‹ Correspondance inédite, 1819-1868; avec une notice biographique par Daniel BernardChapitre 27 sur 91 · La romance de la Caplive · texte numérisé non relu

La romance de la Caplive

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tous les pensionnaires de l'Académie me cornent ce malheureux morceau, à table, dans les corridors, an jardin ; ils commencent à me le faire suer; il n'y a pas jusqu'à M. Horace qui ne le chante. Ah! pour le paquet en question, j'oubliais, remettez-le à Gounet.

En quittant Rome, j'irai visiter Tiie d'Elbe et la Corse, pour me gorger de souvenirs napoléoniens; j'espère ne pas trouver de belle occasion pour l'autre île, car je serais capable de succomber à la tentation.

Qu'il est grand là surtout! quand, puissance brisée, Des porto-clefs anglais misérable risée.

Au sacre du malheur il retrempe ses droits, Tient au bruit de ses pas deux mondes en haleine Et, mourant de l'exil, gêné dans Sainte-Hélène, Manque d'air dans la cage où l'exposent les rois!

Oh!!!!!!!!

Enfin ! après tout, je serai à Paris au mois de novembre et de décembre, nous pourrons encore nous y voir; mais Mendelssohn n'y sera pas. Alors je le reverrai à Berlin, ou je ne le reverrai pas. Comme toujours, j'ai su par une lettre plus jeune que la vôtre, qu'on avait donné au Conservatoire la ravissante ouverture du Songe d'une nuit d'été. On en parle avec admiration, il n'y a pas de fugue là dedans.

Adieu... adieu... adieu...

Souviens-toi de moi !

(.SnAKsi'K.MiB, IlamlcU)

Je vais me recoucher, je meurs do froid.

D'HECTOR CEKl.IOI. 97

▲ U MÊME

Florence, 13 mai i832.

Je suis arrivé hier. Je viens de la poste, où je n'ai trouvé que votre lettre seule, au lieu de trois ou quatre que je comptais y avoir. Aussi votre exactitude ressort-elle cette l'ois avec avantage. Mais, étoumeau que vous êtes ! pourquoi oublier tant de choses?... Vous ne me dites pas même si le prix de l'illustre médaille a suffi pour faire les deux cents francs que je vous devais; vous oubliez aussi de me dire un mot de ce bon Gounet, et si c'est à lui que vous avez remis le paquet de Fuippopotame.

J'ai laissé Rome sans regret; la vie casernée de l'Académie m'étaitde plus en plus insupportable. Je passais toutes mes soirées chez M. Horace, dont la famille me plaît beaucoup, et qui, à mon départ, m'a donné tout entières des marques d'attachement et d'affection, auxquelles j'ai été d'autant plus sensible que je m'y attendais moins. Mademoiselle Vernet est toujours plus jolie que jamais, et son père toujours plus jeune homme. J'ai revu Florence avec émotion. C'est une ville que j'aime d'amour. Tout m'en plaît, son nom, son ciel, son fleuve, ses environs, tout, je l'aime, je l'aime... J'y ai renouvelé connaissance avec un ancien élève de Choron, Duprez, qui est ici le chanteur à la

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mode, qui gagne quinze mille francs au théâtre de la Pergola, et qui, par-dessus le marché, a un grand et un vrai talent, une voix délicieuse et juste, et sait la musique. Il n'est pas acteur comme Nourrit, mais chante mieux, et sa voix a quelque chose de plus naïf et de plus original dans le timbre. Il fera fureur à Paris dans quelques années, j'en suis sûr. Il avait chanté à mon premier concert, avant que vous fussiez à Paris. Hier soir, dans un entr'acte, nous nous sommes remémoré cette époque de notre connaissance avec un certain plaisir. Nous avons depuis lors avancé tous les deux; avancé de quelques pas, moi de six ou sept, et lui de trente ou quarante.

Je ne vais pas à l'île d'Elbe ni en Corse; il y a actuellement des règlements sanitaires, des quarantaines qui me ▼ 'xeraient. Dans trois jours, je pars pour Milan ; j'y resterai au plus une semaine; delà, j'irai droit chez ma sœur à Grenoble, puis à la Cote Saint-André (Isère), où vous m'adresserez vos lettres. Je retrouverai à Milan un de vos compatriotes, homme de talent, M. de Sauër, que j'ai connu à Rome. 11 m'a dit vous avoir vu enfant à Vienne. Il connaîl beaucoup Mendelssohn et Bellini. Il veut aksolument me lier avec Bellini, ce que je refuse de toutes mes forces; la Sonnambula, que j'ai vue hier, redouble mon aversion pour une pareille connaissance. Quelle partition!! Quelle pitié!!! Les Florentins mêmes l'ont chutée et silflée. C'est cependant bien bon pour eux. Oh! mon cher, il vous faut voir l'Italie pour vous douter de ce qu'ils osent nommer musique dans ce pays-là!...

J'irai à Paris au mois de novembre ou de décembre; jusque-là, je ne sortirai guère du midi de la France. Je vous

D'HECTOR BERLJOZ. 99

remercie de votre invitation pour Franrfort, je ne sais quand j'en profiterai, mais ce sera tôt ou tard.

Adieu, mon bon et très-«cher ami. Je vous embrasse tendrement.

P.-S. — Si je savais l'adresse de Richard, je lui écrirais; il est trop paresseux pour que je compte sur la lettre de lui que vous m'annoncez.

P.-S. — \oiIàune sotte et froide lettre, je suis tout triste. Chaque fois que j'ai revu Florence, j'ai ressenti un trouble intérieur, un bouillonnement confus que je puis à peine m'expliquer. Je n'y connais personne... Il ne m'y est jamais arrivé d'aventure... J'y suis seul comme j'étais à Nice... C'est peut-être pour cela qu'elle m'affecte d'une laçon si étrange. C'est tout à fait bizarre. 11 me semble que, quand je suis à Florence, ce n'est plus moi, mais quelque individu étranger, quelque Russe ou quelque Anglais qui se promène sur ce beau quai de l'Arno. Il me semble que Berlioz est autre part et que je suis une de ses connaissances. Je fais le dandy, je dépense de l'argent, je me pose sur la hanche comme un fat. Je n'y comprends rien

What is it?...

A MADAME HORACE VERNEf, A ROME.

La Côte Saint-André, 25 juillet 1832

C'est une situation aussi neuve qu'agréable, madame, que celle où vous avez bien voulu me placer. Une femme d'es-

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prit m'autorise à lui adresser mes divagations et veut bien perdre son temps à les lire, sans trop en voir le côté ridicule. Il est peu généreux à ,inoi d'en profiter, je le sens, mais qui n'a pas son grain d'égoïsme?... je n'en suis pas exempt; aussi, toutes les fois qu'une tentation de ce genre viendra m'assaillir, je m'empresserai d'y succomber. — Je l'eusse fait plus tôt, impatient comme je le suis de recevoir de vos nouvelles, si, en descendant les Alpes, je n'avais été pris au bond et renvoyé comme un ballon de villa en villa dans tous les environs de Grenoble. Les parents, les amis à revoir, les curiosités à satisfaire, les récits de Rome, de Naples, du Vésuve, à varier tant bien que mal, m'ont occupé continuellement, tantôt d'une façon bien douce, tantôt de la manière la plus cruellement fastidieuse.

Je craignais, en arrivant en France, d'avoir à retourner le vers de Voltaire en m'avouant que « plus je vis l'étranger moins j'aimai ma patrie » ; mais il n'en a rien été, et les souvenirs du royaume de Naples sont demeurés impuissants contre l'aspect riant, varié, frais, riche, pittoresque, beau de masses, beau de détails, de notre admirable vallée de l'Isère. Je l'ai revue dans son meilleur moment; la coquette semblait s'être mise en frais d'atours extraordinaires pour me prouver, à mon retour, qu'elle n'avait rien à envier aux beautés étrangères.

Il n'en a pas été de même dans la comparaison que je n'ai pu m'cmpêcher d'établir entre la société que je voyais le plus habituellement à Rome et celle que j(; retrouvais :iprès ma longue absence. Cette fois, l'avantage est resté tout entier aux beautés éloignées, sinon étrangères, et le

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proverbe « les absents ont tort », m'a paru complètement faux.

Malgré tous mes efforts pour détourner la conversation de pareils sujets, on s'obstine à me parler art, musique, haute poésie; et Dieu sait comme on en parle en province!... dos idres si (Hranges, des jugements faits pour déconcerter un artiste et lui figer le sang dans les veines, et par-dessus tout le plus horrible sang-froid. On dirait, à les entendre causer de Byron, de Goethe, de Beethoven, qu'il s'agit de quelque tailleur ou bottier, dont le talent s'écarte un peu de la ligne ordinaire; rien n'est assez bon pour eux; >mais de respect ni d'enthousiasme; ces gons-là feraient volontiers de feuilles de rose la litière de leurs chevaux. De sorte que, vivant au milieu du monde, je demeure dans le plus profond et le plus cruel isolement. Puis j'étouffe par défaut de musique; je n'ai plus à espérer le soir le piano de mademoiselle Louise, ni les sublimes adagios qu'elle avait la bonté de me jouer, sans que mon obstination à les lui faire répéter put altérer sa patience ou nuire à l'expression de son jeu. Je vous vois rire, madame; vous dites, sans doute, que je ne sais ni ce que je veux ni où je voudrais être, que je suis à demi fou. A cela je vous répondrai que je sais parfaitement bien ce que je veux, mais que, pour ma mezza pazzia, comme on s'accorde assez généralement à m'en gratifier et que dans beaucoup de circonstances il y a un grand avantage à passer pour fou, j'en prends fiicilement mon parti. Mon père avait imaginé ces jours-ci un singulier moyen de me rendre sage. Il voulait me marier. Présumant, à tort ou à raison, sur des données à lui connues, que ma recherche serait birii

accueillie d'une personne fort riche, il m'engageait trè>^fortement à me présenter, par la raison péremptoire qu'un jeune homme qui n'aura jamais qu'un patrimoine d'une centaine de mille francs ne doit pas négliger l'occasion d'en épouser trois cent mille comptant, et autant en expectative. J'en ai ri pendant quelque temps, comme d'une plaisanterie; mais, les instances démon père devenant plus vives, j'ai été obligé de déclarer iort catégoriquement que je me sentais incapable d'aimer jamais la personne dont il s'agissait et que j<; n'étais à vendre à aucun prix. La discussion s'est terminée là; mais j'en ai été désagréablement affecté, je me croyais mieux connu de mon père. Au fond, madame, ne me donnez-vous pas raison?...

Après une maladie de Marie-Louise, l'empereur dit à M. Dubois, qui l'avait soignée : « Que vous faut-il, Dubois? de l'argent ou des honneurs. — Sire, de l'argent et des lionneurs. » Si pareille question m'était adressée : « Voulezvous de l'argent, de l'amour ou de la liberté...?», je dirais bien aussi : « De la liberté, de l'amour et de l'argent. » Mais, comme ce ne sera jamais à un Napoléon que je ferai semblable réponse, je renoncerai toujours à l'argent pour garder ou obtenir l'un des deux autres, quelque Vanloo que cela soit. J'aurais bien voulu envoyer à mademoiselle Louise quoique petite composition dans le genre de celles qu'elle aime; mais ce que j'avais écrit ne me paraissant pas digne d'exciter le sourire d'approbation du gracieux Ariel, j'ai suivi le conseil de mon amour-propre et je l'ai brûlé. Je crains de ne pas être plus heureux de longtemps, car, au lieu de composer, je suis forcé de copier moi-même les parties d'un nouvel ouvrage que je donnerai à Paris au mois de dé-

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œmbi'e, 31 l'émeute et le choléra veulent bien le permettre. Vous avez eu la bonté, madame, de me faire espérer pour cette occasion des lettres d'introduction auprès de mademoiselle Allardet de madame Duchambge, et ce que vous m'avez dit de ces deux dames me t'ait attacher beaucoup de prix à faire leur connaissance. Mon passage à Paris n'aura lieu qu'à la fin de l'année, ainsi que je m'y suis engagé envers M. Horace, et, immédiatement après avoir lâché ma bordée vocale et instrumentale, je partirai pour Berlin à pleines voiles. Mais je m'aperçois que j'ai étrangement abusé de la liberté de vous ennuyer, et, tout honteux, je m'empresse de finir en vous priant de me pardonner ma loquacité.

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