CXIII
A LOUIS BERLIOZ
Dimanche soir, 15 inarj [HSO'i].
Cher ami,
Comment peux-tu, quaud tu es en France (l'Algérie c'est la France), me laisser si longtemps sans nouvelles de toi ? Enfin tout va bien. Excepté moi qui viens encore de passer trente heures à me tordre dans mon lit. Je t'écris avant de me recoucher, seul au coin de mon feu. Je n ai de lettres de personne; ni mou oncle, ni mes nièces ne m'unl écrit depuis un temps Ibrt long. Les événements de notre monde musical ne sont pas réjouissants. La chute de la Reine de Sabba a effarouché le ministre, qui ne sait plus quel parti prendre; pour mettre à couvert sa responsabilité, il voudrait un opéra nouveau, d'un maître consacré par de nombreux succès à l'Opéra. Mais Meyerbeer ne veut pas. Halévy est mourant ou mort à cette heure (à iNice), Auber n'a rien fait. Le ministre n'ose pas encore se décider eu ma laveur. En conséquence, on ne fait rien et on ne décide rien. Madame Charton-Demeur vient d'avoir un grand succès au Théâtre-Italien; il fautespérer qu'on aura lebon sens de l'engager à l'Opéra. Si on lui fait des propositions, elle demandera à débuter dans les Troyens. En attendant, nous répétons chez moi tous les mardis Béatrice, qui paraîtra au
288 CORRESPONDANCE INÉIUTE
théâtre de Bade le 6 août... J'ai fini tout ce que j'avais à faire, et je me garderai bien de recommencer un autre ouvrage. Notre maison était sur le point de s'écrouler tant elle était mal bâtie. Les architectes de la ville sont intervenus et ont obligé le propriétaire à d'immenses réparations. Dans quelques semaines, nous serons forcés de déménager et de faire tout transporter au deuxième étage, que l'on répare maintenant; puis il faudra remonter. Quel tracas! sans indemnité ni compensation d'aucune sorte. Notre grand cousin de Toulouse vient de mourir. Tout le monde ici t'envoie mille amitiés.
AU MÊME
Paris, n juin <862].
Cher Louis,
Tu as dû recevoir une dépêche télégraphique et, ce matin, une lettre de moi^. Je t'écris encore ce matin pour te dire que je vais passablement par moments et qu'il n'est pas nécessaire que tu viennes. Mes nièces m'ont offert aussi de venir. Mais je sens qu'il vaut mieux pour le moment que je reste livré à moi-même. Ce que je voudrais, c'est que tu puisses venir à Bade me retrouver le 6 ou le 7 août;
1. Berlioz venait de perdre sa seconde femme décédée à Saint, Germain en Laye.
D UECTOIl BliKMOZ. 289
je sais que cela te ferait aussi un grand plaisir d'assister aux dernières répétitions et à la première représentation de nion opéra. Au moins, dans rintorvalle de mes occupations forcées, tu scr.iis mon compagnon ; je te présenterais à mes amis, enfui je serais avec toi. 11 s'agit de savoir si tu pourras sans danger t'absenter, au moment où ton navire sera sur le point de partir. Tu retournerais à Marseille le 1 1 août, la première représentation ayant lieu le 9.
Je ne sais pas non plus de quel argent je pourrai disposer pour te l'envoyer ; les dépenses de la triste cérémonie delà translation de Saint-Germain sont considérables et je ne les connais pas encore. Et puis j'ai peur de te faire venir dans celte ville de jeu et de joueurs. Pourtant, si tu me donnes ta parole d'honneur de ne pas risquer seulement un florin, j'aurai confiance en toi, et je me résignerai à la douleur de notre séparation quand tu me quitteras pour partir; douleur qui sera bien plus vive dans ces nouvelles circonstance-;. Dis-moi ce que tu penses à ce sujet.
Adieu, cher Louis. Hier, ma belle-mère est revenue de Saint-Germain, où elle était allée ; ne me voyant pas paraître à dîner mardi, elle se doutait de quelque malheur. Elle y est arrivée comme M. et madame Laroche et moi venions d'en partir et n'a plus trouvé que le cadavre de sa fille... Depuis ce jour, elle y était restée à moitié folle et gardée par une de ses amies qui était venue à son secours, et je ne l'avais pas revue. Tu penses, en nous retrouvant quel déchirement!
Écris-moi, cher, cher Louis.
ÇyO COUIVESI'ONDANCE INÉDITE
AU MÊME
Palis, 12 juillet [1802].
Je t'écris aussi dans un moment de fatigue; j'éprouve un soulagement si grand à causer un peu avec toi. Oui, j'étais heureux, la nuit, de te savoir là près de moi... Mais je ne veux pas t'atlrister, j'aime mieux envisager la nouvelle position où tu te trouves et l'amélioration prochaine de ton sort.
Tu ne feras pas de ces interminables voyages qui t'eussent éloigné de moi si longtemps. Dans quelques années, tu auras de beaux appointements et des bénéfices dans les entreprises navales. Et nous nous verrons plus souvent. Je ne veux voir que cela. J'ai reçu ce matin une lettre du régisseur de Bade, qui m'annonce que mes chœurs sont sus et qu'ils produisent beaucoup d'effet. Il compte sur un grand succès (comme s'il connaissait le reste de la partition 1). Tout n'est que [>révention dans ce monde-là. Hier, nous avons répété à l'Opéra-Comique ; tout le monde y était par extraordinaire, et nous avons commencé à régler la mise en scène.
Je vais à l'Institut aujourd'hui pour la première ibis depuis un mois.
J'ai rendu à Alexis le linge qu'il t'avait prêté. J'espère que ton genou est guéri, tu ne m'en parles pas.
Adieu, cher ami; je t'embrasse de tout mon cœur. Ma belle-mère te remercie de ton souvenir.
D'uEOlOR UEULIOZ. 291
kV MEME.
Bade, dimanche 10 Bu"it [is62).
Cher Louis,
Grand sucirs! Béatrice a été applaudie d'un bout à l'autre, on m'a rappelé je ne sais combien de fois. Tous mes amis sont dans la joie. Moi, j'ai assisté à cela dans une insensibilité complète ; c'était un de mes jours de souffrance et loiit m'était indifférent."
Anjou rd'liui, je suis mieux, et les amis qui viennent me léliciter me font grand plaisir. Madame Charton-Demeur a été admiralilement charmante, et Montaubry nous a présenté un B.'nétlict élégant et distingué. Le duo, que tu connais, cliauté par mademoiselle Montrose et madame Geottroy dans une jolie décoration et sous un clair de lune trt's habilement fait par le machiniste, a produit un effet monstre, on ne finissait pas d'applaudir. Allons, je t'embrassiî , tu G<)is être content. Mais tu es demeuré bien lorgtemps sans mVcrire. Pourquoi donc te fait-on ainsi courir d(î navire en navire? Je tâcherai de retourner à l'aris ces jours-ci; alors no m'écris plus à Bade.
Je n'ai que le temps de t'embrasâsr; on me tiraille de tous côtés. Il faut que j'aille remercier mes acteurs qui sont, eux aussi, tout joyeux.
292 C'JIir.ESl'ONUANCE INÉDITE