S SOEUR
Paris, 20 fé\Tier isaj.
... Nous finies un dîner charmant avec le cousin Raimond et mon oncle. Après, nous allâmes à Feydeau entendre Martin. On jouait ce soir-là Azémia et les Voitures versées. Ah! comme je me dédommage des violons et du flageolet du bal de M. T...! J'absorbais la musique! Je pensais à toi, ma sœur 1 Quel plaisir tu aurais à entendre cela ! l'opéra te ferait peut-être moins plaisir ; c'est trop savant pour toi, au lieu que cette musique touchante, enchanteresse de Dalayrac, la gaîté de celle de Boïeldieu, les inconcevables tours de force des actrices, la perfection de Martin et de Ponchard... oh! tiens! je me serais jeté au cou de Dalayrac si je m'étais trouvé à côté ae sa statue,
i . Communiquée ainsi que ces trois suivantes par M. de Go* longeon.
quand j'ai entendu cet air auquel on ne peut point donner d'épithète : « Ton amour, ô fille chérie ! »
C'est à peu près la même situation que celle que j'ai éprouvée en entendant à l'Opéra, dans Stratonice, celui de : « Yersez tous vos chagrins dans le sein paternel. » Mais je n'entreprends pas de te décrire encore cette musique... (la fin manque).
A M. LESUEUR, MEMBRE DE L INSTITUT, SURINTENDANT DE. LA CHAPELLE DU ROI.
(Sans date— vers i825— de la Côte-Saint-André.) Monsieur,
Depuis longtemps, j'étais tourmenté du désir de vous écrire, et je n'osais le faire, retenu par une foule de considérations qui me paraissent, à présent, plus ridicules les unes que les autres. Je craignais de vous importuner par mes lettres, et que mon désir de vous en adresser ne vous partit avoir sa source dans l'amour- propre qu'un jeune homme doit naturellement ressentir en correspondant avec un de ces hommes rares qui honorent leur pays. Mais je me suis dit : cet homme rare auquel je brûle d'écrire trouvera peut-être mes lettres moins importunes si l'art sur lequel il répand tant d'éclat en est la matière ; ce grand musicien a bien voulu me permettre de suivre ses leçons, et, si jamais les bontés d'un maître, la reconnaissance et l'amour filial de ses élèves lui ont acquis sur eux le titre de père, je suis du nombre de vos enfants.
A^^ENDICE. 359
J'ai été reçu dans ma laiaille comme je m'y attendais, avec beaucoup d'afTection. Je n'ai point eu à essuyer de la part de ma mère de ces malheureuses et inutiles remontrances, qui ne faisaient que nous chai^rincr l'un et l'autre; cependant papa m'a recommandé, par précaution, de ne jamais parler musique devant elle. J'en cause, au contraire, très-souvent avec lui. Je lui ai fait part de vos curieuses découvertes, que vous avez bien voulu me montrer, sur la musique antique. Je ne pouvais pas venir à bout de lui persuader que les anciens connussent l'harmonie; il était tout plein des idées de Rousseau et des autres écrivains qui ont accrédité l'opinion contraire. Quand je lui ai cité le passage latin de Pline l'ancien, dans lequel il y a des détails sur la manière d'accompagner les voix et sur la facilité que l'orchestre peut avoir à peindre les passions par le moyen de rhythmes différents de celui de la vocale, il est tombé des nues et m'a avoué qu'il n'y avait rien à répliquer à une pareille explication. Cependant, ra'a-t-il dit, je voudrais avoir l'ouvrage entre les mains pour être bien convaincu.
Je n'ai encore rien fait depuis que je suis ici. D'abord, je n'ai pas été maître démon temps pendant les premières semaines. Les visites à recevoir et à rendre, dans une petite ville où tout le monde se connaît, me l'absorbaient presque en entier. Puis, quand j'ai voulu me mettre à cette messe dont je vous avais parlé, je suis demeuré si froid, si glacé en lisant le Credo et le Kyrie, que, bien convaincu que je ne pourrais jamais rien faire de supportable dans une pareille disposition d'esprit, j'y ai renoncé. Je me suis mis à retoucher cet oratorio du Passage de la
mer iî()w//e queje vous ai montré et que je trouve à présent terriblement barbouillé dans certains endroits. J'espère pouvoir le faire exécuter à Saint-Rocli, à mon retour, qui aura lieu, je crois, avant les premiers jours d'août.
En attendant que j'aie le plaisir de vous revoir, monsieur, mon père me charge d'être l'interprète de ses sentiments auprès de vous, et de vous témoigner toute sa reconnaissance pour les soins que vous m'avez prodigués ; vous ne doutez pas, monsieur, que je n'en sois pénétré moi-même. Veuillez en recevoir l'assurance avec mes salutations respectueuses.