A PAUL S M I T II
Paris, 28 septembre 1861.
Vous êles un terrible homme. Votre article sur mon petit livre A travers chants contient, au début, un des plus a roces mots à double détente que des gens de noire profession aient jamais trouvé. J'en suis la victime, mais je l'admire et je vous l'envie. L'art avant tout!
Eh bien , voyez quelle est ma bonté d'âme et mon amour pour la famille des gens d'esprit: si je rencontrais jamais un mot de cette subtile férocité qui vous fût applicable, je ne vous l'appliquerais pas, non, croyez-moi; je le mettrais à l'adresse de quelqu'un de mes ennemis, qui, on le sait, ne sont pas de votre famille.
Quel est donc ce mot à la congrève, diront quelques gens qui ne voient pas aussi loin que leur nez? Je ne suis pas assez... ennemi de moi-même pour le dire. Qu'ils cherchent! En tout cas, je vous le pardonne, parce qu'il est beau, et que vous ne l'avez pas fait exprès. Mais ce que
1. C'était M. Éilouard Monnais qui écrivait sous ce pseudonyme dans la Gazette musicale. Il avait fait un article trùs bienveillant sur le livre intitulé A travers chants. L'apostrophe de Berlioz l'émut beaucoup; il chi^rcha vainement le mot à double délente qui avait excité les susceptibilités de son ami ; il ne le trouva pas. Nous lavons cherché, nous aussi, ce mot terrillo} nous ne l'avons pas découvert non plus.
D'HECTOR BERMOZ. 293
je ne vous pardonnerai jamais, c'est de n'avoir pas corrigé vos épreuves. Comment! vous me faites dire en citant ma prose : L'école du petit chien est celle des chanteuses dont lu toix extraordinairement étendue dans /e chant, pour étendue dans le haut. Ailleurs vous poussez rindificrencc pour le bon sens (d'autrui) jusqu'à me faire dire dans ma paraphrase du to be or not to bc: Ou s'armer contre ce torrent (/c MAURES, pour ce torrent de maux! C'est trop fort!
J'aimerais mieux que vous eussiez trouvé deux autres mots à double détente, comme le premier, et recevoir une vraie bordée de votre revolver, que de subir des coquilles de cette dimension, coquilles qui me feront prendre j oiir une huître. Je sais bien que vous l'avez l'ait exprès, à l'inverse du mot susmentionné; mais c'est justement pour cela que j'en conserverai une rancune avec laquelle j'ai le chagrin d'être, mon cher ami, votre tout meurtri (c'esL trop faible en français), yoiir murderca.
A LOUIS lîERMOZ.
Vers t863.
Cher ami.
Je viens de recevoir la triple lettre et j'en ai été vivement touché. Tu me dis des choses que je pense souvent, mais que jo n'écris jamais ; tu vois le monde intérieur que le vulgaire ne voit pas; merci, cher ami.
294 COURESPONDANCE INÉDITS
Je voudrais bien, comme tu le dis, passer quelque teu'ps à ton bor.l, sous le grand œil du ciel et loin de notre petit monde; et le te l'eusse dt^jà proposé, si je n'étais retenu par les liens de Gulliver, la santé, l'urgent, le mal de mer, mes petites places.
Je me suis levé aujourd'hui. On a trouvé le moyen de me replonger dans la musique, et le remède a opéré. Madame Demeur est venue me prier de lui apprendre son rôle d'Armide qu'on amis à l'étude au Théâli'e- Lyrique, et Carvalho est venu de son côté me demander de diriger ses répétitions. Je ne suis pas sûr qu'on parvienne à se tirer d'une si énorme tâche. Personne n'en connaît une mesure, ni un mot, ni une intention. Il faut tout leur apprendre; chacun marche à tâtons et patauge dans ce sublime. Alors, tous les jours madame Charton vient chez moi avec Saint- Saëns, le grand pianiste que tu connais et qui sait fort bien son Gliick, et nous travaillons à remonter cette pauvre femu :e, qui se décourage et qui ne comprenait RIEN d'abord à son rôle.
Tu sauras que le ministre des beaux-arts vient d'augmenter les appointements des professeurs du Conscrvatoin; et que les miens ont été doublés. Ainsi, an mois de mars prochain, au lieu de H8 francs par mois, je toucherai 236 francs. Cela m'aidera beaucoup.
J'ai à recevoir pour toi, ce mois-ci, trente francs pour un semestre de deux obligations ottomanes que j'ai achetées sur ton argent. Dans six mois, encore autant.
Te voilà rentier. Adieu, cette lettre m'a diablement fatigué. Qumd espèrss-tu venir me voir?
D HECTOR BET. MOZ. 295
A M. ET MADAME MASSAIIT.
Weitnur, <> avril 1863.
Que c'est gentil à vous, chers amis, de m'avoir écrit tous les trois ! Vous alh'z vous moquer de moi; eh bien, vous aurez tort; cette idée m'a ravi.
Je vous écris en me levant à une heure. On m'a fait passer une partie de la nuit à un banquet qui m'a été offert, après la première ieprésentaiion i, par les artistes de Weimar, réunis à ceux qui étaient venus des villes voisines et même de Dresde et de Leipzig. Le succès de Béatrice a été flambant, l'exécution excellente dans son ensemble. Les grands-ducs et la grande-duchesse et la reine de Prusse m'ont accablé de compliments. La reine surtout m'a dit des choses, oh ! mais des choses que je n'ose vous répéter. Le morceau qu'elle aime le plus, c'est le trio des trois femmes, tout en avouant que le duo est une invention ravissante, et que l'air de Béatrice et la fugue comique lui plaisent infiniment.
On m'annonce pour demain une bordée d'applaudissements à démolir la salle.
L'orchestre va à merveille et tout l'ensemble vocal se comporte musicalement. La Béatrice est délicieusement
1. Il s'agit de la première représentation de l'opéra de Béaliice cl Benedict.
296 CORUESPONDANCE INÉDITE
jolie et une artiste véritable ; seulement elle reste trop allemande et rend cette lionne sicilienne presque senti mentale.
Adieu, chers amis; je ne reviendrai pas à Paris aussitôt que je l'avais cru; le prince de HohenzoUcrn, qui habite Lowenberg, en Silésie, à cent vingt lieues d'ici, m'cnvotc chercher pour lui diriger un concert composé de :
Ouverture du Roi Lear.
Adagio de Roméo et Juliette.
La fête chez Capulet (du même).
Ouverture du Carnaval Romain.
La symphonie à'Harold.
Son orchestre sait tout cela presque par cœur; je lui ferai faire (à l'orchestre) trois répétitions et tout devra marcher pas trop mal.
Voyez- vous ces princes qui se donnent le luxe d'avoir des orchestres de soixante musiciens et de donner de pareils concerts à leurs amis!
Je serre les trois savantes mains et je remccie les trois bons cœurs de leur souvenir.
AUX MÊMES
Lowcnberp, 13 avril 1863.
Voici encore un bulletin de la grande année.
La seconde représentation de Béatrice à Weimar a été ce qu'on m'avait annoncé qu'elle serait ; j'ai été rappelé après le premier acte et après la deuxième. ,Ie vous fais grâce de
D' HECTOR UEllMOZ. 297
toutes les charmantes flatteries des artistes et du grand-duc. Me voilà maintenant à Lowenberg chez le prince de Hohenzollern, que je n'avais pas revu depuis 18i3. Hélas! que de choses se sont passées pendant ces vingt ans! Il est oevenu, lui, impotent, goutteux; mais sa gaieté lui est restée et son amour pour la musique semble avoir augmenté. Il m'adore littéralement. Son orchestre sait à fond toutes mes symphonies et ouvertures. Et c'est un charhiant orchestre de cinquante musiciens musiciens. Le prince a fait construire, dans son chûtoau de Lowenberg, une délicieuse salle de concerts d'une sonorité parfaite, avec foyer derrière l'orchestre, bibliothèque musicale, tout ce qu'il faut. Il m'a donné un appartement à côté de ce bijou de salle, et tous les jours, à quatre heures, on entre dans mon salon m'annoncer que l'orchestre est réuni. J'ouvre deux portes et je trouve les cinquante artistes immobiles à leur poste, silencieux et bien d'accord. Ils se lèvent courtoisement quand je monte à n\on pupitre; je prends mon bâton, je marque le premier temps, et tout part. Et comme ils vont ces gaillards ! Figurez-vous qu'à la première répétition ils ont e.\.écuté le FINALE d'Harold sans fautes, et l'adagio de Roméo et Juliette sans manquer u7i accent I... Le maître de chapelle Seifriz me disait après cet adagio : « Ah ! monsieur, quand nous... écoutons cette morceau, nous... toujours... en larmes ».
Savez-vous, chers amis, ce qui me touche le plus dans les témoignages d'affection que je reçois? C'est de voir que je suis mort. 11 s'est passé en vingt ans tant de choses que j'ai l'impertinence d'appeler progressives ! on m'exécute peu près partout,
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Un maître de Breslau vient d'arriver ici; il me dit quo la Société musicale placée sous sa direclior a exécute, le mois dernier, le scherzo de la Fée Mab avec, les honneurs du bis; celui de Dresde est venu àWeimar la semaine dernière et m'a appris plusieurs faits de la même nature. Or a joué des fragments du Requiem à Leipzig, il y a un mois; mon ouverture du Corsaire se joue partout, et je ne l'ai, moi, entendue qu'une fois. Les autres ouvertures, celle du lîoi Lear surtout, et celle de Benvenulo Cellini, se jouent souvent, et ce sont précisément les moins connues à Paris. Avant-hier (riez, ou souriez, chère madame), je me suis surpris, en conduisant l'ouverture du Roi Lear ^ à ne pouvoir retenir quelque humidité qui voulait tomber de mes yeux. Je me disais que peut-être le faiher Shakespeare ne me maudirait pas d'avoir osé faire parler ainsi son vieux roi breton et sa douce Cordélia. J'avais oublié cette ouver'ure que j'écrivis à Nice en 1831.
il n'y avait point de harpe à Lowenberg, le prince a fait venir la harpiste de Weimar (cent vingt lieues)...
J'ai été interrompu cinq /bts pendant que je vous écrivais. Le prince est dans son lit, retenu par la goutte, et furieux de ne pouvoir assister à nos répétitions. A tout instant il m'envoie chercher; pendant les dîners, auxquels il a la bonté d'inviter les artistes étrangers arrivés ici pour le concert de demain, il m'écrit des billets au crayoïi qu'un grand laquais galonné m'apporte sur un plat d'argent et auxquels je réponds entre la poire et le baba (car il n'y a pas do frommage ici) (y a-t-il deux m à frommaye ? je ne crois pas)- Puis je vais passer une demi-heure à côté de son lit, et il me dit des chof ;s!... 11 connaît tout ce que j'ai écrit eu
d'hectou beu lioz. 209
prose et en nuisiquc. Ce ni;iLin, il m'a dit: « Venez, que je vous embrasse; je viens délire votre analyse de la Synîphonie pastorale... » il n'ose pas se lever pour la répétition d'aujourd'hui dans la crainte d'éprouver une rechute qui l'empêcherait d'assister demain au concert. Il aime ce quû j'ainie en musique et il déteste ce que je hais.
Croi riez-vous que les quatre répétitions et les deux représentations de Béatrice que j'ai conduites à Weimar, ne m'ont pas fatigué, à beaucoup près, autant que les répétitions du concert de Lowenberg. Je suis brisé, moulu. C'est que l'orchestre de théâtre est un esclave ; il agit en esclave placé dans une cave; l'orchestre de concert est un roi placé sur un trône. Et puis ces grandes passions des symphonies me retournent le cœur un peu plus brutalement que les sentiments d'un opéra de demi-caractère comme Béatrice.
Pourquoi n'êtes- vous pas là? quel charme ce serait, pour les audili urs intelligents qui m'entourent, de vous entendre!... 11 y a pourtant, mon cher Jacquard, un jeune homme de dix-sept ans qui serait digne d'être votre élève; mais il n'a pas une basse comme votre bien-aimée. — J'y vais! — On vient me chercher; l'orchestre est à son poste et d'accord; je vais me chanter la, scène de Bornéo et Juliette; je penserai à vous. Ah! comme ils disent bien la phra>e:
Adagio. Riteii.
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