature ! Et quelles belles notions un peuple en retire, quant aux formes humaines ! Le bon marché, d'autre part, a rendu le vrai luxe fabuleux. — Qui est-ce qui consent à acheter une bonne| montre (cela coûte 1 300 francs)? nous sommes tous des farceurs et des charlatans ; pose, pose et blague partout. La crinoline a dévoré les fesses, notre siècle est un
siècle de p , et ce qu'il y a de moins prostitué, ce
sont les prostituées.
Mais, comme il ne s'agit pas de déclamer contre le bourgeois (lequel bourgeois n'est même plus bourgeois, car depuis l'invention des omnibus la bourgeoisie est morte; oui, elle s'est assise là, sur la banquette populaire et elle y reste, toute pareille à la canaille, d'âme, d'aspect et même d'habit : voir le chic des grosses étoffes, la création du paletot, les costumes de canotiers, les blouses bleues pour la chasse] ; voilà ce que je ferais : ^accepterais tout cela, et una fois parti de ce point de vue démocratique, h savoir : que tout est à tous et que la plus grande confusion existe pour le bien du plus grand nombre, je t&chcraîs d'établir a posleitori, qu'il n'y a pas par conséquent démodes, puisqu'il n'y a pas d'autorité, de règle. On savait autrefois qui faisait la mode, et elles avaient toutes un sens (je reviendrai là-dessus) ; mais maintenant, il y a anarchie, etchacun est livré à son caprice. Un ordre nouveau en sortira peut-être, ce sont encore
des points que je développerais. Cette anarchie est le résultat de la tendance historique de notre époque. Ainsi nous avons qu le Gothique, le Pompadour, la Renaissance, le touten moins de trente ans, et quelque chose de tout cela subsiste : comment donc tirer parti de tout cela, pour la beauté? En étudiant quelle forme, quelle couleur convient à toile personne, dans telle circonstance donnée; il y a là un rapport de tons et de lignes, qu'il faut saisir. Les grandes coquettes s'y entendent, et pas plus que los vrais dandys, elles ne s'habillent d'après le journal de modes. Eh bien, c'est de cet art-là qu'un journal de modes, pour être vrai et neuf, doit parler. — N'ya-t-ilpas des toilettes décentes, n'y en a-t^il pas de libidineuses comme d'ëlégiaques etd'émoustillantes? De quoi ceteffet-là dépend-il ?d'un rapport exact qui vous échappe entre les traits et l'expression du visage et l'accoutrement- Autre considération, le rapport du costume à l'action, et de cette idée d'utilité, souvent même le beau; exemple: majesté des costumes sacerdotaux. L'Orient se dému- . sulmanise par la redingote. Ds ne peuvent plus faire leurs ablutions, les malheureux, avec leurs parements boutonnés ! de même que l'introduction du sous-pied leur fera abandonner tôt ou tard l'usagi! du divan. — Quant au sous-pied, il est chassé de France inaintenant, par suite de l'extension des affaires commerciales. — Remarquer que ce sont les boursiers, qui ont les premleiB porté la guêtre et le souher; le souspied les gênait, pour monter en courant les marches de la Bourse, etc., etc. Enfin y a-t-il rien de plus Btupide que ce bulletin de modes, disant les costumes que ton a portés la semaine dernière, afin qu'on les porte la semaine qui va suivre, et donnant une règle pour tout le monde. Chacun, pour être bien habillé,
doit s'habiller quant à lui! C'est toujours la même question, celle des Poétiques : chaque œuvre à faire a sa poétique en soi, qu'il faut trouver.
Je démolirais donc cette idée d'une mode générale. Je m'acharnerais aux chapeaux tuyaux de poôle, aux robes de chambre à palmes, aux bomieta grecs à fleurs. — J'effraierais le bourgeois et la bourgeoise. Il faut faire passer la mode des corsets, lesquels sont une chose hideuse, d'une lubricité révoltante et d'une incommodité excessive.
J'ai souffert beaucoup de ces riens, dont un homme ne doit pas parler. Ainsi il y a des ameublements, des costumes, des couleurs d'habits, des profils de chaises, des bordures de rideaux, qui me font mal. Je n'ai jamais vu, dans un théâtre, les coiffures des femmes dites en toilette sans avoir envie de vomir, à causo de toute la colle de poisson qui plaque leurs bandeaux, etc., et la vue des acteurs, qui ont yuand même des gants Jouvin, sufût à me faire détester l'Opéra ! Quels imbéciles ! et l'expression de la main, que devient-elle avec un gant 7 Imaginez-vous une statue gantée I tout doit parler dans les formes, et il faut qu'on voie toujours le plus possible d'âme. Comme voilà parlé de chiffon, n'est-ce pasî
Ah ! c'est que j'ai passé bien des heures de ma vie, au coin de mon feu, à me meubler des palais, et h rêver des Uvrées, pour quand j'aurais un million de rentes! je me suis vu aux pieds des cothurnes, sur lesquels il y avait des étoiles de diamanti j'ai entendu hennir. Sous des perrons imaginaires, des attelages qui feraient crever l'Angleterre de jalousie. Quels festins ! quel service de table I comme c'était servi et boni Les fhiits des pays de toute la terre débordaient dans des corbeilles faites de leurs feuilles! on servait