‹ Correspondance inédite, 1819-1868; avec une notice biographique par Daniel BernardChapitre 60 sur 91 · M, Auguste Morel souffrait d'une maladie d'yeux · texte numérisé non relu

M, Auguste Morel souffrait d'une maladie d'yeux

D HECTOR BERMUZ. 231

le camp! l'Opéra-Comique n'est pas un lieu public. » Nous avons un haut fonctionnaire qui ne va pas mal non plus do son côté; il répond à un homme de lettres qui était allé le remercier de la part de nos associations pour une faveur que ce grand hcmme leur avait accordée : « Je me f... de la reconnaissance des artistes! je n'ai pas fait cela pour eux. Les arts m'embrtent. » Vous voyez que les idées poétiques ont à se manifester dans un joli petit monde... L'empereur et l'impératrice sont allés voir le Cheval de bronze, il y a trois jours. Ils sont sortis très mécontents, dit-on. Je voudrais que vous entendissiez la musique qu'on fait à la cour de temps en temps... D'un autre côté, voilà ce pauvre roi de Prusse qui perd la tête; je ne sais si son frère aura autant que lui le sentiment des arts. Les petites cours allemandes, où l'on aime la musique, ne sont pas riches, et la Russie (comme l'Angleterre) est tout acquise aux Italiens.

Reste la reine Pomaré; mais Taïti est bien loin. Encore assure-t-on que la gracieuse Amiata-Pomaré préfère à tout les jeux de cartes, les cigares et l'eau-de-vie. Le Brésil est à Verdi. Si nous allions en Chine!...

k M. HANS DE BULOW.

Paris, 20 janvier 1858.

Je vous remercie de votre charmante lettre, cliarinante par son style, par la cordialité qui l'a dictée, par les bonnes

2S2 CORUKSPONDANClî INÉDiTE

nouvelles qu'elle m'apporte, cliarnianle de tout point. Jo l'ai lue avec bonheur, comme ua chat boit du lait.

Aussi ne tarderai-je pas à vous répondre. Je m'étais levé avec l'intention de travailler exclusivement à ma parution aujourd'hui; mon feu était allumé, ma porte fermée; pas d'importuns, pas de crétins possibles, et voilà votre lettre qui vient renverser tous mes beaux projets de travail, et je cède au plaisir de causer avec vous et je dis comme le Romain (sic) : « A demain les affaires sérieuses M » Non pas que je croie vous intéresser en vous répondant, mais je vous réponds avec un plaisir extrême; c'est de l'égoiime pur, concentré, sans alliage, un égoïsme élément (pour parler comme les chimistes).

Votre foi, votre ardeur, vos haines môme, me ravissent. J'ai, comme vous, encore des haines terribles et des ardeurs volcaniques; mais, quant à la foi, jo crois fermement qu'il n'y a rien de vrai, rien de faux, rien de beau, rieu de laid... N'en croyez pas un mot, je me calomnie... Non, non, j'adore plus que jamais ce que je trouve beau, et la mort n'a pas, à mon sens, de plus cruel inconvénient que celui-ci : ne plus aimer, ne plus admirer. Il est vrai qu'on ne s'aperçoit pas qu'on n'aime plus. Pas de philosophie, autrement dit, pas de bêtises.

Vous avez donc osé entreprendre une série de concerts, et à Berlin encore! une ville, non pas glaciale (un bloc de glace est beau, cela rayonne, cela a du caractère), mais

1. Chacun sait que ce n'est pas un llorriaia, niais Archias, tyran de Ttiébes, qui prononça c.tle lani ■use plirase, au milieu d'un repas. Nous avons cru, par excès de scrupul'i peut-être, devoir respecter le lapsus calami de Berlioz.

r'tlECTOR UEIILIOZ. 2S3

une ville qui dégèle, froide, humide. Et puis des luthériens!... dos gens qui ne rient jamais, des blonds sans être doux... Voyez comme je divague, j'ai été blond et je ne suis pas doux... Riez, je vous le permets, tout m'est égal.

Votre progranmie était fort beau: vous m'avez fait l'injure de supposer que rien autre que le sort de mes deux morceaux ne pouvait m'intéresser dans le récit que vous m'avez fait des suites de ce concert. Vous ne m'avez parlé ni de votre Ouverture ni des morceaux de Liszt; vous m'avez calomnié. Mais je vous pardonne. Encore une fois, tout m'est égal, excepté que l'on m'attribue la musique des chefs de l'éiiole parisienne. Ce n'est pas la première fois (comme vous le pensez) que les Berlinois ont subi mon ouverture de Cellini; je la leur fis avaler deux fois, il y a quinze ou seize ans, à mes concerts du théâtre. Je me rappelle même que notre ami Schlesinger, après la seconde audition, vint tout étonné me demander si cela était beau... Comme je ne voulais pas le tromper, je lui répondis que oui. Mais il ne me crut pas. Les critiques luthériens n'on*^ pas trop éreinté, dites-vous, le Pâtre breton. Ce sont des gens honnêtes, après tout, et en entendant l'accord de mi j> :

ils sont franchement convenus que cet accord, bien qu'écrit par moi, n'était pas devenu faux. Notre maniaque de le Revue des Deux Mondes n'est pas de cette probité-là *, et

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