‹ Correspondance inédite, 1819-1868; avec une notice biographique par Daniel BernardChapitre 65 sur 91 · CVIII · texte numérisé non relu

CVIII

AU MEME

Vendredi, 4 mai flSGlV

Cher ami,

Depuis ta dernière lettre, j'ai eu de les nouvelles par Lecourt, que j'ai chargé aussi de te donner des miennes. Hier soir, il y a eu une audition de quelques scènes des

D'hECTOR BERLIOZ. 281

Trnrjrns chez M. E. Berlin ; grandissime succès, étonnemont de tout le monde do l'opposition que je trouve à 1 Opéra.

Enthousiasme du secrétaire intime du ministre, lequel ministre d'État m'a invité à dîner pour lundi prochain; et ce sera comme au dîner de l'empereur, on me parlera de la pluie et du beau temps. Et il faut souffrir cette outrageante indifférence! et je suis sur que j'ai fait une grande œuvre, plus grande et d'un plus noble aspect que ce qu'on a fait jusqu'à préseni!... Et il faut mourir à petit bruit, écrasé sous les pieds de ces lourds animaux! Ah! tu te décourages! et que ferai-je donc aussi?... Je ne puis que pâtir et me taire- Mais la vie est bien dure et bien lourde aussi. Je ne puis encore me remettre à l'œuvre pour Béatrice et Béaédict; il faut pourtant finir cette partition. Celle-là au moins sera jouée; mais je suis malade et tiraillé partant d'occupations diverses, tant d'ennuis de toute espèce! , Adieu; je t'embrasse de tout mon cœur.

AU MÊME

Paris, 2 juin H86<.

Je te vois très tourmenté; je ne puis rien te dire de rassurant. Alexis cherche à te trouver une place à Paris, »t c'est précisément parce qu'il la cherche, qu'il ne la

trouvera pas. Je suis aussi incapable que lui de changer ta position. C'est à toi à te faire ton sort et à ne pas te mettre dans des embarras dont personne au monde ne pourra t'aiûer à sortir. Je suis allé chez madame Lawsson ; elle va mieux, elle était sortie. Les répétitions du Freyschiitz sont abandonnées. On m'a fait perdre un mois pour rien.

Comme compensation on m'a demandé de monter YAlccste^ ainsi que j'avais monté Orphée au Théâtre-Lyrique, en m'offrant les droits d'auteur complets; pour des raisons musicales qu'il serait trop long de t'expliquer, j'ai refusé. On croit dans ce monde-là que l'on pourrait faire faire pour de l'argent les choses les plus contraires à la conscience de l'artiste; je viens de leur prouver que cette opinion était fausse.

i.es Troyens sont décidément admis à l'Opéra. Mais il y a Gounod et Gevaert à passer avant moi; en voilà pour dtfux ans. Gounod a passé sur le corps de Gevaert, qui devait être joué le premier. Et ils ne sont prêts ni l'un ni l'autre ; et moi, je pourrais être mis en répétition demain. Et Gounod ne pourra être joué au plus tôt qu'en mars 1862.

Mon obstination à refuser de monter ^icesfe fait du bruit et contrarie beaucoup de gens.

On ferait mieux de ne pas s'amuser à perdre du temps et de l'argent pour insulter un chef-d'œuvre de Gluck, et de monter les Troyens tout de suite.

Mais, comme le bon sens indique cela, c'est cela qu'on ne fera pas. Liszt vient de faire la conquête de l'empereur: il a joué à la cour la semaine dernière, et bier il a été

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nommé commandeur de la Légion d'honneur. Ah! quand on joue du piano!...

Je n'ai pas encore fini ma partition de Béatrice; je puis si rarement y travailler. Pourtant cela avance peu à peu.

ex.

AU MEME

[23 octobre <86i.]

J'ai reçu tes deux lettres avec les détails que contenait la première sur ta prochaine position. Je la trouve plus avantageuse que je n'avais espéré. Avec 200 francs par mois, étant logé et nourri (car ton navire est ta maison quand tu voyages), tu seras assez à l'aise. Mais tu ne me dis pas quelle assurance tu as d'être deuxième lieutenant. Je serai embarqué, me dis-tu, j'aurai tout. Qui donc a pu te dire guelque chose de positif à cet égard ? tu me le laisses ignorer complètement. Tâche d'observer la diète quand tes maux d'estomac te tourmentent; il paraît que c'est le grand moyen de les conjurer. J'ai travaillé hier pendant sept heures à un petit ouvrage en un acte qi)e j'ai entrepris; je ne sais si je t'en ai parlé. C'est très joli, mais très difficile à bien traiter. J'aurai encore longtemps à travailler au poème ; il m'arrive si rarement de pouvoir y songer avec suite. Puis la musique aura son tour. Rien de nouveau pour les Troycns, sinon que le Théâtre-Lyrique approche de plus en plus de sa ruine, pendant que sa nouvelle salle

s'élève. Je voudrais que la catastrophe fût déjà accomplie; on aurait une nouvelle administration moins malheureuse et moins maladroite que celle qui existe. Tu as donc entendu le finale Je la Vestale? Tu me dis le duo, tu te trompes. La phrase citée dans ta lettre appartient au finale, à moins qu'on n'ait fait à Marseille un pot-pourri des deux.

AU MÊME

Pans, lundi 28 octobre 1861.

Cher Louis,

Si je ne savais pas quelle détestable influence le chagrin peut avoir sur les meilleurs caractères, je serais capable de te répondre de tristes vérités ; tu m'as blessé au cœur et atrocement, et avec un sang-froid que dénota le choix de les expressions. Mais je t'excuse et je t'embrasse; tu n'es pas, malgré tout, un mauvais fils. Quelqu'un qui lirait ta lettre sans rien savoir de notre position à tous les deux, croirait que je suis sans affection réelle pour toi, que le monde dit que tu n'es fas mon fils; que j'aurais pu et que je pourrais, si je voulais^ te trouver une meilleure position, que j'ai tort de ne pas l'engager à venir à Paris solliciter une place, et à quitter celle que lu as; que je t'ai humilié en te comparant à je ne sais quel héros de Déranger auquel Ku fais allusion. Tiens, franchement et sans vouloir récriminer, tu as été trop loin... et j'éprouve une douleur qui ne m'était pas connue... De bonne foi, est-ce

d'hECTOU BERLIOZ. 285

ma faute si je ne suis pas riche, si je n'ai pas de quoi le fain- vivre tranquillo, en oisif, à Paris avec ta femme, ton enfant ou tes enfants, si tu en as d'autres?... Y a-t-il l'ombre de justice à me reprocher cela? Tu m'as écrit au milieu d'août à Bade; depuis lors, pas un mot; tu m'as laissé deux mois et demi sans savoir ce que tu étais devenu; Alexis n'en savait pas davantage. A présent tu m'écris avec des expressions d'ironie... Ah! pauvre cher Louis, ce n'est pas bien.

Ne t'inquiète pas de ce que tu dois à ton tailleur; le billet sera payé quand on me le présentera. Si tu veux que je te débarrasse plus tôt de cette dette, envoie-moi l'adresse du tailleur et j'irai l'acquitter. Il est vrai que je te croyais plus jeune; ne Vas-tu pas me faire un crime aussi de ne pas avoir la mémoire des dates? Est-ce que je sais quel âge avaient mon père, ma mère, mes sœurs, mon frère, quand ils sont morts; faut-il en conclure que je ne les aimais pas?... Ah! vraiment... mais j'ai l'air de me justifier. Oui, je le répète, le chagrin te fait délirer, et voilà pourquoi je ne puis que t'aimer et te plaindre davantage. Tu me parles de solliciter pour toi, mais qui? et pour obtenir quoi? Tu sais bien qu'il n'y a personne de plus maladroit que moi en sollicitations. Dis-moi clairement ce que je puis faire et je le ferai. Je n'ai pas reçu de lettre de Morel.

Que pourrait-il me dire?

Adieu, cher ami, cher fils, cher malheureux par ta faute et non par la mienne.

Jj t'embrasse de tout mon cœur et j'attends de tes nouvelles par le prochain courrier.

28f COnRESPONDANCE INÉDITE

A M. AUGUSTE MOREL

Pan<!, dimaiicho soir, <} mars 1862.

Mon cher Morel,

Soyez assez bon pour mo donner des nouvelles de Louis. Est-il parti pour les Indes? Ce que j'avais prévu est arrivé : il ne m'a pas écrit une ligne. Je ne puis vous dire à ce sujet rien que vous n'ayez dès longtemps deviné; mais j'avoue que ce chagrin est un des plus poignants que j'aie jamais éprouvés. Je vous écris au travers d un de ces abominables feuilletons dont on ne sait comment se tirer. Je cherche à soutenir un peu ce malheureux X... qui vient de faire un fiasco, comme on n'en vit jamais. Il n'y a rien dans sa partition, absolument rien. Comment soutenir ce qui n'a ni qs ni muscles? Et pourtant il faut que je trouve quelque chose à louer. Le poème est au-dessous de tout. Cela n'a pas l'ombre d'intérêt ni du bon sens. Et c'est son troisième fiasco. Eh bien, il en fera un quatrième! On ne fait plus des douzaines d'opéras... beaux. Paesiello en a écrit cent soixante-dix; mais quels opéras! et qu'en reste-t il ?

En fait de symphonies, Mozart en écrivit dix-sept dont trois sont belles, et encore!... Le bon Haydn seul a fait une grande quantité ûc jolies choses en ce genre. Beethoven a fait sept chefs-d'œuvre. IVlais Beethoven n'est pas un homme. Et quand on n'est qu'un homme, il ne faut pas trancher du dieu.

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