‹ Correspondance inédite, 1819-1868; avec une notice biographique par Daniel BernardChapitre 5 sur 91 · Mc'iiioires, p · texte numérisé non relu

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pour le coup, si-nifia ;i son fils qu'il n'eût plus à compter •-ur un liud-ct mensuel : — Qu ioii orte! pensa le déshérUé, je suis accoutumé à vivre de peu; et puis n'ai-jepas trouvé lies leçons do. solfège à un franc le cachet?

Ca-Uc maigre ressource lui sulTisait. 11 eut la bonne fortune de rencontrer un Côtois de ses amis, étudiant en pharina<-ie, Antoine Charbonnel, et, comme la misère est plus facile à supporter à deux, les jeunes gens s'associèrent. Ils s'établirent, rue delà Harpe, au quartier Latin. Ils n'y menaient pas une existence de nababs; on nous a communiqué le registre sur lequel ils inscrivaient leurs dépenses quotidiennes; c'est on ne peut plus instructif.

En septembre, premier mois de l'association, ils commencent par acheter les ustensiles nécessaires à leur petit ménage : deux fourneaux, un pot à boulli (sic), une écumoire, une soupière, huit assiettes à quatre sols, et deux verres à quarante centimes. Le registre va du 6 septembre 18:26 au 22 mai de l'année suivante. Les poireaux, le vin.iigre, la moutarde, le fromage, l'axonge, y jouent les rôles principaux. Certaines journées paraissent avoir été terribles, surtout vers les fins de mois. Le 29 septembre, par exem[ile, les deux étudiants ont vécu de quelques grappes de raisin ; le 30, leur dépense s'est élevée à :

« Pain ... 0 fr. 43 c.

Sel ... . 0 fr. 23 c.

Total ... 0 fr. 68 c. ».

Le J^'' jnnvier, jour oij tout le monde est en fête, Charbonnel, qui avait sans doute des connaissances en ville, est allé dîner au dehors : Hector, sans parents, sans amis, e.^t resté seul, devant les tisons éteints de son triste foyer. Il a grignoté une croûte de pain desséchée (iO centimes) en attendant la gloire et en se récitant des vers de Thomas

Moore, auteur qu'il venait de découvrir et qui lui causait une impression profonde. La belle jeunesse, les espérances en l'avenir, l'ont consolé des rigueurs du présent; sa pensée s'est envolée vers les triomphes futurs et son l'runt a frissonné sous les lèvres imaginaires d'une bonne fée qui lui promettait le génie et le succès. 0 songes délicieux ! les pins doux, les plus enchanteurs, ne se font-ils pas dans ces mansardes d'artistes, traversées par la bise de l'iiiver ou chauffées par la violente canicule de juillet? avoir devant soi un horizon infini et songer qu'on remplira de bruit, de lumière et d'ambition assouvie, tout cet espace! fouler aux pieds les ennemis, ou, mieux encore, se sentir la force et le dédain de leur pardonner ! Toucher au but et être récompensé de tant d'efforts par les caresses d'une femme aimée ! . . . IN'est-ce pas là ce qui se rêve à chaque instant sous les lambris peu dorés d'un sixième étage et ce qu'emporte vers les nuages la fumée de la grande ville, aux approches du soir?

En mai 1827, la gêne des deux camarades semble avoir cessé; l'un deux, je crois que c'est Charbonnel, annonce sur son cahier de dépenses, qu'il va partir: pour où? Nous l'ignorons. Toujours est-il que celui-là se livre à de nombreux achats assez excentriques : une paire d'éperons, un ruban avec clef et anneau doré, une paire de bamboches; on sent le jeune homme qui veut briller et faire bonne figure en province; il porte son chapeau chez le chapelier et fait repasser ses rasoirs ^. Franchement, l'année avait été rude. Dans un moment de désespoir, Berlioz, à bout de ressources, avait sollicité et obtenu une place de choriste sur les planches du théâtre des Nouveautés ; cette profession bizarre ne

1. Cahier des dépenses de Berlioz; manuscrit autogr;i|ihe comm'.niiquc par maiJame Danicke.

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rompôihait pas de suivre les cours de Lcsuour et de Roitha, mais elle l'iumiiliail assez pour qu'il se dérobât le plus possible aux yeux iiuliscrets pendant l'exercice de SCS fonctions drainai iqiies. Charbonnel, très-fier, eût été luimilié de vivie sous le même toit qu'un baladin ; Cbarbonncl se fiicbait quand son ami portait ostensiblement dans la rue les provisions nécessaires au déjeuner ou au souper du ménajîe. Si l'étudiant en pharmacie avait su qu'il cohabitait avec un clioriste, c'eût été une rupture complète.

Cependant l'Institut, en J828, mit au concours une cantate: Orphée déchiré par les bacchantes, et, cette fois, Hector ne fut pas honteusement repoussé. Le jury se contenta de déclarer inexécutable le morceau présenté par le candidat. Berlioz, outré de dépit, jura que sa cantate inexécutable serait exécutée et demanda la salle du Conservatoire pour y donner un concert. M. de la Rochefoucauld, de qui dépendait l'autorisation, avait une réputation d'honuiie pudique parce qu'il avait prescrit aux danseuses de l'Opéra d'allonger leurs jupes ; mais c'était un protecteur éclairé de l'art et des artistes. L'autorisation fut accordé;^ ; Chérubini, directeur du Conservatoire, eut beau protester, M. de la Rochefoucauld donna des ordres formels.

Ce fonctionnaire avait-il, manquant à toutes les traditions administratives, deviné le talent du jeune compositeur? 11 est permis ne le croire, puisque, tant que M. de la Rochefoucauld lesta au pouvoir, Berlioz ne cessa d'avoir recours à ce gracieux Mécène. L'année suivante, un ballet sur Faust ayant été reçu à l'Opéra, Hector s'adressait de nouveau à son protecteur habituel, le surintendant des théâtres, et se recommandait à lui en ces termes :

« Le jury de l'Académie de musique a reçu, il y a deux mois, un ballet de Fausl. M. Bohain, qui en est l'auteur, désirant me fournir roccasion de me produire sur la scène

de rOpéra, m'a confié la composition de la musique de son ouvragp, à condition que M. le surintendant voudrait bien ni'agréer. Si M. le surintendant veut connaître mes titres, les voici : j'ai mis en musique la plus grande partie des poésies de Goethe; j'ai la tête pleine de Faust et si la nature m'a doué de quelque imagination, il m'est impossible de rencontrer un sujet sur lequel cette imagination puisse s'exercer avec plus d'avantages...^. »

Pour parler ainsi à un grand de la terre, il fallait avoir reçu des preuves antérieures de sa bienveillance.

Le concert dans la s;dle du Conservatoire n'eut point lieu sans accidents, Alexis Dupont, l'un des solistes, fut pris d'un enrouement subit, la veille du concert, un trio avec chœurs fut chanté saqs choeurs, par la faute des choristes qui manquèrent leur entrée; quant à la cantate d'Orphée, qui figurait sur le programme, on se vit obligé de la supprimer, à cause des défaillances de l'orchestre. Nos virtuoses parisiens ont fair,, sous le rapport de la science et du mécanisme, d'immenses progrès; ils riraient bien aujourd'hui des difficultés qui ont arrêté l'archet de leurs ancêtres. Bien entendu, le concert ne rapporta rien à celui qui l'avait organisé; mais M. Fétis, qui faisait autorité, dit, un soir, dans au salon, le dos tourné vers la cheminée et en se chauflTant les jambes : — Voilà un début qui promet!... — VA cette parole de M. Fétis fut très-répétée.

Dès lors, on commença, dans le monde musical, à compter sur Berlioz; on le considéra comme un élève qui prenait des licences fatales, qui s'affranchissait du joug et qu'il faudrait ramoner à la vertu; mais son prix de Rome, obtenu en dS30, au bruit du canon des barricades, n'étonna personne. I.c prix, celte année-là, fut partagé entre deux concurrents;

1. Lettre onlograplie, vendue par M. Lavcrdet : 30 mars, 18G3.

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le second lauiéat do riiistilut était Alexandre MouH'oil, auquel on doit un ballet pour Fanny E-sslcr, la Chatte métamorphosée en femme, et trois ou quatre opéras comiques dont le meilleur, Pulichinelle, n'est guère bon.

Le séjour de Berlioz à Rome ne le réconcilia point avec la musique italienne, qu'il détestait; à la villa Médicis, au café Gréco, il forma avec Liszt, Mendclssohn, une bande à part, connue sous le nom de Société de rindi/fcrcnce en matière universelle^. Mendelssohn, aussi excelbnt pi;iniste que grand compositeur, régalait d'harmonie les pensionnaires du gouvernement ; ceux-ci l'arrachaient souvent à ces travaux et l'on flânait, decompagnie. On causait de Beethoven, de Schiller, de Gœthe, de Haydn, de Mozart; en sa qualité d'Allemand, Mendelssohn s'imaginait de bonne foi que le génie universel était concentré entre les rives de la Spréc et les montagnes du Tyrol : en dehors de l'Allemagne, point de salut. Jaloux comme un tigre, peu bienveillant avec ses confrères, il ne soupçonnait guère que le garçon nerveux et anguleux, au profil d'aigle, qui cheminait à côté de lui dans la rue du Corso, lui disputerait un jour les palmes de la gloire musicale, qu'il échangerait des présents avec lui, et qu'il lui donnerait l'accolade coram populo, avec plus ou moins de sincérité : — « Berlioz, écrivait-il, ea 1831, est une vraie caricature, sans ombre de talent, cherchant à tâtons dans les ténèbres et se croyant le créateur d'u.i monde nouveau; fai parfois des envies de le décorer...'^. » Doux enfant de la Germanie! C'est le même Mentlelssoh-i qui, après un concert où Berlioz avait fait entendre des symphonies gigantesques, jouées par des masses d'exécutants.

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