‹ Correspondance inédite, 1819-1868; avec une notice biographique par Daniel BernardChapitre 61 sur 91 · P. Scudo, dont il est question dans la Notice · texte numérisé non relu

P. Scudo, dont il est question dans la Notice

quand ou lui tait entendre un accord de mi\; sorti de ma plume, il déclare l'accord intolérable.

Baisez la main, de ma part, je vous prie, à mademoiselle Milde quand vous la verrez, et remerciez-la de son courage à chanter l'accord de mi [? quand même.

Les parties d'orchestre et de chœur de l'Impériale sont à vos ordres, et je vous les enverrai quand vous le désirerez; seulement je n'ai pas la traduction allemande du texte de celle cantate, et je ne suppose pas qu'on puisse faire chanter du français par des choristes allemands. Comment tournerez-vous cette difficulté? Répondez-moi à ce sujet; après quoi, je ferai ce que vous voudrez et je vous donnerai quelques indications pour l'exécution du morceau.

Je fais des vœux pour la prospérité de votre pieuse entreprise; mais, entre nous, je tremble qu'elle ne vous coûte de l'argent; à moins que votre orchestre ne soit d'un bon marché extrême. Ici, une pareille crainte serait déraisonnable: il n'y a rien à craindre, on est sûr de ne pas faire les frais.

U faut que je vous dise que Brandus vient de faire une espèce de nouvelle édition de Roméo et Juliette., grande partition et parties séparées, contenant une foule de corrections et quelques petits changements de détail assez importants. C'est d'après ces corrections qu'a été rédigée la partition de piano et chant, avec double texte allemand et français, qu'on va publier prochainement à Leipzig. Si jamais vous aviez envie d'exécuter quelque fragment de Roméo et Juliclte à vos concerts, ne le faites pas sans me prévenir; je vous indiquerai les morceaux oii il y a des changements.

d'iiectou iu:iii,io/,. 2;>.j

Vous nie (k'iiiuiidL'z ce que je fais. J'achève lea Ttoycns. Depuis quinze jours, il m'a été impossible d'y travailler. J'en suis à la catastrophe finale; Énée est parti, Didon l'ignore encore, elle va l'apprendre, elle pressent le départ...

Quis fallerc possit amantem?

Ces angoisses de cœur à exprimer, ces cris de douleur à noter, m'épouvantent... conunent vais-je m'en tirer? Jo suis surtout inquiet sur l'accentuation de ce passage dit par Anna et Narbal au milieu de la cérémonie religieuse de prêtres de Pluton :

S'il faut enfin qu Énée aborde en Italie,

Qu'il y trouve un obscur trépas!

Que le peuple latin à l'Oaibrien s'allie,

Pour arrêter ses pas!

Percé d'un trail vulgaire en la mêlée ardente, Qu'il reste ;;bandonné sur l'arène sanglante " Pour ser.vir de pâture aux dévorants oiseaix! Entendez-vous, Hécate, Érèbe, et toi. Chaos?

Est-ce une imprécation violente? est-ce de la fureur concentrée, sourde?... Si cette pauvre Rachel n'était pas morte, je serais allé le lui demander. Vous pensez, sans doute, que j'ai bien de la bonté de me préoccuper ainsi de la vérité d'expression, et que ce sera toujours assez vrai pour le public. Oui, mais pour nous?... Enfin, je trouverai peutêtre.

Vous ne sauriez, mon cher Bulow, vous faire une idée juste du flux et du reflux de sentiments contraires dont j'ai le cœur agité depuis que je travaille à cet ouvrage. Tantôt c'est une passion, une joie, une tendresse dignes d'un artiste

2o6 CORRESPONDANCE INÉDITE

de vingt ans. Puis c'est un dégoût, une froideur, une répulsion pour nipi travail, qui m'épouvantent. Je ne doute jamais : je crois et je ne crois plus, puis je recrois... et, en dernière analyse, je continue à rouler mon rocher... Encore un grand effort, et nous arriverons au sommet de la montagne, l'un portant l'autre.

Ce qu'il y aurait de fatal en ce moment pour le Sysiphe, ce serait un accès de découragement venu du dehors; mais personne ne peut me décourager, personne n'entend rien de ma partition, aucun refroidissement ne me viendra par suite des impressions d'autrui. Vous même, vous seriez ici, que je ne vous montrerais rien. J'ai trop peur d'avoir peur.

J'ai ajouté une fin au drame, fin bien plus grandiose et plus concluante que celle dont je m'étais contenté jusqu'à présent. Le spectateur verra ainsi la tâche d'Enée accomplie, et Clio s'écrie à la dernière scène, pendant que le Capitole romain rayonne à l'horizon :

Fuit Troja!... Stat Romal

11 y a là, en outre, une grande pompe musicale, dont il serait trop long de vous expliquer le sujet.

Voyez avec quelle naïveté je me laisse aller à vous parler de tout cela. Voilà ce que c'est que de m'écrire des lettres comme celle que je viens de recevoir de vous. 11 ne faut pas porter une vive lumière aux yeux d'un homme enrhumé, si l'on ne veut pas le faire éternuer pendant une demi-heure.

Mais voilà mes éttrnuements finis. Adieu; écrivez-moi souvent, je m'engage à vous répondre en style de notaire et fort laconiquement. Je ne suis pas féroce...

d'hECTOR BERLIOZ. 257

P.-S. — Gounod vient de l'aire un joli petit oix-ra-boiifie, le Médecin malgré lui. Voyez mon teuillelon qui paraîtit vendredi ou samedi prochain.

A LOUIS BERLIOZ

Paris, 2* janvier [1858].

Cher ami,

La poste des Indes part le 10 et le 26 de chaque mois ; je 'écris donc un peu plus tôt ma seconde lettre pour qu'elle puisse te parvenir en mrme temps que ma première. Il s'est passé de terribles choses depuis le 10 de ce mois. Tu le sais peut-être déjà, une troupe d'effroyables bandits est venue entourer la voiture de l'empereur au moment où il se rendait avec l'inipératrice à la représentation au bénéfice de Massol à l'Opéra. Ces monstres ont jeté des bombes fulminantes dont l'explosion a tué un grand nombre de personnes et de chevaux, criblé la voiture de l'empereur, etc., etc. Par leplus grand des bonheurs, l'empereur n'a pas été atteint; la charmante impératrice n'a pas même perdu un instant son sang-froid. Ils ont été admirables de courage et de présence d'e-prit tous les deux, au milieu de cette scène de carnage à la porte de l'Opéra. Toute l'Europe, tu le penses, est en émoi d'un pareil événement.

J'ai vu madame Lawsson en lui portant une loge pour rOpéra-Comique. Morel m'a écrit que M. Lecourt était à

Paris; mais ce dernier n'est pas venu nie voir, et j'en suis à me demander pourquoi. Cet excellent Morel n'a voulu accepter que la moitié de ce que je lui avais envoyé pour tes frais de séjour chez lui et m'a renvoyé le reste.

J'ai été encore bien malade et au lit ce mois-ci; me voilà rie nouveau sur pied et je reprends le travail interrompu de ma partition. Avant-hier, j'ai fait une lecture de mon poème des 7'ro?/nis chez notre confrère de l'Institut M. Hittorf. Il y avait une grande réunion de peintres, statuaires, architectes de l'Institut ; M. Blanche, secrétaire du ministre d'État; M. de Mercey, directeur des beaux-arts, etc., etc. J'ai eu un véritable succès; on a trouvé cela grand et beau, on m'a interrompu plusieurs fois par des applaudissements. Enfin, cela m'a rendu un peu de courage pour achever mon immense partition.

Voilà à peu près toutes mes nouvelles, cher Louis ; ma sœur m'écrit de temps en temps de charmantes lettres; mon onde est à Cannes dans le Midi, où il se chauffe au soleil pendant que nous grelottons à Paris. J'ai reçu, il y a quelques jours, une longue lettre de M. de Bulow, l'un des gendres de Liszt, celui qui a épousé mademoiselle Cosima. 11 m'appj-end qu'il a donné sous sa direction un concert à Berlin et qu'il y a fait exécuter avec grand succès mon ouverture de Cellini et le petit morceati de chaot : le Jeune Pâtre breton. Ce jeune homme est l'un des plus fervents disciples de cette école insensée qu'on appelle en Allemagne l'école de l'ay^nir. Ils n'en démordent pas et veulent absolument que je sois leur chef et leur porte-drapeau. Je ne dis rien, je n'écris rien, je ne puis que les laisser faire; les gens de bon sens sauront voir ce qu'il y a de vrai.

D'HECTOR TiERLIOZ. 2S9

AU MÊME

Paris, 9 février 1858.

Cher Louis,

Le courrier des Indes part demain et j'ai tout juste aujourd'hui quelques instants pour causer un peu avec toi. Je suis bien impatient de recevoir de tes nouvelles ! Comment auras-tu fait cotte longue traversée? comment te portes-tu? comment te trouves-tu à bord? n'oublie aucun de ces détails. Ici, on ne va pas bien. Je suis, moi, assez passablement remis en ce moment; mais ma femme est presque toujours ;ui lit et fort souffrante, et se tourmentant beaucoup.

J'ai aussi une triste nouvelle à t'annoncer; le pauvre M. Lawsson est mort ces jours-ci. Il s'est éteint sans agonie, sans souffrance, comme une lampe qui n'a plus d'huile. Mon oncle est toujours à Cannes en Provence.

Je travaille tant que je peux pour finir ma partition et j'avance peu à peu. J'en suis à cette heure au dernier monoligue de Didon : « Je vais mourir dans ma douleur immense submergée. »

Je suis plus content de ce que je viens d'écrire que de tout ce que j'ai fait auparavant. Je crois que ces terribles s ('nés du cinquième acte seront en musique d'une vérité di'chirante.

Mais j'ai encore modifié cet acte. J'y ai foit une large coupure et j'y ai ajouté un morceau de caractère^ dçstin^ h

contraster avec le style épique et passionné du reste. C'est une chanson de matelot; je pensais à toi, cher Louis, en l'écrivant et je t'en envoie les paroles. Il fait nuit, on voit les vaisseaux troyens dans le port : Ilylas, jeune matelot phrygien, chante, en se balançant au haut du mât d'un navire.

Vallon sonore

Où, dès l'aurore.

Je m'en allais chantant, hélas !

Sous tes grands bois chantera-t-il encore

Le pauvre Hylas?

Berce mollement sur Ion sein sublime, 0 puissante mer, l'enfant de Dindymel

Fraîche ramée

Retraite aimée, Contre les feux du jour, hélas!

Quand rendras-tu ton ombre parfumée

Au pauvre Hylas? Berce mollement sur ton sein sublime, 0 puissante mer, l'enfant de Dindymel

Humble chaumière,

Où de ma mère, Je reçus les adieux, hélas!

Reverra-t-il ton heureuse misère

Le pauvre Hylas?

Berce mollement sur ton sein sublime, 0 puissante mer, l'enfant... (Il s'endort).

■Voilà à peu près toutes mes nouvelles, cher ami. Je suis allé au bal des Tuileries mercredi dernier; mais il y avait une telle foule, qu'il n'y avait pas moyen même d'apercevoir l'empereur ni l'impératrice, et je suis revenu à onze heures, trop heureux de n'avoir pas été^élouiîé et d'avoir retrouvé

u HiJCTOR BERMOZ. 2fil

mon paletot. Je ne puis te donner des nouvelles d'Alexis', je ne l'ai pas vu depuis longtemps. Adieu, cher enfant ; j'ai un long et filandreux article à faire, il faut que je me résigne à y travailler.

Jules B*** est revenu avant-hier d'une tournée dans les provinces. Il est maintenant fixé à Paris avec une pauvre peti'e position, qui le fait terriblement travailler et lui donne à peine de quoi vivre. Un garçon d'une pareille intelligence et datant d'esprit!... voilà la vie.

Adieu. Je t'embrasse de tout mon cœur, cher Indien, reviens-moi vite bien portant, bien savant, bien en argent, et tout ira merveilleusement.

4U MÊME

Paris, 5 mai 1S58.

Cher Louis,

Enfin, voilà une lettre de toi ! je commençais à être inquiet. Voilà de bien bonnes nouvelles ; tu es bien portant, content de toi et de ton entourage... Mais tu me fais craindre une plus longue absence... Si vous allez en Chine, ma lettre te parviendra-t-elle ? je t'écris à tout hasard. J'ai été et je suis encore malade; j'ai eu la grippe et d'autres maux.

1. M. Alexis Bertschold, dont il a déjà été question plusieurs fois.

262 COnuESPONDANCE INÉDITE

encore. Dimanche dernier, j'avais à diiiger au Conservatoire le concert de Litoltï, un de mes amis d'Allemagne. Nous avions un orchestre modèle, le premier peut-être qu'on puisse entendre en Europe. Litolff m'avait demandé doux morceaux de ma composition : la Captive et la Fête de Roméo et Juliette. J'ai eu un succès prodigieux, fracassant ; que n'étais-tu là 1 C'était un véritable tremblement de salle.

Le lendemain, lundi, je suis allé à la réception des Tuileries. L'empereur ni'a vu, m'a abordé et m'a demandé des nouvelles de mon opéra; je n'ai pas manqué de* le prier de prendre connaissance du poème, et il m'a répondu que cela l'intéresseraitbeaucoup, que je devrais lui demander une audience pour cela. Elle .sera pour la semaine prochaine. J'ai bien des choses à dire à l'empereur; Dieu veuille que je n'oublie pas les plus essentielles!

Les chances paraissent peu favorables pour faire monter mes Troyens à l'Opéra. Il est question d'y donner l'an prochain un grand ouvrage d'un amateur, le prince Poniatowski!!!!!

Nous avons eu ici dernièrement des craintes très vives sur une guerre entre la France et l'Angleterre. Heureusement ces craintes sont tout à fait dissipées.

J'avais envoyé un billet à Alexis pour le concert de dimanche dernier; je sais qu'il y était, mais je n'ai pas pu le voir.

Adieu, cher enfant, cher Louis, cher lieutenant! continue à marcher sérieusement à ton but et tu l'atteindras. Je t'embrasse avec une affection qui semble s'accroître de jour en jour. Je te réembrasse-

d'jiectou HERIJOI!. 2G3

XGV.

A M. AUGUSTE MOREL

Paris, 13 février I8â9.

Mon cher Morel,

Ou en êtes-vous de vos répétitions? donnez-moi donc de vos nouvelles. J'ai vu deux fois dernièrement M. de Rémusat, qui ne m'a rien appris de précis au sujet de votre opéra. Ici, rien de nouveau; à l'heure qu'il est, on refait encore certaines scènes de YHerculanum de David. On nous annonce pour la fin du mois le Faust de Gounod, dont je crois qu'il faut bien augurer. On en dit beaucoup de bien.

Louis va arriver dans un mois, j'espère; soyez assez bon pour lui remettre la lettre ci-jointe. Je compte le retrouver tout à fait sérieux, et décidé à travailler vaillamment pour son examen. J'ai été bien malade il y a six semaines; je commence à me remettre, grâce aux soins du fameux docteur Noir, le sauveur de notre ami Sax. Vous savez que Sax avait un cancer mélanique à la lèvre supérieure; il était condamné par toute la faculté de Paris. Et le voilà radicalement guéri; son affreux bubon delà lèvre est tombé, il n'y païaît plus. Jeudi prochain, les amis de Sax, en très grand nombre, donneront au docteur Vriès (c'est son nom) u!i dîner à l'hôtel du Louvre, qui promet d'être fort "•ai et rn^-nT^ miiMCHl.

Les Troyens sont toujoius là, attendant que le théâtre de l'Opéra devienne praticable. Après David, nous aurons le prince Poniatow.ski ; après le prince, nous aurons le duc de Gotha, et, en attendant le duc, on traduira la Scmiramide dii Rosbini.

AU MÊME

Paris, H 8 mars 1859.

Je n'ose vous engager à faire le voyage de Paris pour faire soigner vos yeux ; les cures du docteur Vriès dans cette spécialité ne me sont pas connues; il est en outre en ce moment et il sera de plus en plus inabordable; il faut faire queue chez lui pendant quatre ou cinq heures sans être sûr de pouvoir lui parler, et il vous demandera plusieurs mois pour suivre son traitement. Quant à moi, je suis depuis plus de dix jours repris de mes infernales coliques qui ne me quittent pas une heure sur vingt-quatre. Rien n'y fait.

Je me Ibrce pourtant à vaincre ma faiblesse, pour organiser un concert spirituel à l'Opéra-Comique le samedi saint. Il faut gagner de l'argent, et, ce jour-là, je suis à peu près sûr de rempHr la salle. Ce pauvre Louis, qui n'a jamais rien entendu de moi, sera cette fois au moi:is à Paris. Je commence à m'élonner du retard de l'arrivée de son navire. Mille amitiés à Lecourl. J'ai un nouveau patron pour mon opéra, un preneur très chaud; c'est M. Véron,qui a

D'hECTOR BERLIOZ. 26"

voulu entendre dernièrement une lecture du poème et qui en dit partout de magnifiques choses. Il déclare le cinquième acte un chef-d'œuvre, en ajoutant que, s'il était directeur, il dépenserait cent cinquante mille francs pour monter cela.

11 est vrai que les paroles ne l'engagent à rien ; mais elles font sensation parmi les gens de l'Opéra. Peu à peu, seront-ils forcés de venir vers la montagne?... en tout cas la montagne s'obstine à ne pas aller à eux. Je n'ai jamais parlé de mon ouvrage à Royer et je ne lui en parlei'ai jamais.

Pauvre ami, je vous plains d'être ainsi harceié par vos chanteurs. Adieu.

Patience et longueur de temps Fout plus que force ni que rage.

Embrassez Louis pour moi trente ou quarante iois.

Page 1