A M. HANS DE BULOW
i"^ septembre f?:i4.
J'ai été bien enchanté de votre aimable lettre et je me hâte de vous en remercier. Je ne suis pas allé à Munich. Au moment de partir, une place est devenue vacante à l'Académie des beaux-arts de notre Institut, et je suis resté à Paris pour faire les démarches imposées aux candidats. Je me suis résigné très franchement à ces terribles visite-^, à ces lettres, à tout ce que l'Académie inflge à ceux qui veulent intrarc in suo docto corpore (latin de Molière) ; et on a nommé M. Clapisson.
A une autre fois maintenant. Car j'y suis résolu; je me présenterai jusqu'à ce que mort s'ensuive.
Je viens de passer une semaine au bord de l'Océan, dans un village peu connu de la Normandie ; dans quelqui^s jours, je partirai pour le Sud, oh je suis attendu par ma sœur et mes oncles pour une réunion de famille.
Je ne compte retourner en Allemagne que dans l'hiver.
d'hkctor hermoz. 215
Sans doute, Liszt a raison eu vous approuvant d'avoir acrepté la position qui vous était offerte eu Pologne; en tout cas, il ne faut pas perdre de vue votre voyage à Paris, si vous pouvez lo faire avec une complète indépendance d'esprit, eu égard au résultat financier des concerts. Je me fais une fête de vous mettre en rapports avec tous nos hommes d'art dont les qualités d'esprit et de cœur pourront vous rendre ces rapports agréables.
Vous savez si bien le français, que vous pourrez comprendre le parisien ; et vous trouverez peut-être amusant de voir comment tout ce monde d'écrivains danse sur la phrase, comment ceux qui osent encore accepter le titre de philosophes dansent sur l'idée.
Je serai tout à vous à mon retour, et fort désireux de connaître les compositions d'orchestre dont vous me parlez. Ma partition de Cellini ne saurait trouver un critique plus intelligent ni plus bienveillant que vous ; laissez-moi vous remercier d'avoir songé à faire, dans le livre de M. Pohl, le travail qui s'y rapporte. Au reste, cette œuvre a décidément du malheur ; le roi de Saxe se fait tuer au moment oiî on allait s'occuper d'elle à Dresde... C'est de la iatalité antique, et l'on pourrait dire à son sujet ce que Virgile dit sur Didou :
Ter sese attollens cubiloque adnixa levavit : Ter revoluta loro est.
Quel grand compositeur que Virgile ! quel mélodiste et quel harmoniste ! C'était à lui qu'il appartenait de dire en mourant: Qualis artifex pereol et non à ce larceur de Néron qui n'a eu qu'une seule inspiration dans sa vie, le
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soir où il a lait mettre le feu aux quatre coins de Rome,... preuve brillante qu'un homme médiocre peut quelquefois avoir une grande idée.
Hier, on a rouvert l'Opéra. Madame Stoltz a fait sa réapparition dans le rôle de la Favorite. En la voyant entrer en scène, je l'ai prise en effet pour une apparUion. Sa voix aussi a subi du temps l'irréparable outrage. La nouvelle administration de l'Opéra avait fait un coup d'État et retiré leurs entrées à tous les journalistes ; cette pauvre Stoltz va avoir fait une rentrée inutile. Il y a eu conseil, au foyer, de toutes les plumes (d'oie) puissantes, et nous avons décidé, à l'unanimité, qu'il fallait déclarer à l'Opéra la guerre du silence. En conséquence, on ne dira pas un mot de sa réouverture ni du début de madame Stoltz, jusqu'à ce que la direction revienne à de meilleurs sentiments.
Je travaille à un long feuilleton de silence qui paraîtra la semaine prochaine et qui m'ennuie fort. Adieu, je me suis un peu délassé à vous écrire.
A LOUIS BERLIOZ
Pans, 25 oclobra \Soi.
J'étais tout triste ce matin, mon cher Louis. J'ai rêvé' cette nuit que nous étions ensemble à la Côte et que nous nous promenions tous les deux dans le petit jardin. Ne sachant oii tu es, ce songe m'avait péniblement affecté. Ta
D'/IliCTOll BKilMOZ. 217
jKitile lettre que le portier m'a donnée comme je sortais, m'a remis le cœur à l'aise. Je t'écris au milieu de mts courses dans ma chambre du Conscrvatoiro, avec l'espoir que cette lettre se;a plus heureuse que les trois dernières^ qui, à ce qu'il paraît, par ton avant-dernière datée de Ivicl, ne te sont pa.^ parvenues. Je t'ai écrit à Kiel au reçu de ta lettre. Enfin, j'espère que nous allons nous voir, ne i'ùt-ce que quelques jours. J'ai à l'annoncer une nouvelle qui ne t'étonnera probablement pas et dont j'avais fait part d'avance h ma sœur et à mon oncle à mon dernier voyage à la Côte. Je suis remarié. Cette liaison, par sa durée, était devenue, tu le comprends bien, indissoluble; je ne pouvais ni vivre seul, ni abandonner la personne qui vivait avec moi depuis quatorze ans. Mon oncle, à sa dernière visite à Paris, fut lui-même de cet avis et m'en parla le premier. Tous mes amis pensaient de même. Tes intérêts, tu peux le penser, ont été sauvegardés. Je n'ai assuré à ma femme après moi, si je meurs le premier, que le quarldema petite fortune; fucore, ce quart, je sais que son intention est de te le faire revenir par un testament. Elle m'a apporté en dot son mobilier, dont la valeur est plus considérable que nous ne pensions, mais qui devra lui être rendu si je meurs avant elle. Tout cela a été réglé d'après les indications que m'avait données mon beau-frère. Ma position, plus régulière, est plus convenable ainsi. Je ne doute pas, si tu as conservé quelques souvenirs pénibles et quelques dispositions peu bienveillantes pour mademoiselle Recio, que tu ne les caches au plus profond de ton âme par amour pour moi. Ce mariage s'est fait en petit comité, sans bruit comme sans mystère. Si lu m'écris à ce sujet, ne m'écris rien que je ne puisse
montrer à ma femme, car je voudrais pour beaucoup qu'il n'y eût pas d'ombres dans mon intérieur; enfin, je laisse à ton cœur à te dicter ce que tu as à faira. J'ai vu l'amiral Cécile qui a reçu ta lettre. Il m"a appris qu'avant l'expiration de tes trois ans de navigation sur un vaisseau de l'État, tu ne pouvais entrer dans la marine militaire ; mais que c'était de droite si tu le voulais, après cette époque ; qu'alors tu serais admis comme sergent d'armes ou comme second chef de timonerie. Je suis dans tous les embarras et ennuis des préparatifs d'un concert pour faire entendre une première fois mon nouvel ouvrage VEnfance du Christ. Il surgit, comme je m'y attendais, des difficultés qui peutêtre seront insurmontables; car je ne veux point risquer d'ar gent. A propos d'argent, j'en ai mis de côté, que j'ai à te remettre en partie pour tes dépenses, i-'ai aussi une malle contenant divers objets dont tu ne peux faire usage dans ta position ; elle est fermée et porte ton nom comme t'appartenant. Je l'en prie, situ reçois cette lettre, écris-moi aussitôt.
Je t'embrasse de toute mon âme; mon affection pour toi semble redoubler. Ton admission comme suppléant du lieutenant à bord du La Place a produit le meilleur effet, et, de plus, diverses personnes (entre autres un rédacteur correspondant du Moniteur) qui t'ont vu, ont parlé de toi à l'amiral et à mon ami Raymond avec de grands éloges. Je te remercie.
Adieu, cher fils ami, cher Louis! aime-moi comme je t'aime.
D'iIECTOU lîEUMOZ. 2J9
A LÉON KUEt TZKU.
Woiinar, 16 février 1855.
Merci, mon cher Kreutzer, mille fois mcni et dix mille compliments! Liszt vient de me donner votre article de dimanche dernier * qui m'a rendu bien heureux. C'est merveilleusement écrit et senti. Je ne saurais vous dire ma joie en lisant voire analyse du microcosme sentimental contenu dans la Ballade du Roi de ThuléJ... Rien ne vous a échappé ! Seriez-vous par hazard {sic) le véritable auteur de ce morceau?... Et ne suis-je que votre plagiaire?... Quels yeux doivent ouvrir en vous lisant les braves confectionneurs de musique parisienne!... Mais qu'ils ouvrent les yeux en vous lisant ou qu'ils les ferment en m'écoutant, au fond, qu'importe! Ni vous, ni moi, je crois, n'avons jamais eu la prétention de travailler pour eux.
Permettez-moi de vous dire encore que ce parallélisme de sentiments et d'idées qui me semble évidemment exister chez nous deux, a développé et renforcé l'amitié que je ressentais pour vous, sans que, je puis le jurer, la satislaction égoïste de l'amour-propre y soit pour rien. Non, il est naturel d'aimer les cœurs qui battent dans le rythme du nôtre, les esprits qui volent vers le point du ciel où nous voudrions pouvoir voler, autant qu'il l'est, c'est triste à dire, d'éprouver de l'antipathie pour les êtres divergents, rampants,