‹ Correspondance inédite, 1819-1868; avec une notice biographique par Daniel BernardChapitre 47 sur 91 · C 0 r. Il E s 1" 0 N D A N C L I N .i r- 1 T E · texte numérisé non relu

C 0 r. Il E s 1" 0 N D A N C L I N .i r- 1 T E

Lxn.

Paris, 22 janvier 185».

Mon clîcr Brandus,

Plusieurs journ;iux de Paris annoncent mon prochain départ pour une ville d'Allemagne, où je serais, à les en croire, nommé depuis peu maître de chapelle. Je conçois tout ce que mon départ définitif de France doit avoir de cruel pour beaucoup de gens, et avec quelle peine ils en sont venus à donner loi à cette grave nouvelle et à la mettre en circulation.

11 me serait donc agréable de pouvoir la démentir tout simplement en disant comme le héros d'un drame célèbre : « Je te reste, France chérie, rassure-toi ! » Mon respect pour la vérité m'oblige à ne faire qu'une rectification. Le lait est que je dois quitter la France, un jour, dans quelques années, mais que la chapelle musicale dont la direction m'a été confiée n'est point en Allemagne. Et puisque tout se sait tôt ou tard dans ce diable de Paris, j'aime autant vous dire maintenantle lieu de ma future résidence : je suis directeur général des concerts particuliers de la reine des Ovas à Madagascar. L'orchestre de Sa Majesté Ova est composé d'artistes malais fort distingués et de quelques Malgaches de première force. !ls n'aiment pas les blancs, il est vrai, et j'aurais en conséquence beaucoup à souffrir sur la terre étrangère dans les premiers temps, si tant de gens en Europe n'avaient pris à tâche de me noircir. J'espère donc arriver

d'iikctoi! nr.ui, ioz. 20'j

au milieu d'eux bronzé contre leur malveillance. Eu altenilant, veuillez faire savoir à vos lecteurs que je continuerai il habiter Paris le plus possible, à aller clans les théâtres le moins possible, mais à y aller cependant et à remplir mes fonctions de critique comme auparavant, plus qu'auparavant. Je veux pour la fin m'en donner à cœur joie, puisque aussi bien il n'y a pas de journaux à Madagascar. Recevez, etc.

A M. B. JIJLMEN.

Paris, 23 janvier 133'».

Recev(îz, monsieur, mes sincères remerciements pour le beau livre 1 que vous avez bien voulu m'envoyer. Je l'ai

1. L'excellent ouvrage dmt il e^t question ici a pour titre : De quelques points des sciences dans Vanliquité: pliysique, métrique, musique. A plusieurs reprises, H. Berlioz est revenu à la charge; la métrique, la poésie et la musique des anciens linléressaii^nt vivement; il songeait à st>s Troyens! Quelques années après celte première lettre, il écrivait à M. B. Julli'.-n. père de iM. Ad. .luilien, le jeune et savant critique auqufd on doit déjà tant de t;ava'.;x, tels que la Cour et l'Opéra sous f.ouis XVI. Airs variés, etc.: a Malgré vos elForls, j'ai bien peur que la France ne reste t»arba;e et que le sens harmonique des langues anciennes ne lui reste interdit... » Et, le 20 avril 18G7 : « Permetlez-moi (le; vous demander si vous êtes davis, comme tout porte à le :oire, que les anciens ne prononçaient pas, dans les vers, les yllabes élidée>. J'espérais trouver dans votre livre excellent un thipitre spécial sur ce sujet et je n'y trouve que 1 exenifile de l'élision d'une lin de vers lacertosque, avec le début d'un autre : Exuit...; vous ne dites pas qu'on prononçât membror arlus, inugn orsa; et sin,-. rela pourtant il n'y a point d éli^ion et le vers a deux syllabes de trop. »

déjà lu deux fois, je l'étudié et je l'admire. C'est radieux de raison et de bon sens. Vous êtes, ce me semble, le premier qui ayez traité avec intelligence, et sans se laisser décevoir par le mirage des folies antiques et modernes, ces diverse^s questions.

Vos études sur la prosodie latine m'ont expliqué bien des choses demeurées pour moi complètement obscures jusqu'à ce jour. Aussitôt que je le pourrai, je tenterai de donner aux lecteurs du Journal des Débats une idée des rares mérites de votre ouvrage, et je vous prie d'avance de recevoir mes excuses pour l'insuffisance de ma critique, qui n'aura d'autre mérite que la bonne foi.

A LOUIS RERLIOZ, ASPUIANT VOLONTAIRE A liOKD DE l'aviso le corse. A CALAIS.

Lundi, c mars 1S34.

Pauvre cher Louis, tu as reçu ma lettre d'hier; maintenant tu sais tout. Je suis là tout seul à t'écrire dans le grand salon de Montmartre, à côté de sa chambre déserte*. Je viens encore du cimetière; j'ai porté sur sa tombe deux couronnes, une pour toi, une pour moi. Je n'ai pas la tête à moi; je ne sais pourquoi je suis rentré ici... Les domestiques y sont encore pour quelques jours. Elles mettent tout en ordre

1. Berlioz venait do perdre sa première feinine : Heurielte Smlthson, mère de Louis Berlioz.

n HECTOR BERI- 10 Z. 207

et je tâcherai que ce qu'il y a puisse produire le plus possible pour toi. J'ai gardé ses cheveux; ne perds pas cette petite épingle que je lui avais donnée. Tu ne sauras jamais ce que nous avons soullert l'un par l'autre, ta mère et moi. et ce sont ces souffrances mêmes qui nous avaient tant attachés l'un à l'autre. 11 m'était aussi impossible de vivre avec elle que de la quitter. Enfin, elle t'a vu avant de mourir. Moi, j'étais venu la veille, le lendemain de ton départ et je suis rentré dix minutes après qu'elle venait de rendre sans secousses ni douleurs le dernier soupir. La voilà délivrée. Je t'aime, mon cher fils. Nous avons longuement parlé de toi hier, dans ce triste jardin, avec Alexis Bertschtold. Combien il me tarde de te voir devenir un homme raisonnable! que je serais heureux de te savoir sûr de toi-même ! Je pourrai maintenant t'aider plus que par le passé, mais toujours en prenant des précautions pour que tune puisses gaspiller l'argent. Alexis lui-même est de cet avis. Je suis sans ressources dans ce moment.

Ma gêne durera encore six mois au moins, car il faut que je paye le médecin et la vente des meubles ne rapportera presque rien. J'ai reçu hier une lettre de l'intendant du roi de Saxe; on m'attend à Dresde pour le mois prochain. 11 faut que j'emprunte de l'argent pour faire ce voyage. Hier soir, Alexis m'a envoyé sous enveloppe la lettre que tu lui avais laissée pour moi et que son portier avait gardée.

Je n'ai pas de réponse de M. de Maucroix; demande-lui, je t'en prie, s'il a reçu ma lettre. J'espérais de lui quelques détails sur la destination du Corse, etc.

Adieu, je t'embrasse de tout mon cœur. Aime-moi comme je t'aime.

208 C 0 n R E s P 0 N I) A N G E INÉDITE

A.U MÊME

Paris, jeudi 23 mars i&:,k- Cher ami.

Ta lettre m'a causé une joie bien inattendue; te voilà donc avec 70 francs par mois, et, si tu sais l'arranger et renoncer à ta manière d'employer l'argent, tu peux sans aucun doute en économiser une partie. Écris-moi, si tu crois pouvoir tôt ou tard dégager ta montre que tuas, je le crains, mise en gage au Havre au temps de ta folie. Elle t'avait été donnée par mon père... Si tu ne peux pas la retrouver, je t'en achèterai une autre sur l'argent que j'ai à toi. Je viens de te faire faire un cordon de montre avec les cheveux de ta pauvre mère et je voudrais bien que tu le conservasses religieusement. J'ai fait faire aussi un bracelet que je donnerai à ma sœur et je garde le reste des cheveux... Je ne pourrai l'envoyer ton linge que samedi prochain 2u, à cause d'une formalité qu'il y a à remplir à ce sujet, et que le feuilleton que je fais aujourd'hui et demain m'oblige de remettra à la fin de la semaine. Je pense que lu as vu les choses charmantes que J. Janin a dites sur ta pauvre mère dans son feuilleton de lundi dernier, et avec quelle délicatesse il a fait allusion à mon ouvrage sur Roméo et Juliette en citant les paroles de la marche funèbre : « Jetez des fleurs ». Le Siècle d'hier contenait aussi quelques mots; beaucoup d'autres journaux que lu ne connais pas ont parlé

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de noire cruelle pcrîe... Je pars dimanche prochain à huit heures du soir pour Hanovre, où jo serai jusqu'au 3 ou -i avril. Après cette date, je ne sais où je devrai aller; mais, en tout cas, je serai certainement à Dresde (Saxe) du lo avril au !"-''■ mai. Écris-moi le plus souvent possible pour m'informer de tes affaires. J'attends une lettre de toi avant dimanche et je com; te en recevoir une autre à Hanovre, où tu m'informeras si tu as reçu le paquet que je vais l'envoyer. Le reste des objets que je n'ai pas vendus à Montmartre, tes livres, les portraits de ta mère et le mien, resteront à Paris, rue de Boursault, dans une malle fermée et portant ton adresse et la déclaration que cela t'appartient. J'ai donné deux de mes portraits à Joséphine et à Madeleine, qui me les ont demandés. En outre, j'ai donné plusieurs objets d'habillement de ta mère à Joséphine. Dieu veuille i|ue mon voyage d'Allemagne me rapporte quelque chose ! L'appartement de Montmartre n'est pas loué et il faudra peut-être que je le paye pendant un an encore.

Adieu, très cher enfant; mon affection pour toi semble avoir doublé depuis la perte aie nous avons faite.

Je t'embrasse de tout mon cœur.

AO MÊME

Mon bien cher Louis, Je reçois ta lettre et j'y réponds à l'instant. Tu m'annonces k la fois de bonnes et de mauvaises nouvelles. Te voilà donc

oblijîé d'aller dans la Baltique; mais quoi faire donc? puisque tu me dis que vous ne vous trouverez pas dans la batfarie. Je ne le devine pas. Enfin, j'espère que, hors du théâtre de la guerre, tu pourras continuer à te rendre utile et à mériter l'estime de ton nouveau commandant. Je t'autorise à faire toucher chez M. Rcty, au Conservatoire, les cent francs qu'il devait te remettre dans le cas où tu serais allé chez ta tante. Tu lui enverras le billet ci-joint et tu m'écriras ensuite pour ni'accuser réception de la somme quand Alexis te l'aura lait parvenir. Mais prends garde, il me semble que tu recommences à gaspiller ton argent. Je t'en ai envoyé deux fois le mois dernier. Achète une montre de peu de prix, mais excellente.

Je n'ai pas touché un sou depuis que je suis en Allemagne. On devait m'envoyer ici une somme de quatre cents francs de Hanovre, avec la croix que le roi m'avait fait annoncer; je n'ai reçu ni croix ni argent. J'ai écrit à ce sujet à trois personnes; aucune ne m'a répondu. Cela me fait partir la tête d'impatience. Je trouve tout le monde ici parfaitement disposé; on espère faire un grand riche concert. C'est une ville splendide, immense et animée comme Paris. Tous mes anciens amis s'y trouvent encore.

Adieu, cher enfant; é.îris-moi toujours le plus souvent possible, surtout quand tu auras quitté la France. Ne manque aucune occasion de me donner de tes nouvelles en m'indiquant bien où je devrai adresser mes lettres.

Je t'embrasse de tout mon coeur.

p'MECTOR hKlM-lO?.. 211

LXYII.

A M. II ANS "i^ nri.ow.

2S juillet 1854.

C'est une charmante surprise que vous m'avez faite, et votre manuscrit est arrivé d'autant plus à propos que l'éditeur branaus, qui grave en ce moment Cellini, avait déjà choisi un assez obscur tapoteur de piano pour arranger l'ouverture.

Votre travail est admirable; c'est d'une clarté et d'une lidélité rares et aussi peu difficile qu'il était possible de le faire sans altérer ma partition. Je vous remercie donc de tout mon cœur. Je vais voir Brandus ce soir, et lui porter votre précieux manuscrit. J'ai beaucoup travaillé depuis mon retour de Dresde; j'ai fait la première partie de ma trilogie sacrée : le Sonye (THérode. Cette partition précède l'embryon que vous connaissez sous le nom de Fuite en Egypte^ et formera avec V Arrivée à Sais un ensemble de seize morceaux, durant en tout une heure et demie avec les entr'actes. C'est peu assommant, comme vous voyez, en comparaison des saints assommoirs qui assomment pendant quatre heures.

J'ai essayé quelques tournures nouvelles : l'air ù%V Insomnie (THérode est écrit en sol mineur sur cette gamme, déterminée sous je ne sais quel nom grec dans le plainchant :

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Cela amène des harmonies très sombres, et des cadences d'un caractère particulier, qui m'ont paru convenables à la situation. Vous avez été bien taciturne en m'envoyant le paquet de musique; j'eusse été si heureux de recevoir quelques lignes de votre main !

Mademoiselle votre sœur a passé dernièrement à Paris, mais si vite, que, quand on nous a remis la carte qu'elle a laissée à la maison un matin de bonne heure, elle était ccjà partie pour Londres.

Veuillez, je vous prie, saluer de ma part madame votre mère. Ne viendrez-vous pas ;i Paris? Je pars dans quelques jours pour Munich, où je resterai trois semaines. Plus tard, vers novembre, je retournerai encore en Allemagne et peutêtre vous reverrai-je à Dresde.

Rappelez-moi au souvenir de M. et madame Pohl et serrez la main à cet excellentissisme Lipinski.

A M. AUGUSTE M OR EL

l'iiiis, 2s août 1854.

J'espère que vous êtes bien portant et que vous et notre aiîi Lecourt avez échappé à la terrible maladie dont Marseille a tant eu à souffrir. Donnez-moi vite de vos nouvelles.

D'HECTOnnEni.ioz. 213

Vous avez dû recevoir, il y a trois semaines, l'épreuve déjà corrigée de votre quatuor. L'avez-vous renvoyée? avez-vous écrit à lirandus?

J'ai manqué mon voyage à Munich, à cause de la vacance survenue à l'Institut. On m'a poussé à me mettre sur les rangs, à faire les visites et démarches d'usage en pareille circonstance. J'ai fait tout cela, j'ai vu tous les académiciens l'un après l'autre; et, après mille belles paroles extrêmement flatteuses, un accueil chaleureux, etc., ils ont nommé hier Clapisï^on. A la prochaine vacance maintenant. Je suis résolu à persister avec une patience égale à celle d'Eugène Delacroix et de M. Abel de Pujol, qui s'est présenté dix fois.

Reber m'a donné toutes les marques possibles de sincère sympathie et les trois autres musiciens de sincère antipathie. Z... a travaillé pour moi d'une main, j'ignore ce qu'il a fait de l'aulre. On songe déjà sérieusement à laire admettre Leborne tôt ou tard. Vous voyez que tout va bien et qu'on progresse dans la voie de l'absurde. Je viens de passer huit jours aux bords de la m,er, à Saint-Valéry, pour me décolériser. Ce grand air des falaises, ce vaste horizon, cette solitude et ce silence m'ont tout à fait remis. J'y serais demeuré plus longtemps sans les anxiétés que j'éprouvais au sujet de Louis. Et je suis revenu dans l'espoir d'obtenir plus vite à Paris des nouvelles du siège de Bomarsund, où. il se trouvait. Heureusement il s'en est tiré sain et sauf, je viens de recevoir une lettre de lui. Dieu vous préserve, mon cher Morel, de connaître jamais de semblables émotions....

Madame Stoltz rentre mercredi prochain.

La *** ne tardera pas à revenir; ces deux tigresses vont s'cntre-dévorer; ce .-era cet hiver un -pectacle curieux. Perrii) vient de donner sa démission de directeur du Théâtre-Lyrique, il borne son ambition a a trône del'Opéra- Comique. Les criaillories des barbouillears de papier réglé l'ont effrayé.

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