‹ Correspondance inédite, 1819-1868; avec une notice biographique par Daniel BernardChapitre 64 sur 91 · M. Walewski · texte numérisé non relu

M. Walewski

Il se passe en ce inonient des choses si étranges dans notre monde de l'art! On ne peut pas sortir à ropéra des études du Tannhaii$er de Wagner; on vient de donner à rOpéra-Comique un ouvrage en trois actes d'Ofïcnbach (encore un Allemand) que protège M. de Mornj^ Lis mon feuilleton qui paraîtra demain sur cette horreur.

Tu as ri de l'iiistoire des cantatrices chinoises, dans le dernier; mais tu ne sais pas que je pensais en t'écrivant à une de tes connaissances, mademoiselle X***, qui, dans un concert, a égorgé des cavatines de la façon la plus révoltante. Jamais cuisinière ne chanta ainsi! J'élais furieux. Et, comme elle tournait autour de moi, après son exécution^ pour me soutirer un compliment, j'étais bien décidé, si elle m'eût fait une question, à lui répondre: « Mademoiselle, c'est horrible ! et vous devriez vous cacher! » Elle va être furieuse de n'être pas nommée dans mon compte rendu. Tu ne me dis pas quel est ton titre maintenant, quels sont en somme tes appointements. Je no sais à cet égard rien de positif. Et quand reprends-tu la mer?

Le Théâtre-Lyrique va toujours fort mal. Il commence à ne plus payer ses artistes.

Bénazet est ici ; il m'a engagé pour Bade. Je lui ai promis mon opéra en un acte pour son nouveau théâtre qu'on bâtit à Bade.

Voilà toutes mes nouvelles. Adieu, cher ami;ja t'embrasse, nous t'embrassons de tout notre cœur.

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eu.

AU MEME

Paris, 14 février 1861.

Cher ami,

Je te remercie de ta lettre que j'espérais chaque jour. Je te vois pourtant encore dans un état d'esprit qui me tourmente ; je ne sais pas quels rêves tu as caressés qui te rendent pénible ta position actuelle; tout ce que je puis te dire, c'est qu'à ton âge j'étais fort loin d'être aussi bien traité du sort que tu l'es.

Bien plus; je n'avais pas espéré quand tu as été reçu capitaine que tu aurais un emploi même modeste si promptement. Ton impatience de parvenir est toute naturelle, mais exagérée. 11 faut te le dire et te le redire. Un an quelquefois amène plus de changements imprévus dans la vie d'un homme que dix ans d'efforts fiévreux.

Que puis-je te dire pour te faire prendre patience? tu te tourmentes pour des niaiseries, et tu as une matrimoniomanie qui me ferait rire, si ce n'était pas triste de te voir aspirer avec tant d'âpreté à la chaîne la plus lourde qui se puisse porter, et aux embarras et aux dégoûts du ménage, qui sont bien ce que je connais de plus désespérant et aussi de plus exaspérant. Tu as, à vingt-six ans, 1 ,800 francs d'appointements et la perspective d'un avancement peut-être rapide. Moi, quand j'ai épousé ta mère, j'avais trente ans, je ne possédais que 300 francs^ que mon ami Gounct m'avait

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prêtés, et le reste de ma pension du prix de Ruaie qui ne devait durer que dix-huit mois. Après cela, rien, qu'une dette de ta mère, à peu près -1 -4,000 francs (que j'ai payés peu à peu); et je devais envoyer de temps en temps de l'aigent à sa mère, qui liabitait l'Angleterre; et j'étais brouillé avec ma famille, qui ne voulait plus entendre parler de moi; et j'avais, au milieu de tous ces embarras, à faire ma première trouée dans le monde musical. Compare un peu ce que j'ai dû .voullrir alors avec ce qui te mécontente si fort aujourd'hui.

Encore à présent, crois-tu que ce soit gai, d'être forcé, contraint, de rester à cette infernale chaîne du feuilleton qui se rattache à tous les intérêts de mon existence? Je suis si malade que .a plume à tout instant me tombe de la main, et il faut pourtant m'obstiner à écrire pour gagner mes misérables cent francs, et garder ma position armée contre tant de drôles qui m'anéantiraient s'ils n'avaient tant de peur. Et j'ai la tête pleine de projets, de travaux, que je ne puis exécuter à cause de cet esclavage ! Tu te portes bien, et moi, je me tords du matin au soir dans des souffrances sans répit et auxquelles il n'y a pas de remède.

Depuis un mois je n'ai pu trou.ver un seul jour pour travailler à ma partition de Béatrice. Heureusement, j'ai du temps pour l'achever. Je suis allé lire la pièce à M. Uenazet, qui s'en est montré enchanté. Cet opéra ser? donc joué à Bade sur le nouveau ihérure; et le sort des Troyens est toujours incertain. J'ai eu une longue conférence, il y a huit jours, avec le ministre d'État à ce sujet; je lui ai raconté toutes les vilenies dont j'avais été victime. t\ m'a demandé à connaître mon poème; je le lui ai porté le ion-

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demain, et depuis lors je n'ai pas de nouvelles. L'opinio.,, publique s'indiyiie de plus en plus de me voir laissé en dehors de J'Oi)ora quand la protection de l'ambassadrice d'Autriche y a lait entrer si aisément Wagner.

En attendant, la gravure de ma partition se poursuit tout doucement; elle ne sera probablement pas terminée avant trois mois. Je ne sais si je t'ai dit que je venais de faire un double chœur pour deux peuples, chacun chantant dans sa langue. C'est pour les orphéonistes français qui vont au mois de juin faire une seconde visite aux orphéonistes de Londres ; les Anglais chanteront en anglais et les Français en français. On étudie déjà ici le chœur français et tous ces jeunes gens sont dans un entrain d'enthousiasme que je ne demande qu'à voir se continuer jusqu'au bout. Ce sera curieux, un duo chanté au Palais de cristal par huit ou dix mille hommes, mais je n'irai pas l'entendre. Je n'ai pas d'argent à dépenser en parties de plaisir.

La Société des concerts du Conservatoire va me demander un fragment de la Damnation de Faust pour une de ses prochaines séances, on m'en a prévenu. Comme cela ne lui coûtera rien, cela se fera.

Voilà où j'en suis. Marie te remercie de ton bon souvenir; elle est aussi toujours malade.

Je ne reçois pas plus que toi de nouvelles de là-bas. Cha^ cun pour soi et Dieu pour personne! voilà le vrai proverbe. Tu as au moins, toi, un père, ami, camarade, frère dévoué qui t'aime plus que tu ne parais le croire, mais qui voudrait bien voir ton caractère se raffermir et devenir plus elairvoyant.

cm.

AU MÊME

Paris, 21 février [186IJ.

Cher ami,

Tu me dis qu'il est inutile de l'écrire à Marseille avant la fin de mars ; puis tu me pries à la fin de ta lettre de l'écrire encore... Si tu ne bats pas un peu la campagne, tu as du moins l'air de la maltraiter.

Eh bien, voilà, je t'écris; je viens de me lever, il est trois heures de l'après-midi. Je ne puis travailler, que puis-je faire de mieux que de causer avec toi ? Je ne sais ce que tu veux dire avec ton cauchemar de Vabordage; nous ne sommes pas en temps de guerre. Je n'ai pas entendu parler de l'aventure du père Archange.

Scribe est mort hier dans sa voiture. On a arrêté Mires pour quelques menus millions. M. Richemont, un receveur compromis là dedans, s'est pendu hier. Murger est mort, Eugène Guinot est mort, Chélard est mort à Weimar. Cela va bien.

Les professeurs de chiffres (musique en chiffres) m'ont provoqué dernièrement; tu as vu dans mon article du 19, à quoi leur instance a abouti et quel coup de poing ils m'ont obligé de leur donner sur la tête. Fais lire cela à More), qui fut insulté par eux il y a quelques années.

Que tu es donc provincial et enfant de t'étonnor (p!C les journaux ne parlent paa de moi ! Hé ! que veux tu qu'ils

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en disent? Crois-tu que le monde se préoccupe de ce que je fais?

Le duo pour les deux peuples est fait; on l'étudié à Paris et à Londres. Wagner fait tourner en chèvres les chanteut.es, les chanteurs et l'orchestre et le chœur de l'Opéra. On ne peut pas sortir de cette musique du Tannhaiiscr. La dernière répétition ijénérale a été, dit-on, atroce t.t n'a fini qu'à une heure du matin. Il faut pourtant qu'on en vienne à bout. Liszt va arriver pour soutenir l'école du charivari. Je ne ferai pas l'article sur le Tannhaiiser, j'ai prié d'Ortigue de s'en charger. Cela vaut mieux sous tous les rapports et cela les désappointera davantage. Jamais je n'eus tant de moulins à vent à combattre que cette année; je suis entouré de fous de toute espèce. Il y a des instants où la colère me suffoque.

Adieu; il faut que j'essaye de sortir, de marcher; si je ne puis pas, je reviendrai me coucher.

ÂO MÊME.

Paris, mardi matin 5 mars [186H].

Cher ami,

J'ai vu hier le général Mellinet: il va écrire pour toi à l'amiral de La Roncière, je lui remettrai demaip une note qu'il m'a demandée à ce sujet.

On est très ému dans notre monde musical dîi -^candaîe

que va produire la représentation du. Tannhaûser ; je ne vois que des gens furieux; le ministre est sorti l'autre jour de la répétition dans un état de colère!... L'empereur n'est pas content; et pourtant il y a quelques enthousiastes de bonne foi, même parmi les Français. Wagner est évidemment fou. Il mourra comme Jullien est mort l'an dernier, d'un transport au cerveau. Liszt n'est pas venu, il ne Sera pas à la première représentation; il semble pressentir une catastrophe. Il y a, pour cet opéra en trois actes, i60,G00 francs de dépensés à l'heure qu'il est. Enfin, c'est vendredi que nous verrons cela.

Comme je te l'ai dit, je ne ferai pas l'article là-dessus, je le laisse faire par d'Ortigue. Je veux protester par mon silence, quitte à me prononcer plus tard si l'on m'y pousse. On parle vaguement des Troycns, dans le monde oiTiciel ; on va, dil-on, s'en occuper... Je ne sais rien de positif, nous allons voir.

GV.

A M A D A Jl E W A S S A R T .

14 mars 1861'.

Eh! oui, parbleu! à ce soir donc!

Ah! Dieu du ciel, quelle représentation! quels éclats de rire! Le Parisien s'est montré hier sous un jour tout nouveau; il a ri du mauvais style musical, il a

1. Écrite le lendemain de la première représentation du Tanii» haiiser.

d'iiectou nFni.ioz. 279

ri des polissonneries d'une orchestration bouflonne, il a ri des naïvetés d'un hautbois; enfin il comprend donc qu'il y a un style en musique.

Quant aux horreurs, on les a siflflées splendidement.

Tâchez donc de ne jamais mieux jouer que la dernière fois; si vous continuez à faire des progrès, vous tomberez dans le puits de VA venir.

La perfection suffit.

A LOUIS BERLIOZ

Mardi, 21 mars flSCI}.

Cher Louis,

Je ne sais si ce billet te parviendra. Je te l'écris cependant pour te souhaiter un bon voyage et t'embrasser avant \on départ. Je profite d'un instant où je suis seul dans la chambre du jury. C'est pour moi une corvée abominable que cette session du jury. Ce matin, j'ai dû faire un tel effort pour me lever que les vomissements m'ont pris. En ce moment je vais mieux. La deuxième représentation du Taiwhauffer a été pire que la première. On ne riait plus autant; on était furieux, on sifflait à tout rompre, malgré la présence de l'empereur et de l'impératrice qui étaient dans leur loge. L'empereur s'amuse. En sortant, sur l'escalier, on traitait tout haut ce malheureux Wagne»* de gr^^

din, d'insolent, d'idiot. Si l'on continue, un de ces jours la représentation ne s'achèvera pas et tout sera dit. La presse est unanime pour l'exterminer. Pour moi, je suis cruellement vengé.

AU MÊME

Paris, 18 avril if&i.

Cher Louis,

Donne-moi de tes nouvelles, si tu peux m'écrire une lettre sans les coups de couteau que contenait ta dernière. Je suis plus malade aujourd'hui qu'à l'ordinaire; j'ai un feuilleton à faire que je n'ai pas la force de commencer. On m'a fait au Conservatoire une ovation rare après l'exé- ('ution des scènes de Faust. M. de Rémusat, qui y était, a dû écrire cela à Morel ou à Lecourt. On continue tout doucement les répétitions du Freyschiitz à l'Opéra. J'ai dîne chez l'empereur il y a huit ou dix jours; j'ai pu à peine échanger trois mots avec lui et je me suis ennuyé splendidement.

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