PARIS CALMANN-LÉVY, ÉDITEURS
3, RUE AUBER, 3 Droits lie reproJuctioa et île traductiou rèierrès.
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Quelqu'un a dit de Berlioz, il y a une vingtaine d'années: — Il n'a pas le succès, mais il a la glùre.... — Aujour d'hui, le voilà en train de conquérir l'un et l'autre; c'estpourquoi les éL'ments de ce livre ont été rassemblé* et pourquoi cette notice a été écrite.
La gloiiti et le succès tout à la fois!.... Pour réunir ces deux attributs, qui ordinairement marchent de compagnie et qui n'avaient été séparés (dans le cas présent) que par le pUis grand des hasards, Berlioz n'a eu qu'une chose trèssimple à faire, — une chose à laquelle nous sommes soumis, vous et moi, une chose de laquelle dépendent les oiseaux, qui volent dans l'air, les poissons qui nagent dans l'eau, les fleurs qui présentent leurs corolles aux baisers du soleil, le mendiant sous ses haillons et le souverain sous sa pourpre, une chose que nous ne pouvons ni éviter quand nous ne la cherchons pas, ni rencontrer quand nous la cherchons : il n'a eu qu'à mourir,
2 NOTICE SUn I!E KL lOZ.
C'est que la mort est une t'ùe mystérieuse dont la l)aguelte a déjà accompli bien des prodiges. Telle marâtre insupportable, tel prince tyrannique, tel parent qui nous embarrassait, tel ami qui nous avait pris une place, nous apparaissent, dès qu'ils sont couchés dans Ig. tombe, comme des modèles (L- vertus. Nous jetons des roses sur ces fosses encore béantes, nous avons soin de planter un bel arbre sur la lerre fraîchement renmée, comnie pour sceller le cachot et [)our être assurés que le cadavre ne ressuscitera pas; ces précautions prises, rien ne nous empêche de chanter les louanges de ceux qui ne sont plus. Non-seulement ils ne nous gênent guère, mais, par-dessus le marché, ils nous servent contre les vivants. Quoi de plus naturel que d'écraser Mozart sous la réputation de Haydn! quoi (le plus juste que de jeter à la tête de Rossini le Barbier de Païsiello?
Berlioz, en vie, avait tous les inconvénients de son état de vivant; quoique, par ses maladies fréquentes, il donnât beaucoup d'espérances aux gens qui attendaient qu'il disparût, il n'en occupait pas moins un rang dans la presse, un iauteuil à l'Institut, une loge au théâtre, un espace quel- (OJique d'air respirable; je ne parle pas de san prestige musical; certains critiques croyaient l'avoir déiruit à tout jamais, ou s'imaginaient qu'ils le croyaient; car, au fond, ils n'en étaient pas bien sûrs.
11 existait donc d'excellentes raisons pour que Berlioz fût attaqué, discuté, calomnié par ses concurrents, qui, ayant «lu talent, ne lui pardonnaient pas d'avoir du génie, et par ceux, beaucoup plus nombreux, qui, ne possédant ni génie ni talent, se ruaient indifféremment à l'assaut de toute réputation sérieuse, sans espoir d'en tirer avantage pour eux-mêmes et uniquement pour le plaisir de briser. Couvert de lauriers à l'étranger, Berlioz s'irritait de trouver
NOTICE SUIS lîERIÎilOZ. 8
dans les feuilles de ses couronnes triomphales des moustiques parisiens qui le piquaien:. Il était plus préoccupé des haines qu'il nMicontrait dans son propre pays que des magnifiques ovations qui l'attendaient au delà des frontières; et, de Londres, de Saint-Pétersbourg, de Vienne, de Weimar, de Lowenberg, de partout, nous le voyons écrire au dévoué et savant Joseph d'Orligue, Iclhiriot decet autre Voltaire:
— «On m'a donné un banquet.... on m'a décoré de l'ordre de l'Aigle blanc... On est venu m'offrir une tabatière delà part du Roi.... les journaux d'ici me portent aux nues.... fais en sorte qut^ Paris le sachi; ! — » Paris ! Paris ! il ne songeait qu'à cette ville ingrate.
Un jour, on lui propose, à lui qui n'avait rien, une place de maître de chapelle dans le palais de l'empereur d'Autriche : appointements élevés, résidence agréable, soins attentifs, nul souci de l'avenir, nuls risques de perdre ce poste, tout était réuni. Donizetti occupait déjà, dans la même résidence, une charge à peu près semblable, charge qui lui rapportait beaucoup et qui lui coûtait à peine une perte de temps. Berlioz refusa. Il voyageait en Allemagne à ce moment-là; sur le point de prendre une détermination il se tourne vers sa patrie, les yeux mouillés de larmes :
— « Quoi ! s'écrie-t-il, je ne te reverrai jamais (c'était dans les conditions du contrat) ; je n'aurai plus la liberté d'aller me faire traîner aux gémonies dans la fange de tes boulevards et sur les gradins de tes cirques ! Mais je mourrais d'ennui, là-bas, au sein de mon opulence! » — Puis, s'adressont à ses amis, Desmarets, d'Orti.-jue, Dletsch, Schlesinger :
— « 0 mes amis! je m'aperçoiii que je vous aime plus que tout au monde et que je ne peux pas me séparer de vous! » -- Là-dessus, il repoussait les présents d'Artaxerce et, reprenait avec joie le chemin de cette France adorée et maudite, qui, ayant parmi ses ci fuuts le plus grand sym-
4 NOTICE SUR UK!\MOZ.
phoiiiste du siècle après Bceliioven, no lui lais;>aU à faire que des feuilletons.
Cependant il fallait, ou qus la France se trompât au sujet de ce fils (si peu dénaturé pourtant!) ou que le resie de l'Europe se trompât de son côté; le doute n'est plus permis à présent, le procès est jugé ; le bon sens de l'Europe avait raison contre la frivolité de la France... Ou-; voulez-vous '.' le Gaulois est né léger comme d'autres uaisscat coiffés... Du temps des Romains, il montait à l'assaut du Capitole sans avoir pris soin d'éclairer sa route, en sorL' que les oies criaient contre lui et avertissaient l'ennenii de se tenir en garde. Louis XV, à la veille d'une révolution qui devait emporter sa race, disait : — « Cela durera bien au • tant que moi.» — Légèreté des légèretés! tout n'est que 1.'gèreté. En ce qui concerne la musique, les Français ont Cii des naïvetés et des fatuités formidables... Un émigré en Angleterre auquel on demandait s'il savait jouer du clavecin, répliquait d'un air digne: — « Je ne sais pas, je n'ai jani;.is essayé. »
Nul n'est prophète en son village, ou plutôt ceux ([;ii passent pour tels ne sont souvent que de faux prophète.-;. Berlioz, admiré au loin, bafoué par ses compalrioles, était une des organisations les plus riches et les mieux douéi-s quel'on put voir. Compositeur inégal, mais souvent sublime, écrivain de race et primesaulier, il a laissé une double réputation, alors que ses ennemis se sont donné tant de mal pour en laisser seulement la moitié d'une. La Corrcsjmidance que nous publions aujourd'hui ne nuira pas, croyons-nous, à la renommée du musicien et augmentera do beaucoup celle du littérateur. On connaissait déjà par les Mémoires^ ce style haché, décousu, violent, plein de