A M. LE DIRECTEUR DU JOURXAL DES DÉBATS
Pari?, 2;-; décembre 1853.
Monsieur,
Le procès intenté à l'administratioa de l'Opéra par M. le comte Tyczkiewickz , à propos de la représentation de Freischutz sur ce théâtre, a fait du bruit ea Allemagne, et j'en ai été informé comme tout le iTionde. Mais j'ignorai.-, avant mon retour à Paris, de quelle façon je me trouve mêlé à ce procès. En lisant dans le Journal des Débals la plaidoirie de M« Colliez, et en me voyant accusé d'être l'auteur des mutilations du chef-d'œuvre de Weber, j'ai éprouvé un instant d'indécision entre la colère et l'hilarité. Mais comment ne pas finir i^ar rire d'une telle accusation lancée contre moi, dont la profession de foi en pareilles matières a été faite de tant de façons et en tant de circonstances!
D'il E CTO n i; r.r. r. loz . 201
Il faut quvj M" Ccllioz ait ( u une grande confiance dans l'historien qu'il a consulté, pour accueillir de pareils documents en faveur de sa cause et leur donner place dans sa plaidoirie. Me croyant néanmoins à l'abri du soupçon à cet égard, en tenant compte de la profonde indifférence du public pour de telles questions, je n'eusse point réclamé contre l'imputation de ce méfait musical.
Mais j'apprends que les journaux de musique du Basr.liin y ajou:enl foi (il faut avoir bien envie de me croire coupable !) et me maltrailent avec une violence qui les honore. L'un d'eux m'appelle brigand tout simplement. Or voici la vérité.
Les coupures, les suppressions, les mutilations dont s'est [laint à si jusie titre M. Tyczkiewickz furent faites dans la partition de \Yeber à une époque où je n'étais même pas en France ; je ne les connus que longtemps après, par une représentation du chef-d'œuvre ainsi lacéré, et ma surprise alors égala au moins celle que j'éprouve aujourd'hui de me les voir attribuer.
Une seule lois, plus tard, lors de la mise en scène du nouveau ballet, le Freischulr-, qui devait lui servir de lever de rideau, paraissant trop long encore, je fus invité à me rendre à l'Opéra. U s'agissait de raccourcir mes récitatifs. En présence des ravages déjà faits dnns la partition de Web:r, la pr.'tention de conserver inlacLs mes récitatifs eût paru ridicu'e, pour ne rien dire de plus. Je laissai donc faire en disant que je serais honteux d'être mieux traité que le maitre. Mais c'était déjà un point résolu; on m'a\ait appelé seulement pour indiquer les soudures à faire entre les divers tronçons du dialogue, procédé de pure politesse,
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car il y a, k l'Opéra, des soudeurs d'une rare habileté, grâce à l'extrême habitude qu'ils ont de ces sortes d'opérations.
Je suis donc étranger aux attentats conimis sur la partition de Weber autant que peuvent l'être MM. les rédacteurs des gazettes musicales du Bas-Rhin, et M. Celliez, et M. Tyczkiewickz lui-même.
Quelle que soit l'invraisemblance de l'opinion contraire, il m'importe qu'elle ne puisse s'accréditer auprès des vrais amis de l'art en général et de ceux d'Allemagne en particulier, et je vous prie. Monsieur, de vouloir bien accueillir ma juste réclamation.
▲ JOSEPH d'oRTIGUE
Paris, 17 janvier <854.
Oui, mon bon cher d'Ortigue, tu as raison; c'est mon indomptable passion pour tout ce que je connais de l'art, qui me donne si facilement des sujets de chagrin, de dou leur même. Pardonne-moi de t'avoir laissé lire si aisément dans ma pensée ; je sentais que cela devait te faire de la peine et il m'était impossible de retenir les paroles qui me brillaient les lèvres, il est tout naturel que tes convictions religieuses aient amené des opinions analogues dans tes théories sur l'art. J'aurais dû y songer et me taire. Quand il s'agit des jugements portés s-jr ce qui me regarde directement, sur mes ouvrages, par exemple, l'extrême habitude
D'HECïOR BERLIOi;. SOIi
de la contradiction me fait Je. «-upporter, comme je le dois, c'est-à-dire silencieusement et même avec résignation. Mais, dès que la contradiction frappe sur mes idoles (car je suis un fanatique évidemmcut), tout mon sang se bouleverse, mon cœur bondit et bat si rudement, que sa souffrance ressemble à de la colère et doit paraître offensante à mes interlocuteurs.
J'ai l'amour du beau et du vrai, tu as raison d'en convenir ; mais j'ai un autre amour bien autrement furieux et immense : j'ai l'amour de l'amour. Or, quand quelque idée tend à priver les objets de mes affections des qualités qui me les font aimer, et qu'on veut ainsi m'empêcher de les aimer, ou m'engager à les aimer moins, alors quelque chose en moi se déchire et je crie comme un enfant dont on a brisé le jouet. La comparaison est juste : c'est certainement puéril, je le sens et je ferai tous mes efforts pour me corriger. Enfin, tu m'as puni chrétiennement, en rendant le bien pour le mal; car ta lettre m'a rendu heureux. Laisse-moi te serrer la main et te remercier.
Tes notes sont excellentes. Je crois que je m'en tirerai. Mais jamais je ne fus moins disposé à écrire. Ce feuilleton est du grand nombre de ceux que je ne sais pas commencer. Et je suis si triste en dedans... La vie s'écoule... Je voudrais tant travailler et je suis obligé de /aôourer pour vivre... Mais qu'importe tout!...
AdieUj adieu